PREFACE
Uepilis les petites discussions sur la rime et sur lenjambement, qui ont été soulevées par l'école romiantique, c'est une chose généralement admise en France, que tout le monde aujourdhui est versé profondément dans la technique de la versification. Un critique, dailleurs fort habile, disait récem- I ment dans le Journal des Débats: „0n est avant ' „tout praticien. Aujourdhui qui ne sait pas ver- 5,sifier correctement?" Moi je retournerai la phrase, et je dirai: „qui aujourdhui sait versifier correc- „tement?" Je confesse, avec regret, que jaî quelque pudeur pour mon pays, des préjugés et
'" de l'ignorance de ses plus grands poètes, dans rar^-île la versification. J'en ai honte surlout, quand je considère l'Allemagne, où depuis lontems cet art est devenu une science, et où quelques niaiseries orthographiques dans la rime ne passent pas pour la science du rhythme. Les beaux-esprits français ont souvent ressemblé aux. marquis d'autrefois, qui pensaient tout savoir sans avoir rien appris; et les poètes traitèrent la tliéorie de la versification comme les anciens Chevaliers avaient traité l'alphabet : ce furent choses indignes de leur attention. L'aveuglement est si complet en France sur ce point, que l'Académie française, corps institué pour faire des travaux grammaticaux et lexicographiques, ne s'est pas encore doutée, non plus que le public, qu'elle doit être composée en partie de grammairiens. Un des plus graves et des plus anciens membres de l'Académie me disait un jour: „Si nous per- „dions N., nous ne saurions comment continuer „ notre Dictionnaire." C'est donc par le hazard heureux que M.. N. i^'est pas seulement un romancier célèbre, que l'Académie peut s'occuper
du travail principal, que lui confère JEorcément son institution!... Quel avantage d'être un peuplé spirituel! II est \Tai que si l'Académie néglige la grammaire, elle encourage la vertu; pourquoi oublie- 1 -elle quil y a bien aussi quelque vertu à otrc en France un grammairien sérieux.
Les linguistes, de leur cAté, s'en sont tenus à ce qu'un instinct borné avait suggéré aux premiers poètes; et la théorie de Fart est restée par terre, où elle rampe encore. Le sentiment du rhythme avait fait rencontrer de primabord aux versificateurs grossiers du moyen -âge les petits vers et les vers de 10 et de 12 syllabes; cela trouvé on s en tint là; Marot et Ronsard en perfectionnèrent la facture; Ricbelet en rédigea le petit code superficiel, de sorte que ni l'art n'a marché depuis Ronsard, ni la théorie de l'art depuis Ricbelet. De nos jours seulement on a tenté de nouveau «t approfondir cette connaissance, mais la théorie est demeurée à Tétat d'enfance, et dans la pratique on s'est fourvoyé.
Des savants du XVIe siècle ont voulu importer en France la versification antique; mais mal-
heureusement notre langue, ayant un rhythme tout autre que le latin, ne pouvait se mouler comme lui dans les formes de la versification gtecque. Ces tentatives n'ont pas réussi; renouvelées au XVnie siècle, elles échouèrent une seconde fois, n y avait ufae autre méthode à suivre. Il fallait dégager, par l'analyse, le principe du rhythme français, celui qui fait le fondement de notre versification, et en tirer des développements et des applications inconnues. L'Italien Scoppa, par la connaissance de sa langue propre, trouva ce principe, et soutint avec raison que l'accent est en français le principe du rh3rthme; mais il échoua dans la démonstration. M. Quicherat sut, il y a quelques années, faire un pas de plus; il posa une loi rhythmique au vers alexandrin, et, approchant beaucoup de la vérité, affirma que sa perfection consiste dans la symétrie de quatre accents toniques, dont deux placés sur le premier hémistiche, et les deux autres sur le dernier. Mais ses considérations sont incomplètes, et il manque de système; il eût dû également régler l'accent dans les autres espèces de vers et faire
sortir de son système tous les rhythmes que comporte la langue française.
J'ai dit que le très-estimable traité de M. Quicherat manque de système, en effet selon lui *):
„Le8 vers français diffèrent de la prose en trois points: