PERTE DE LA VALSERINE
près Bellegarde (Ain}.
Rôle des « marmites » dans la formation des gorges d'érosion.
É. Hauc. — Traité de Géologie.
Pl. LV.
Cljilio l'milo Hang.
TORRKNTS KMRRYONNAIRKS DK SAINT-SAl' VKIR,
en face d'Embrun (Haiiles-AIpcs).
Marnes de la série Ooiithique niovenne.
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df^^^^^BÊÊt ^^
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Cliché Kmile llaug.
TORRKNT KT VILl.AGK d'iBAYE (BaSSCS-AlpCS).
Marnes de la série Ooiithique moyenne.
Cône de déjection partiellement abandonné par le torrent.
dissent leurs angles, prenant finalement une forme plus ou moins ellipsoïdale ou sphérique et une surface polie.
Dans les grandes ruptures de pente, au pied des cascades et dans les rapides, les tourbillons creusent des cuvettes cylindriques ou coniques, les marmites de géants, sur les parois desquelles on peut observer les traces de Tusure exercée par le sable et par les galets sous la forme de rainures hélicoïdales *. Dans le fond de la cuvette on retrouve souvent à la fois les matériaux fins qui, par leur mouvement gyratoire, ont produit le creusement, et un ou plusieurs gros blocs arrondis (pi. LUI, 1), auxquels on a attribué à tort un rôle prépondérant dans le phénomène 2].
Lorsque plusieurs marmites se sont formées bout à bout, elles finissent par se confondre, par suite de l'usure des parois qui les séparaient. Le lit se trouve ainsi approfondi et les parois entre lesquelles le cours d*eau est encaissé présentent des excavations juxtaposées, à surfaces polies, qui témoignent de Tancienne présence des marmites (pi. LIV).
Les phénomènes d'érosion proprement dits ne se produisent donc que dans les tronçons où le courant est très rapide, où le cours d'eau est fortement encaissé et où les roches qui constituent le lit sont suffisamment compactes pour supporter l'usure sans s'émietter. Les roches meubles se désagrègent par contre avec la plus grande facilité au contact de Teau, les berges sont afTouillées à leur base et finissent par s'écrouler. Les matériaux qui encombrent ainsi le lit sont à leur tour emportés par le courant, tout au moins au moment des crues. Le déblaiement joue donc en général un rôle bien plus important dans le creusement que l'érosion, toujours localisée. Dans la pratique, il est d'ailleurs souvent difficile de faire la part exacte qui revient à chacun des deux phénomènes, de sorte qu'il n'est guère possible de séparer leur étude. Les lois régissant le creusement par les eaux courantes, que nous allons chercher à dégager des faits d'observation, sont d'ailleurs vraies, que ce soit l'un ou que ce soit l'autre des deux facteurs qui interviennent d'une façon prépondérante.
Les torrents. — Pour se faire une idée d'ensemble des diverses manifestations du travail des eaux courantes, il n'est pas nécessaire
1. Jean Brunhes [1] a pu observer en 1897, dans le canal de décharge du barrage de la Maigrauge, près Fribourg, creusé en 1872, des marmites à tous les stades successifs de leur formation. Les marmites en voie de formation présentent un renflement central conique^ entouré d'une dépression en spirale. Les marmites achevées seules ont un fond concave et les plus vieilles ont une forme cylindrique.
de suivre un grand fleuve de sa source jusqu'à son embouchure et d'analyser les phénomènes multiples que Ton observe sur ce parcours; les torrents nous montrent en raccourci, sur un territoire très restreint, comment les eaux courantes travaillent dans les tronçons successifs du cours; ils nous permettent souvent d'assister en quelque sorte à une expérience de Géologie synthétique, réalisée sous nos yeux par la nature*. C'est en partant de l'observation directe des phénomènes dans les torrents de montagne qu'Alexandre Surell * a pu découvrir, il y a juste soixante-dix ans [3j 4], avant Dana [5], avant Heim [6], avant Davis [17], les lois qui régissent le travail des eaux courantes. Nous prendrons également les observations faites sur les torrents comme point de départ, pour appliquer ensuite aux grandes rivières les résultats obtenus.
