‹ Traité de l'aliénation mentale ou de la nature, des causes, des symptômes et du traitement de la folie comprenant des observations sur les établissements d'aliénésChapitre 1 sur 54 · PAR LE TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

PAR LE TRADUCTEUR

L’aliénation mentale n’est point une maladie particulière aux peuples civilisés. Xndépendemment des circonstances physiques auxquelles on doit attribuer plus spécialement l’idiotie, l’une des formes de la folie, l’homme porte en lui-même les causes physiologiques et morales de cette maladie. Le dérangement des fonctions, les couches, l’hérédité, certaines affections, l’épilepsie, l’apoplexie, ne dépendent en rien de la civilisation : ce sont des conditions tout organiques, favorables au développement de l’aliénation mentale, à l’influence desquelles on ne voit pas comment il serait possible de se soustraire. Les causes morales , dont l’ordre de fréquence est tel, qu’elles ont été appelées causes naturelles de la folie (i), l’entraînement

Ibid.,

(i)Georget, Diet, de mé<l.t art. Folie, Paris, 1826, a® édit. , 1 8 SG.

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ties passions, le déréglement des sens, les désappointements de l’amour, les affections brisées, l ’ambition déçue, la vanité et la crainte portées à l’excès, etc., ont, dans tous les temps, à toutes les époques, sous tous les climats, dominé la volonté de l’homme, dans une mesure que les croyances religieuses, l’instruction, les institutions politiques , les mœurs, ont pu restreindre ou étendre, mais qu'ils n’ont jamais pu faire disparaître. Les faits de l’ordre moral sont, en effet, soumis à des lois générales qui semblent échapper en partie à Faction humaine. Chaque année, les statistiques criminelles reproduisent des moyennes proportionnelles constamment les mêmes par rapport aux saisons, aux provinces, à la population, à l’âge, au sexe, etc. Les causes morales de la folie ont donc de tout temps exercé leur funeste empire, et la déplorable maladie qu’elles développent fut autrefois, comme elle Test de nos jours, le triste fruit des passions et des peines.

Mais si l’aliénation mentale n est pas le produit de la civilisation, ses formes présentent le caractère des idées générales qui dominent dans chaque siècle. Sous ce rapport, on pourrait en quelque sorte faire l’histoire de l’humanité par celle des aliénés, dont la maladie rappelle les opinions qui ont successivement régné dans le monde et éclaté sous l’influence des événements qui s’y sont succédé. M. Esquirol a présenté une esquisse de ce genre pour les faits et les commotions aux-

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quels a donné lieu, depuis 1789, la révolution française (1).

L’histoire de la folie présente encore un autre point de vue : elle se lie aux différents systèmes philosophiques qui ont régné dans les sciences* Les médecins, en effet, ont presque toujours emprunté leurs théories aux philosophes (2) ; mais aucune branche de l’art de guérir n5en reflète d’une manière plus évidente et plus claire les principes que l’aliénation mentale. Caractérisée essentiellement par le trouble de l’intelligence et des passions, cette maladie se rattache trop directement aux doctrines qu’on se forme sur la partie morale de l’homme, sur Fame, pour recevoir une autre interprétation que celle de ces doctrines elles-mêmes; aussi les explications philosophiques, et même les explications religieuses, se retrouvent-elles presque constamment aufond de toutes les solutions qu’aux différentes époques on a cherché à donner de la folie.

Dans l’enfance des sociétés, tous les phénomènes étaient rapportés cà l’intervention d’une cause divine, placée, soit hors de l’univers , soit dans l’univers lui-même. Ce mode d’explication est le seul qu’on rencontre dans les livres hébreux,

(1) Esquirol. art. Aliénation mentale , de Y Encyclopédie du clix~ neuvième siècle. Paris, 1 S3 7 .

(2) Sprengel, Histoire de la médecine , traduction française de Jourdan , t. I , introduction, Paris,

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et chez les Grecs, avant la révolution scientifique qui enleva aux prêtres d’Escuîape le monopole exclusif des connaissances , et substitua aux interprétations théologiques d’autres explications qui eurent du moins le mérite, en perdant tout caractère sacré, de devenir susceptibles de discussion ,

La plus ancienne histoire d’aliénation mentale que nous ait léguée la tradition, est celle de Saul.

Saiil désobéit au Seigneur. « Depuis lors, l’esprit du Seigneur se retire de lui, et il est agité du malin esprit envoyé par le Seigneur (i). Les officiers du roi demandent la permission de lui amener un homme qui sache toucher de la harpe, afin qu’il en joue lorsque le malin esprit l’agitera, et qu’il en reçoive du soulagement (2). Le roi consent. David est amené; et chaque fois que l’esprit malin, envoyé du Seigneur, se saisissait de Said, David prenait sa harpe, et le roi en était soulagé et se trouvait mieux, car l’esprit malin se retirait de lui (3).

