‹ Traité de l'accent appliqué à la théorie de la versificationChapitre 3 sur 33 · Ds ont on nombre limité et régulier de syllabes · texte numérisé non relu

Ds ont on nombre limité et régulier de syllabes

2. Us se terminent par la rime^ c^est-à-dire par une consonance pareiUe, qui se trouve au moins à la fin de deux vers.

3. Ils n'admettent pas Thiatus, c'est-à-dire, la rencontre de deux voyelles dont Tune finit un mot, et l'autre commence le suivant, comme tu es, fai eu. LV muet est seul excepté."

Donc si je dis:

„Le préfet du département Y possède un appartement''

Si je dis encore, avec Corneille:

„ Seigneur, vous emporter en cette extrémité C'est plutôt désespoir que générosité.''

Cinna. IV, 3.

j aurai des vers parfaits, selon la distinction établie

entre la prose et les vers par M. Quicherat

«Tose pourtant afKirmer que ce ne sont point là

*) Traité de versification française, Paris 1838. in-i2. p. 1. et 2.

des vers; Fauteur s'est même rendu iucoiisét|uent avec lui-même, en affirmant dans un chapitre postérieur que la correction du vers alexandrin repose sur la symétrie de quatre accents toniques, dont deux sur le premier hémistiche et deux sur le second. Cela ne découle nullement de ses principes généraux, où il n'a point fait mention de l'accent ni de sa position régulière en un lieu quelconque; il manque donc doublement de système, car il est inconséquent avec ses principes et inconséquent dans leur application, n'ayant pas tenté de régler toutes les espèces de vers. Enfin, non plus que ses prédécesseurs, il n'a cherché à constituer le pied, sur qui tout pose, sans quoi l'on ne peut marcher. Son travail est cependant extrêmement supérieur à tous les traités qui l'ont précédé, et l'on y trouve nombre de faits cités et ordinairement bien analysés, que le poète ne saurait trop méditer. Qu'on juge des autres législateurs, et si j'ai raison de ne pas glorifier mon pays dans cette branche de la grammaire !

Tandis que son livre paraissait, j'étais occupé

des mêmes recherches, et j'essayais d'exposer le complet développement et la régulation de notre principe rhythmique. Je ne doute pas que quelques hommes profonds ne traitent mes recherches de visions; peutêtre auront -ils raison: c'est ce que l'avenir éclalrcira. Mais ils seront au moins forcés de reconnaître que si je me suis trompé, c'est méthodiquement, et ils devront me redresser méthodiquement. Cette marche sera nouvelle dans la versification française, et ne peut manquer de porter ses fruits. Si notre poésie est un art, il y a, dans l'esprit de réflexion, la science de cet art; et il faut tendre à l'obtenir et à la formuler. Dans une langue maintenant si rebelle au poète, si délicate à manier, il semble qu'on ait cherché à plaisir à multiplier les entraves puériles, tandis qu'on sautait à pieds joints sur le principe constitutif et vital du rhythme, sur le règlement de l'accent. Imposez des difficultés à l'artiste, cela est bien: il aura besoin d'un élan pour les vaincre; mais qu'elles ne soient pas étrangères au but de l'art. Les difficultés de l'exécutjon doivent ressortir de la nature de la chose, et être

fécondes par elles-mêmes; autrement l énergie qu'elles ont excitée est dépensée en pure perte. L'art ne doit pas être difficile pour être difficile, mais pour être beau. Cette vaine précaution de poser des obstacles stériles, soi-disant pour écarter la médiocrité, n'a jamais servi qu'à remplir notre littérature de poèmes rimes avec une religiosité orthographique exemplaire, mais froids et insipides. La mémoire ou le dictionnaire des rimes, mieux que le feu poétique, aident à bien rimer; on a donc donné des entraves au génie et des facilités ' à la médiocrité. C'est ainsi que les fausses règles vont contre leur but même, et qu elles enfantent le mal qu'on s'était proposé de combattre et d'écarter.