Examinons ce qui se passe sur une croupe tout à fait régulière, dépourvue de végétation, constituée par un terrain bien homogène, comme l'est par exemple le versant de la vallée de la Durance qui fait face à la petite ville d'Embrun (pi. LV, 1) et qui est formé par les marnes noires de la série Oolithique moyenne, peu perméables et peu résistantes.
L'eau provenant des précipitations atmosphériques ruisselle sur ces pentes, se concentre en petits filets, puis en rigoles sous l'influence des inégalités préexistantes du relief et de légères différences dans l'intensité des précipitations. Elle s'écoule vers le bas de la pente avec un mouvement accéléré; en même temps, sa masse augmente graduellement par la convergence des différents filets. En raison de ces deux circonstances, sa force vive est beaucoup plus grande au bas de la pente qu'en haut. C'est, par suite, au bas de la pente que commence l'affouillement sous la forme d'un ravin à berges abruptes qui se termine en cul-de-sac (fig. 160). D'abord très courte, cette entaille creusée dans la croupe tend à s'accroître de bas en haut, elle s'élève peu à peu vers le sommet de la pente qu'elle finit par atteindre.
Le point, situé au bas de la pente, où commence le creusement est appelé aujourd'hui le niveau de base de l'érosion (base-level) ; c'est le point fixe de Surell. La première loi qui se dégage de cette observation est la suivante :
Le creusement par les eaux courantes a lieu de Vaval vers raniont,
\. Dans les déblais de certaines carrières, en particulier en terrain argileux, comme par exemple dans les carrières dWrgilc plastique d'Issy près Paris, on voit fréquemment se former, après de fortes pluies, des torrents en miniature.
. 2. Surell écrivit son travail mémorable sur les torrents des Hautes-Alpes en 1838, après deux années de séjour à Embrun comme jeune ingénieur des Ponts et Chaussées.
en parlant d'un point fixe situé au bas de la pente ^ qui est le niveau de base. Sa marche est donc régressive. Les torrents en forme «rentaille ou de ravin étroit, dont il vient d'être question, naissent quelquefois pour ainsi dire instantanément au cours d'une forte pluie d'orage. On pourrait les qualifier de torrents embryonnaires. Lorsque la pente ne diminue pas vers l'amont, ou si elle va même en augmentant, le torrent conserve sa forme en entaille jusqu'à la crête qu'il atteint finalement; mais si la pente diminue vers l'amont et surtout si elle conduit à un palier peu incliné qui domine un nouvel abrupt, le ravin vient aboutir à une région où les divers filets d'eau dus au ruissellement se ramifient indéfiniment vers Tamont. Chaque rigole, en raison du principe de la marche régressive
Fig-, 160. — Profils d'équilibres successifs (BA, BA', BA",...) d'un torrent embryonnaire.
Niveau de base en B.
du creusement par les eaux courantes, devient le siège de phénomènes d'afFouillement et il se forme tout un réseau de ravins ramifiés, venant aboutir en aval à un goulot, qui n'est autre chose que le sommet de l'entaille primitive, du torrent embryonnaire. Grâce à l'action du ruissellement, ce réseau prend la forme d'un vaste entonnoir, dont la configuration a pour effet de porter rapidement sur un même point la masse d'eau qui tombe sur une grande surface de terrain. C'est le bassin de réception du torrent (pi. LV, 2), suivant l'expression employée par Surell. L'afTouillement y joue un rôle prépondérant, il donne lieu fréquemment h des glissements de terrain, qui se répercutent jusque sur le pourtour du bassin de réception et contribuent à l'agrandir (fig. 161), souvent aux dépens du bassin de réception d'un torrent voisin.
Les matériaux arrachés par le ruissellement et par l'affouillement sont amenés par les filets d'eau jusqu'au goulot et sont entraînés dans le ravin initial, qui est devenu maintenant le cawa/ dVcott/emen/. Aux menus fragments et aux boues provenant de l'affouillement
viennent se mêler aussi de gros blocs, apportés des cimes voisines par des éboulements.
