LES ALBUMINOÏDES URINAIRES ET LEURS RÉACTIFS
Depuis le jour où Gotuguo découvrit dans l’urine des liydropiques une substance se coagulant par la chaleur comme le blanc d’œuf chauffé, la question de l’albuminurie a pris une extension que les recherches de plus eu plus précises de la chimie et de la physiologie expérimentale, associées à l’observation clinique, n’ont cessé d’accroître. Cotugno avait constaté les relations de l’urine albumineuse avec l’hydropisie; Briglit établit les rapports de l’albuminurie et de l’œdème avec les maladies des reins, et subordonna ces deux symptômes à l’existence d’altérations profondes et permanentes du filtre rénal. Dès lors, l’autonomie de la maladie à laquelle l’illustre médecin anglais a attaché son nom se trouvait constituée, et nous chercherons à montrer que, restreinte aux termes lixés par Briglit, elle reste réelle et tout entière.
Mais les progrès de tout ordre accomplis depuis un demi-siècle dans l’étude des maladies ont singulièrement élargi le cadre de l’albuminurie. L’anatomie pathologique et l’expérimentation, en cherchant à pénétrer le mécanisme intime de l’élimination de l’albumine par les reins, ont révélé des faits nouveaux, créé des interprétations multiples,
remanié et modifié à maintes reprises les notions admises sur ce sujet. La clinique, en montrant avec quelle facilite l’albumine filtre d’une façon passagère avec les autres éléments de la sécrétion urinaire, a porté une atteinte, en apparence sérieuse, à la doctrine d’une lésion organique préexistante. La présence habituelle de l’albumine dans les urines, au cours des affections cardiaques, des fièvres, des maladies infectieuses, des diverses intoxications, de la plupart des maladies chroniques, a paru à certains esprits incompatible avec l’idée d’une altération de l’organe; il a semblé rationnel d’admettre l’existence d’albuminuries purement fonctionnelles, dues à une simple perversion sécrétoire. On est allé plus loin, et la constatation de l’albuminurie intermittente chez un grand nombre de sujets ayant toutes les apparences d’une bonne santé a abouti à la conception d’une albuminurie physiologique. De symptôme lié à une lésion rénale, l’albuminurie était devenue un simple trouble fonctionnel; de trouble morbide, elle tend actuellement à passer à l'état de phénomène normal. Enfin, la chimie, de son côté, en décelant dans l’urine diverses variétés de substances albuminoïdes, est venue apporter de nouveaux problèmes et agrandir encore le champ si vaste ouvert ci nos recherches.
L’étude de la maladie de Bright proprement dite ne peut être aujourd’hui entreprise qu’après une étude détaillée des différentes questions que nous venons de soulever en quelques mots. Avant de chercher à délimiter l’ensemble de phénomènes cliniques et de lésions anatomiques qu’il convient de réunir sous le nom de mal de Bright, il faut savoir d’abord ce qu’on doit entendre par le mot albuminurie, et, pour cela, préciser en premier lieu les caractères chimiques de l’albumine vraie, et la différencier des autres substances albuminoïdes qui peuvent se trouver dans l’urine. Les conditions dans lesquelles se fait la filtration de l’albumine, les causes qui provoquent ou favorisent cette filtration, forment ensuite la préface obligatoire à l’histoire des variations médicales au sujet de la pathogénie du mal de Bright. On verra ainsi que, si le mot albuminurie n’est pas plus synonyme de maladie de Bright que le mot néphrite, les deux choses néanmoins, le symptôme aussi bien que la lésion, se relient au syndrome anatomo-clinique constitué par le médecin anglais par une transition souvent insensible.
Les substances albuminoïdes de l’urine.
Les matières albuminoïdes ou protéiques constituent un groupe de composés organiques renfermant du carbone, de l’hydrogène, de
l'azote, de l’oxygène et du soufre, ayant un certain nombre de caractères physiques et chimiques communs et une composition analogue, mais dont la formule rationnelle n’a pas encore été établie d’une manière satisfaisante. Un des types les plus importants de la série est représenté par la substance contenue dans le blanc d’œuf et dénommée pour la première fois par Fourcroy albumine. Mais le nombre des matières albuminoïdes est considérable, d’autant plus considérable que les propriétés et la composition de ces différents corps varient pour ainsi dire d’une manière indéfinie au gré de chaque chimiste. Sans entrer dans les discussions de tout ordre soulevées par l’étude de la constitution intime des substances protéiques, nous nous contenterons d’énumérer ici les principales d’entre elles, en reproduisant la classification proposée par Schutzenberger, dans son article du Dictionnaire de chimie de Wurtz.
I. — Matières solubles dans l’eau pure, sans le secours d’une base, d’un acide ou d’un sel neutre ou alcalin, et coagulables par la chaleur. On donne à ces produits le nom générique d 'albumine: albumine de l’œuf, du sang, albumine végétale.
II. — Matières insolubles dans l’eau pure; solubles, sans altération, à la faveur d’un sel neutre, des alcalis et des acides, et susceptibles d’être précipitées de nouveau de ces solutions :
1 0 Globulines : vitelline, myosine, substance fibrinogène, globuline du sérum ou paraglobuline, substance fibrino-plastique ;
2° Caséines animales: caséine du lait, du sérum;
3° Caséines végétales: gluten-caséine, légumine;
4° Premiers termes de la transformation des matières albuminoïdes sous V influence des acides , des alcalis ou des ferments solubles : protéines ou albuminates ; acide albumine, svntonine, hémiprotéine, peptones.
III. — Substances insolubles dans l’eau et ne pouvant être dissoutes qu’avec transformations; ne pouvant être séparées, sans altérations, de leurs solutions dans les acides ou les alcalis : fibrines diverses, gluten-fibrine.
IV. — Matières albuminoïdes coagulées par la chaleur : albumines et fibrines coagulées.