Encore un mot sur ce sujet. Le rhythme naît de l'entrain de l'esprit et du mouvement du stile; or chaque époque, chaque homme, et chaque poète même, selon l'état actuel de son âme, ont en cela leur allure particulière; et ils doivent choisir pour chaque poème le rhythme où s'élancera le mieux leur inspiration. Au XVIe siècle, en moUani à part La Fontaine, qui est presque

dun autre âge ou plutôt qui est au-dessus des âges, c'est le vers alexandrin qui domine; et en effet il convenait à la pompe du siècle et à sa phrase périodique, bien qu'il ne soit pas téméraire da supposer que le vers de 12 syllabes, réglé par la 5e, ou le vers de 13 syllabes, eussent mieux encore convenu à Racine; au-contraire je ne conçois pas Boileau hors du vers alexandrin, pas plus que Delille, son descendant glorieux au commencement du siècle. Dans l'âge suivant, le ton général devient plus vif et plus dégagé, le stile plus coupé; et les vers de 10 et de 8 syllabes remportent en excellence et en nombre sur le noble et symétrique alexandrin. De nos jours, il ny a plus de ton dominant: la poésie s'est élancée en tout sens hors de ses anciennes limites; elle prent souvent un ton et des mouvements qu'elle n'a jamais eus; et les anciens rhythmes ne lui sufiisent plus. Qu'on prenne André Chénier et toute son école: ce n'est assurément pas la véritable allure du vers de 12 syllabes; ce n'est pas non plus tout-à-fait celle du vers de 10; c'est comme quelquecho&e eivXx^ ^koml. ^1^^^

école, ayant employé le vers alexandrin, a donc dû le dénaturer. Elle avait besoin d'un mètre nouveau: il fallait couper le vers de 12 syllabes entre la 5e et la ôe, ou employer le vers de 1 1 syllabes; le préjugé en écarta même la pensée. Si M. V. Hugo, se livrant davantage à Iode narrative, qui nous parait être sa véritable aptitude, eût cultivé les vers de 9, de 10 à hémistiches égaux, et de 11 syllabes, nous sommes persuadé qu'il y eût aussi excellé, et la poésie française, enrichie de nouveaux rhythmes, lui serait à jamais redevable. Nous croyons aussi que Corneille eût excellé dans le vers de 11. syllabes. M. de Lamartine, dont la phrase est plus développée que celle de M. Hugo, et la conception en général plus vaste, aurait employé avec un égal succès, le vers de 1 3 syllabes, par lequel seul nous pourrions lutter avec les anciens dans 1 épopée, et dont on sent péniblement le besoin en lisant Jocelyn et la Chute dun Ange. Rien ne fatigue et ne blesse plus le sens poétique que le désaccord entre. le ton et lerhythme; et cela est palpable dans ces deux poèmes et dans toutes nos

traductions des épiques étrangers, comparées à Toriginal.

Lorsque parut, en 1840, la première édition de mon Traité de l'accent, qui n était qu'une reproduction des articles que j'avais donnés l'année précédente dans le Journal de la langue frcmçaise, des objections en grand nombre me furent faites. On me dit:

„Vous venez trop tard: les chefs-d'oeuvre sont „ faits; on ne corrigera pas Racine et La Fontaine „pour vous faire plaisir: et nous autres contem- „porains jeunes et vieux nous ne nous aviserons „pas d'embarrasser par de nouveaux obstacles une „ poésie, qui pour les difficultés n'a peutêtre pas „ d'égale. Il est à craindre que vous ne perdiez „ votre tems à lutter contre un passé dont la puis- „sance est absolue. Les règles que vous donnez „sont peutctre fondées, mais il ne suffit pas d'être „gramniairien, il faut être philosophe. A la nais- „sance d'une erreur, il est beau de lutter, mais „ane fois linnovation passée eu principe, le gram- ^mairien comme le politique doivent se rendre. „ Nodier, avec ses savantes, colères, au 6M\fe\.4fc\o\.^

^ n'est pas plus concevable aujourdhui que les „ fanatiques de droit divin."