Les eaux qui descendent dans la vallée avec une vitesse formidable emportent tous ces matériaux, en les projetant violemment contre les berges du canal d'écoulement, contribuant ainsi à élarg-ir celui-ci et à lui donner peu à peu une forme sinueuse. En effet, pour peu que, pour une cause ou pour une autre, le tracé ne soit pas rectiligne, en chaque point les eaux du torrent tendront à s'échapper par la tangente; elles rencontreront alors une berge qui leur fait obstacle et qui les obligera à rebondir suivant un angle égal à Tangle d'incidence. Il en résultera une série de coudes avec berges concaves et berges convexes.
A la sortie de la gorge les débris entraînés se répandent dans la vallée et s'y entassent, s'y dispersent en éventail (fig. 161), formant
fi^i^ A'" A" A* A
Fig. i61. — Profil en long d'un torrent approchant de son état d'équilibre. ODE, bassin de réception; BC, canal d'écoulement; BAAiv, cAno de déjection.
ainsi un demi-cône plus ou moins surbaissé, dont le sommet se trouve à la base du canal d'écoulement et dont les génératrices sont autant de lits successifs, car, sur cette vaste surface, le torrent coule tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. C'est le lit de déjection de Surell, ou cône de déjection. Ses dimensions varient suivant l'importance du torrent; sa pente est plus rapide vers le haut que vers le bas et varie d'ailleurs avec la nature des débris (pi. LVI).
Un torrent typique en pleine activité se compose donc de trois parties distinctes, caractérisées chacune par des phénomènes qui lui sont propres. Dans la partie supérieure, c'est-à-dire dans le bassin de réception, Vablation prédomine, qu'elle soit due au ruissellement, il l'alTouillement par les eaux courantes, ou à des glissements. Dans la partie moyenne ou canal d'écoulement, s'effectue le transport des matériaux entraînés; le torrent ne creuse plus guère, il ne dépose pas encore. Dans la partie inférieure, dans le cône de déjection, le
> ce -
É. Haig. — Traité de Géologie.
Pl. LVII.
Liiiilâ ilaug.
TORRKNT DK RÉALLON ( HaUteS-Alpes)
VU de Savines.
vvsf-- ^bUi^Ê^''
l'QMHBfe^RKr
Cliché Emile Haug.
CÔNF DE DÉJKCTIOX DU TORRENT DE SAVINES (HaUteS-Alpes)
(en face du précédent) Front coupé par la Durance.
ACTION DES EAUX GOURANTES 41 i
torrent ne fait plus que déposer, c'est là qu'est localisé Valluviannement (fig. 161).
Lorsque les trois tronçons remplissent les conditions indiquées, le torrent possède son profil (Téquilibre ou courbe de lit, suivant l'expression de Surell. Le profil en long forme y à partir du niveau de base y une conrbe régulière^ concave vers le ciel, qui est tangente à l'horizon dans sa partie inférieure et qui se redresse fortement vers Vamont^ de manière à devenir tangente à la verticale. Telle est la seconde loi, également due à Surell, qui permet de préciser les conditions de travail des eaux courantes. Elle a été vérifiée expérimentalement par G. de la Noë et Emm. de Margerie [7], qui ont prouvé en même temps que la forme du profil est indépendante du poids des matériaux entraînés et de leur grosseur, ainsi que de la nature du fond, pour peu, bien entendu, que la durée du creusement soit suffisamment prolongée pour que l'équilibre puisse être considéré comme définitif.
Le profil d'équilibre, que Surell appelle aussi pente-limite, est la pente qui convient le mieux à l'écoulement des eaux et à l'entrainement des matériaux. L'état d'équilibre est réalisé lorsque la résistance au frottement sur le lit et les berges fait équilibre à la force de l'eau courante. Cet état est loin d'être réalisé d'une manière parfaite dans tous les torrents. Dans les torrents embryonnaires la courbe tend déjà à prendre sa forme caractéristique. Dans les torrents typiques elle se répartit sur les trois tronçons (pi. LV, 2; LVI), mais on y constate souvent des ruptures de pente, et le canal d'écoulement ne possède pas toujours une pente qui réponde aux conditions d'équilibre. Lorsqu'elle est plus forte que dans la courbe normale, le torrent continue à y affouiller son lit jusqu'à ce que l'équilibre soit obtenu, et tous les ravins qui alimentent le torrent subissent naturellement le contre-coup de ce creusement, de sorte que le bassin de réception continuera à s'agrandir et à entamer les flancs qui le dominent.
