V ALCOOLISME EN DROIT CRIMINEL
On a démontré également que le nombre des délits et des crimes commis dans un pays, est en rapport direct, au moins dans bien des cas, avec la consommation de Talcool.
Ces faits prouvent sans conteste la coexistence fréquente de rintempérance et de la criminalité, chez les mêmes individus; mais il faut se garder de déduire trop hâtivement, et de voir toujours dans Tune de ces tares la conséquence de Tautre. Les perturbations psychiques produites par l'intoxication entraînent souvent des manifestations antisociales, et Falcoolique devient ainsi un délinquant. Mais on observe aussi beaucoup d'individus chez lesquels Talcoolisme et la criminalité coexistent comme deux manifestations différentes du même état de débilité ou de déséquilibration mentale. D'ailleurs, l'alcool chez ces dégénérés, n'en apporte pas moins, au bout d'un certain temps, son appoint étiologique, dans la production des actes délictueux. 11 n'est pas rare de rencontrer ainsi des sujets dont l'existence s'écoule en un va-et-vient entre l'asile et la prison, tantôt internés pour des délires symptomatiques de leur défectuosité cérébrale ou bien de l'intoxication alcoolique, tantôt punis pour des faits accomplis de sang-froid ou bien sous l'influence de l'alcool. Ces individus ne sont pas de véritables alcooliques, ou du moins, chez eux, l'alcoolisme ne joue pendant longtemps qu'un rôle accessoire, dans la constitution de leur personnalité mentale. C'est la tâche de l'expert de démontrer que ces buveurs sont de grands névropathes, assimilables aux fous moraux.
Il importait, au début de ce chapitre de médecine légale, de rappeler que souvent l'alcoolisme est déjà lui-même une manifestation de la dégénérescence mentale. « Ne boit pas qui veut », disait Lasègue.
Une revue générale des questions médico-légales (*) relatives à Talcoolisme doit envisager successivement ces questions, au cours de l'ivresse, de l'intoxication chronique et des épisodes délirants ou démentiels.
(•) Motet et Vétallt. Do lu re-»poiisabililé des alcoolisés. CoiigK*s internut. de niéd. ment., 1S89.
a). L'ivresse (^), par suite des troubles profonds de la conscience qu'elle produit, troubles sur lesquels nous n'avons pas à revenir, est très fréquemment cause d'actes délictueux. Les faits accomplis dans cet état, revêtent des caractères spéciaux qui permettent, en général, de reconnaître facilement Tintervention de Talcool : l'homme ivre est incohérent dans ses idées et maladroit dans ses actes; il agit sans préméditation, obéit aux déterminants les plus futiles, ne se précautionne pas contre les conséquences de ses actions; sous l'influence de causes qui nous échappent, il est amnésique ou bien conserve le souvenir des événements auxquels il a été mêlé.
Dans Taccomplissement de Tacte criminel ou délictueux, l'homme en état d'ivresse jouera un rôle actif ou passif suivant l'intensité plus ou moins grande de l'intoxication : pendant la période d'excitation, on observera surtout la violence dans les discours, les rixes, les homicides, les attentats contre la propriété, les attentats à la pudeur; pendant la période de stupeur, l'ivrogne, devenu une masse inerte, pourra encore être l'auteur d'accidents mortels ou de blessures (cocher laissant sa voiture écraser ce qui se trouve sur la route; nourrice étouffant dans son lit l'enfant qu'elle a couché près d'elle, etc.); il sera fréquemment cause, d'autre part, d'outrage public à la pudeur.
La capacité d'imputation de l'homme ivre a été diversement comprise selon les époques et selon les pays (*). Les anciens Grecs, loin de voir dans l'ivresse un motif d'atténuation de la culpabilité, considéraient au contraire qu'il y avait faute double. Telle fut également l'opinion des jurisconsultes du moyen ûge. Les jurisprudences allemande et autrichienne (*) limitent l'impunité aux cas où l'intoxication aiguë est complète et non pré méditée dans une intention mauvaise. En Angleterre, l'ivresse est habituellement une circonstance aggravante. Aux
(') Question médico-légale relative à Tivresse. Delusiaavc, Legrand du Saulle, Lunicr, Brierre de Boismont. Soc. méd. psy., lo décembre 1866. £. FocHiER. L'alcoolisme devant la loi pénale. Thèse de droit. Paris, i<)oo.
(') Legrand DU Saulle. Ann. méd. psy., 1861.
(*) Krafft-Ebing. Médecine légale des aliénés. Trod. A. Rémond, 1900.