Voici ce que je répondis :

,5 Pour créer et accomplir une versification, il faut trois sortes douvriers, le peuple, les poètes ^t les grammairiens. Le peuple fait la langue et donne ainsi les matériaux et les conditions fondamentales: le poète en construit ses strophes: enfin le grammairien analyse la création, et des lois qu'il juge y avoir présidé, il formule des règles qui devront guider les écrivains futurs. Marot et Ronsard, Corneille et La Fontaine ont été les poètes. Richelet, Scoppa et d'autres, les granunairiens. Je viens après eux examiner comment on danse et on chante. Je note un écart dans la danse, une dissonance dans le chant, et à laide des lois de la statique et de l'acoustique, je t4.che de saisir et d'expliquer de mon mieux comment il faut danser et chanter, pour ne faire ni faux pas ni fausses notes.

„ Passant plus avant, je conjecture daprès les faits que j'ai observés et les réflexions qu'ils m'ont suggérées^ quelles figures inconnues, quels rhyth-

mes nouveaux on pourrait former, en combinant d'une manière nouvelle les éléments de Fart.

„ Voilà tout mon office, et en lemâsageant ainsi, il est impossible que f arrive trop tard. A la vérité, le plus tôt ou le plus tard de la venue d une observation importe au praticien, mais elle produit un droit perpétuel de contrôle et conserve éternellement sa valeur scientifique. Ainsi, que les (^hefs-d oeuvre soient faits, cela ne dé truit pas la justesse de mes règles, si en effet elles sont justes. Et puis les che£s-d'oeuvre ne sont pas tous faits. On parlait déjà ainsi après la mort de Ronsard, et cependant le XVUme siècle est venu; au commencement, du XVIIIme on désespéra pour la seconde fois, quand parurent Voltaire, Montesquieu et Buffon. Dira -t- on que Béranger, Lamartine et Hugo ne valent pas Malherbe et J. B. Rousseau? Où sont, par exemple, nos chefS'd oeuvre faits dans la poésie épique? Ne dites pas que le tems en est passé: le succès de la Henriade et récemment celui de Jocelyn, malgré la défectuosité de ces poèmes, le Télémoque encore lu aujourdhui de tout le \^<(yDk!^.

constatent le goût du public français pour lepopée; et s'il nous venait un Arioste ou un Milton, il trouverait de la matière à jeter dana le moule; son oeuvre, pourvu quelle ne fut pas en vers alexandrins, produirait un enthousiasme universel. Les assertions de décadence ne sont pas vraies pour les peuples modernes: leur histoire n est nullement analogue à celles des peuples anciens; les révolutions les fesaient périr, et elles nous renouvellent.

„ On ne corrigera pas, dites- vous. Racine et Voltaire pour me faire plaisir. Qui pense à le demander? Parceque la versification a fait des progrès depuis Marot, a-t-on corrigé ses vers? Nullement. Mais il y a plus; je ne viens pas condamner la versification de La Fontaine et de Racine; je viens, au -contraire, la proposer en exemple :

„Maîs, quand sur un modèle on prétend se régler, C*est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler."

Molière.

„ Comprenez bien la position du grammairien.

JLe théoricien doit examiner conmient on a faît^

afiii d arriver à pouvoir dire comment il faul bien faire. J exécute, pour la mélodie, ce qui est ac< cordé depuis lontèms aux grammairiens pour la partie logique de la langue* J'accepte en bloc ce qu'ont fait no$ grands poètes, mais à la- condition d'oser sonder les lois secrètes et naturelles auxquelles ils ont obéi, et d'en tirer les règles daprès lesquelles on établit avec certitude leurs fautes de rhythme et les dissonances de leur dîant. Il y avait d'excellents chanteurs avant qu'on eût fait des solfèges; mais pense -t- on que l'acoustique, les méthodes de chant et les traités d'harmonie n'ayent pas assuré la musique et étendu ses ressources? Le théoricien, observant certains phénomènes et les analysant, peut découvrir une loi dont le praticien n'a eu qu'un sentiment confus, mais dont la connaissance raisonnée le mettra en état d'en tirer un grand parti. J'ai cherché à me rendre compte de ce qui rendait certains vers, certains passages plus mélodieux et mieux cadencés que d'autres, toujours en m'appuyant sur les principes généraux du rhytlime, les regardant opérer dans le fran-

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