De même, un changement dans le niveau de base détruira l'équilibre établi. Si ce niveau est abaissé, par suite d'un approfondissement du lit de la rivière qui reçoit le torrent, ou s'il est reporté en amont, grâce à un décapage du bord frontal du cône de déjection par cette même rivière (pi. LVII, 2), le creusement recommencera à partir du nouveau niveau de base et, remontant d'aval en amont, il s'étendra progressivement à tout le cours du torrent, jusqu'à ce que le profil d'équilibre soit rétabli. C'est ce qui s'est produit, par exemple, pour le torrent de Savines, dans les Hautes-Alpes, où le nouveau canal d'écoulement est creusé dans l'ancien cône de déjection qui porte le village.
412 LES PHÉNOMËNBS GÉOLOGIQUES
Quand un torrent a réalisé d*une manière parfaite son prolil d'équilibre, ou lorsque, suivant l'expression de Surell, il a atteint sa pente-liînile, il n'est pas loin de son extinction ^
Il existe de très grands torrents qui résultent de la convergence, dans un même canal d'écoulement, de plusieurs torrents ou tout au moins de plusieurs bassins de réception distincts. Us coulent dans une véritable vallée et leur énorme cône de déjection se prolonge en amont par le fond, encombré d'alluvions, du canal d'écoulement. Les torrents de Réallon (pi. LVII, 1) et de Boscodon, près Embrun, sont certainement parmi les plus beaux exemples de cette catégorie de torrents composés^ que Surell appelle torrents du premier genre ^ par opposition aux torrents du deuxième genre, « qui descendent directement d'un faîte, en suivant la ligne de plus grande pente ». Ceux-ci sont nos torrents typiques, à bassin de réception unique, en forme d'entonnoir. Surell cite entre autres les exemples suivants : le Merdarel, près Saint-Crépin, les torrents de Sainte-Marthe et de Bramafan, près Embrun, et le fameux Riou Bourdoux, près Barcelonnette (pi. LVl). Le même auteur distingue encore les torrents du troisième genre, qui sont nos torrents embryonnaires, sans bassin de réception, descendant des flancs mêmes des montagnes. Il cite comme exemples les torrents de Saint-Sauveur, en face d'Embrun (pi. LV, 1), ceux de la Rochette, près de Gap, et les Combes près du Puy-Saint-Eusèbe, tous dans le département des Hautes-Alpes.
Le Valais fournirait des types tout aussi remarquables des trois « genres » de torrents, mais les terrains dans lesquels ils ont pris naissance ne sont pas aussi homogènes que dans les montagnes de l'Embrunais et de TUbaye, de sorte que d'autres facteurs interviennent pour modifier leurs caractères morphologiques.
Tronçons successifs d'un cours d'eau. — Les trois types de torrents sont reliés entre eux par des termes intermédiaires; de même, il n'existe aucune limite tranchée entre les torrents composés du pre-
t. 11 faut alors bien se garder de déplacer son niveau de base par des travaux de rectiflcation. On pourra donc endiguer un torrent sur son cùne de déjection, mais od devra éviter de lui creuser un nouveau lit. Le moyen le plus emcace de parer aux crues subites d'un torrent sera le reboisement de son bassin de réception, qui arrêtera le ruissellement. Le déboisement d'une pente pourra par contre provoquer la naissance de nou%'eaux torrents. Lorsque le profil d'équilibre n'est pas atteint, les principaux travaux de défeose contre les ravages exercés par les torrents devront consister dans la suppression de rafTouillcment par la construction de barrages. Surell recommande les barrages en fascines ou en palissades clayonnées, de préférence aux murs de chute, qui sont très coûteux et peuvent être emportés par le travail d'alTouillement. On n*a malheureusement pas toujours suivi les conseils de Surell et on a trop souvent méconnu, dans les travaux de correction et de reboisement, le principe de la marche régressive de Térosion torrentielle.
mier genre et les rivières torrentielles, ni entre celles-ci et les rivières proprement dites. En effet, dit Surell [3, p. 21], « Teau coule dans le lit d'un torrent d'après les mêmes lois que dans le lit des plus grandes rivières. La courbe du lit d'un torrent n'est pas différente de celle que présente le lit d'une rivière, ou d'un fleuve quelconque, mais dans laquelle on aurait réduit l'échelle des longueurs, en conservant celle des hauteurs. C'est le rapport de l'abscisse à l'ordonnée qui a varié, mais les propriétés caractéristiques de la courbe sont restées les mêmes. Aussi les torrents ne présentent pas des phénomènes différents de ceux des plus grands cours d'eau, mais ils les présentent sur une échelle qui les exagère. Leur propriété fondamentale, d'affouiller, de charrier, puis d'atterrir, appartient à toutes les rivières, elle est moins apparente et comme délayée sur une plus grande surface; tandis qu'elle ressort vivement dans les torrents, qui la présentent condensée dans une région plus circonscrite. »
Nous n'avons plus qu'à appliquer aux grands cours d'eau les lois tirées de l'observation des torrents.
Tout comme dans un torrent, on peut distinguer dans un grand cours d'eau trois tronçons successifs : un tronçon supérieur, où est surtout localisée l'ablation; un tronçon moyen, où le transport prédomine sur l'ablation et sur la sédimentation ; un tronçon inférieur, où les phénomènes de sédimentation sont tout à fait prédominants, sous la forme d'alluvionnement [6].
Le tronçon supérieur correspond à la partie torrentielle du cours, il se compose en réalité de nombreux torrents qui viennent se jeter dans la vallée principale. Partout l'affouillement est intense, en raison des fortes pentes qui régnent ici.
Le tronçon moyen est généralement logé dans une vallée à fond plat, plus ou moins large, creusée dans un stade antérieur. La rivière y divague, c'est-à-dire que son lit est tantôt reporté sur l'un des bords, tantôt sur l'autre. Les gros matériaux subissent un transport rapide, au moins au moment des crues, ils arrondissent alors leurs angles en s'usant mutuellement par friction et deviennent ainsi des galets, qui encombrent le lit au moment des basses eaux. Les bancs de galets cheminent aux hautes eaux en se déplaçant en masse, comme s'il existait un fleuve solide sous le fleuve liquide. Grâce au lit plat de la rivière, la vallée possède un profil en travers en forme d'U, tandis que dans le tronçon supérieur les profils en V sont la règle, lorsque l'action des eaux courantes entre seule en jeu.
Dans le tronçon inférieur, la pente est trop faible pour que le cours d'eau puisse entraîner les gros matériaux; ceux-ci se déposent.
formant un lit de graviers, dont les éléments sont de plus en plus fins vers l'aval. Les particules fines qui restent suspendues dans Teau, principalement au moment des crues, sont emportées jusqu'à la mer. Le fleuve possède une tendance bien marquée à se ramifier en bras nombreux, qui donnent naissance à des îles. A rembouchure, se forme souvent un delta, dont Tanalogie avec le cône de déjection d'un torrent est frappante.
Chez les fleuves, le travail des eaux courantes tend, exactement comme dans les torrents, à l'établissement d'un profil d'équilibre, qui est, ici aussi, une courbe concave répondant aux caractères
Fig. 162. — Profils d'équilibre d*un cours d*eau et de ses affluents. Concordance des embouchures (d'après A. Pbngk).
géométriques donnés plus haut. Le niveau de base des fleuves se confond avec l'embouchure, c'est-à-dire avec le niveau de la mer. Les affluents, lorsqu'ils ont atteint également leur profil d'équilibre, ont leur niveau de base situé à leur confluent avec le fleuve dont ils sont tributaires. C'est une limite inférieure au-dessous de laquelle ils ne pourront jamais descendre. Dans cet état d'équilibre de tout un bassin hydrographique, il y a concordance des embouchures, et les profils en long de tous les affluents sont tangents a celui du cours d'eau principal (lîg. 162), qui, si l'on suppose toutes ces courbes rabattues sur le même plan vertical, les enferme tous, comme l'a montré Penck, dans ses études sur la Wien et ses affluents en amont de Vienne.
Un cours d'eau met souvent un temps très long à régulariser sa pente, même lorsque son profil en long est déjà très voisin du profil d'équilibre. Dans son tronçon moyen, notamment, il possède souvent une pente trop forte, ce qui l'oblige à la diminuer. Lorsqu'il est
encaissé dans un lit étroit, il obtient ce résultat en creusant profondément son lit d*aval en amont; mais, lorsqu'il coule dans une large vallée ou dans une plaine, il n'arrive pas à vaincre la résistance opposée à son courant par les matériaux de son lit et il allonge son cours en décrivant des sinuosités, sans creuser [11. p. 311].
Ces sinuosités sont désignées sous le nom de méandres, leur mode de formation est connu depuis longtemps. Le fleuve coule au moment des grandes crues dans un lit majeur où il dépose ses alluvions, dans lesquelles, aux basses eaux, il creuse son /// mineur, d'abord à
Fig. 163. — Formation des méandres (diaprés Chamberlin et Salisbury). a, phases de début; b^ états successifs dans les phases ultérieures.
peine sinueux. Dans les parties légèrement concaves le courant dirigé en ligne droite rencontre la berge sous un certain angle, il est dévié d'un angle égal et rencontre la berge opposée, où il est de nouveau dévié pour la même raison (fîg. 163, a). Il est ainsi renvoyé d'une rive à l'autre. Là où il rencontre une résistance, il affouille la berge et augmente la concavité. Par contre, il alluvionne dans l'angle mort, accentuant ainsi la convexité (fig. 163, b). Les sinuosités tendent à s'exagérer de plus en plus, de sorte que les diverses boucles ont un pédoncule de plus en plus étranglé, qui finit par se trouver réduit à zéro. Le courant passe ainsi directement d'un méandre dans le suivant (fig. 164), en abandonnant la boucle intermédiaire, qui se trans-
forme en un délaissé (AUwasser), c'est-à-dire en un lac ou en un aliénai envahi par les eaux au moment des crues. En même temps, le fleuve, ayant abrégé son cours, a augmenté sa pente et sa vitesse et se met à aifouiller son lit.
Les trois tronçons à caractères bien définis que nous avons distingués plus haut sont loin d'avoir le même développement dans tous les cours d'eau. Lorsqu'ils possèdent une valeur à peu près
Fig. 164. — Délaissés (ox-bows) du Mississipi transformés en lacs (d'après N.-S. Shaler).
égale on dit qu'ils ont atteint l'état de maturité, W. Morris Davis a distingué [17], dans ce qu'il appelle le cycle vital des cours d'eau, une série de stades qu'il a comparés assez heureusement aux âges de la vie : enfance, jeunesse, adolescence, maturité, vieillesse. Nous ne suivrons pas l'auteur américain dans cette classification un peu subtile, d'autant plus que la définition précise de ces stades successifs suppose connues des notions qui ne pourront être exposées que dans les pages suivantes. Si l'on ne distingue que trois stades, il n'est pas difficile de les caractériser au moyen des données déjà acquises.
Au stade de jeunesse^ le creusement prédomine sur presque toute la longueur du cours; même dans le tronçon inférieur, l'état d'équilibre n'est pas encore atteint. La Durance est un bon exemple de ce genre de cours d'eau.
Au stade de maiurilé, chacun des trois tronçons est caractérisé par la prédominance presque exclusive de celle des trois fonctions qui lui est propre. Le profil d'équilibre est atteint partout, quoique d'une manière imparfaite, dans le tronçon supérieur. La Loire correspond assez bien à ce deuxième stade.
Au stade de vieillesse, l'alluvionnement envahit le tronçon moyen, où le fleuve, n'ayant plus la force de régulariser sa pente en affouillant son lit, allonge son cours en décrivant des méandres. Il n'y a plus, à proprement parler, de creusement dans le tronçon supérieur, les matériaux transportés sont fournis à peu près exclusivement par le ruissellement. Le profil d'équilibre est parfaitement réalisé, car les vallées sont plates presque jusqu'à leur origine, où elles se terminent par une pente très abrupte. La grande majorité des fleuves de la Russie remplit assez bien ces conditions, qui sont surtout bien réalisées sur le Mississipi.
Comme on le voit, les trois stades successifs que traverse l'évolution d'un cours d'eau correspondent assez bien aux trois types 'de torrents que nous avons distingués d'après Surell.
Dénddation par les eaux courantes. — Le rôle des eaux courantes ne consiste pas seulement à entailler plus ou moins profondément les saillies de l'écorce terrestre, de manière à y faire naître des vallées; le terme final de leur action est l'aplanissement de ces saillies, ou tout au moins leur transformation en régions de faible relief, en pénéplaines. Le processus qui conduit à ce résultat est le suivant.
Supposons que, de part et d'autre d'une ligne de faîte, deux cours d'eau coulent en sens inverse et travaillent à régulariser leur lit d'aval en amont, c'est-à-dire vers un même point. Il se produira fréquemment une rencontre, une intersection des deux profils d'équilibre (fig. 165). Une simple arête séparera les deux bassins et elle sera d'autant plus étroite que le fond de chacune des vallées sera plus près de l'état d'équilibre idéal; l'action des agents atmosphériques entrant en jeu, elle diminuera graduellement de hauteur et il se formera un col, de plus en plus bas, entre les deux vallées. Toutes les rivières qui drainent les deux versants de la ride montagneuse se comporteront de même, de sorte que plusieurs cols couperont transversalement la chaîne et la transformeront en une série de
Hauo, Traité de Géologie. 2*7
petits massifs disposés bout à bout. Les affluents de chacun de ces cours d'eau travailleront également à établir des communications entre les vallées voisines d*un même versant. Si toutes ces rivières ont atteint leur profil d'équilibre, les cols seront extrêmement bas, ce seront plutôt des seuils, de sorte que toute la ride montagneuse se trouvera transformée en un plateau qui servira de niveau de base à tous les cours d*eau et qui portera un certain nombre de buttes irrégulièrement groupées, entre lesquelles on passe aisément d'une vallée dans l'autre. Cet état de choses est en voie de réalisation par exemple dans les Basses- Vosges, où une sorte de dôme de Grès Vosgien très surbaissé s'est trouvé ainsi découpé par les eaux courantes, opérant avec une grande activité dans un terrain peu résistant, en un grand nombre de monticules, qui donnent l'impression de taupinières groupées (pi. LVIII, 1). Les larges vallées à fond plat (pi. LVIÎI, 2) se terminent en amont par des pentes assez raides, ou bien elles communiquent entre elles par des seuils peu élevés.
Les agents atmosphériques et les eaux courantes s'attaquent à leur tour à ces buttes isolées, qui ne tardent pas à être profondément déchiquetées et à diminuer sensiblement de hauteur. Les déblais s'accumulent dans les vallées, car les rivières n'ont plus la force de les entraîner. Ils comblent les creux, en même temps que les reliefs s'atténuent. Le pays est transformé en une surface à peine ondulée, ayant presque l'aspect d'une plaine, en une pénéplaine^ pour employer le terme introduit dans la science par W. M. Davis [16, 17]*. C'est le sort réservé à tous les massifs montagneux, mais on verra plus loin qu'un rajeunissement du réseau hydrographique peut souvent restituer à la région un relief accidenté.
L'action des eaux courantes est le facteur principal de la dénudation, c'est-à-dire de la destruction par ablation des couches superficielles de l'écorce terrestre [18]. L'action des agents atmosphériques est loin d'y être étrangère : on lui doit, dans bien des cas, le recul des falaises, qui contribue dans une large mesure à l'élargissement des vallées et à la destruction graduelle des saillies intermédiaires. Les monticules isolés qui échappent à cette ablation sont connus sous le nom de buttes-témoins ou de tétnoins, car ils sont souvent le meilleur indice de l'ancienne extension d'une couche aujourd'hui presque entièrement disparue [19].
1. Le terme figure pour la premiëro fois dans une note de W. M. Davis, publiée en 1889 {Amer. Journ. of. Se , 3* ser, vol. XXX VU, p. 430). Ce n'est que plus lard qu*onl été exposées les conséquences qui découlent de cette nouvelle notion.
É. Ha.ug. — Traité de Géologie.
Pl. LVIII.
Cli<-|l(6 È^Jl^iî^^ IUu^h