« Saü! entre dans une grande colère, provoquée par la jalousie que lui inspire la gloire de David (4) ; le lendemain il arriva que l’esprit malin

(T) Lia. des liais , ch. xvi , v. 14. Sainte Bible de M. Le Maistre de Sacy, t. Iïf. Paris , 1711.

(2) Id., v. 16.

(3) Ibid , v. 2 3.

(4) Ibid., ch. xvui , v. 8.

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envoyé de Dieu se saisit de Said , et d paraissait au milieu de sa maison comme un homme (pal est transporté hors de soi (i). David jouait de la harpe devant lui , comme à l’ordinaire , et Saiil lui lança un dard dans le dessein de le percer. »

Plus loin (2) : « Après que David eut parlé de la sorte à Saiil, Saül lui dit : N’est-ce pas là votre voix que j’entends, ô mon fils David? En même temps il jeta un grand soupir et versa des larmes. »

Qui ne reconnaît dans cet exposé une espèce de mélancolie, la démonomanie, dont la cause et l’interprétation seules s’éloignent d’une ex plicalion naturelle?

L’histoire de Nabuchodonosor , 562 ans avant J. -G., se rattache à une forme de lypémanie qui, si elle est plus rare de nos jours, fut excessivement commune en Europe dans le xve et le xvic siècle , et dut se montrer assez souvent chez les peuples de l’antiquité, c’est la Ijcanthropie.

« Le roi de Babylone se promenait dans son palais, en disant : N’est-ce pas là cette grande ville dont j’ai fait le siège de mon royaume, que j’ai bâtie dans la grandeur de ma puissance et dans l’éclat de ma gloire? (3)

« A peine le roi avait prononcé cette parole,

(1) Livre des Rois , chap, xvm, V. io.

(2) Id. , chap, xxiv, v. 57.

(3) Daniel , chap. iy , v. 27.

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qu’on entendit cette voix du ciel : Voici ce qui est annoncé, ô Nabuchodonosor roi! votre royaume passera à d’autres mains (i).

« Vous serez chassé de la compagnie des hommes; vous habiterez avec les animaux et avec les botes farouches; vous mangerez du foin comme un bœuf; et sept temps passeront sur vous, jusqu’à ce que vous reconnaissiez que le Très-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes des hommes, et qu’il les donne à qui il lui plaît (2). »

Cette parole s’accomplit immédiatement.

« Nabuchodonosor fut chassé de la compagnie des hommes : il mangea du foin comme un bœuf; son corps fut trempé de la rosée du ciel, en sorte que les cheveux lui crurent comme les plumes d’un aigle, et que ses ongles devinrent comme les griffes des oiseaux (3).

u Après que le temps marqué eut été accompli, moi, Nabuchodonosor , je levai les yeux au ciel; le sens et V esprit me furent rendus , » etc. (4).

Le voile religieux jeté sur ces deux observations par l’écrivain sacré, en laisse pénétrer encore les causes naturelles : ce sont les mêmes qui font de nos jours de si nombreuses victimes de la folie.

(]) Daniel , chap, iv } v. 28.

(2) Id. , v. 29.

(3) Ibid., v. 3o.

(4) Ibid., v. 3 r.

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L’orgueil et la vanité de Nabuchodonosor le précipitent, à la suite d’hallucinations, dans la lycanthropie, comme la crainte et la terreur qui s’emparent de Fame de Saiil après sa désobéissance aux ordres du Seigneur, le jettent dans une sombre lypémanie, ou plutôt démonomanie, compliquée d’accès d’agitation et de fureur.

Chez les anciens Grecs, les maladies avaient également une origine sacrée, et l’aliénation mentale conserva plus longtemps que les autres le caractère divin : ce sont les Furies maternelles qui s’emparent de Fame du malheureux Méléagre et le jettent dans l’accablement.

Méléagre est le chef de cette chasse fameuse dans

laquelle fut tué le sanglier qui servait aux vengeances de Diane. La déesse, irritée, suscite une rixe entre les chasseurs. Méléagre tue ses oncles, les frères de sa mère; il est comme souillé, c’est presque le sang maternel qu’il a versé. Soudain un feu secret s’insinue dans les entrailles du meurtrier, la torture le dévore; les Furies s’attachent à ses pas, planent sur sa tête; un affaissement mortel opprime le cœur de Méléagre. L’approche de Farinée ennemie ne peut l’arracher à la somnolence douloureuse qui pèse sur lui comme un invincible cauchemar ; la voix seule de son épouse le soustrait à celte sombre torpeur: il s’arme, marche à la tête des siens, et repousse Fennemi qui déjà envahissait son palais. Mais à peine Méléagre a-t-il vaincu , que son ardeur, ranimée par le spectacle du com-

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bat, s’éteint et fait place de nouveau à la mélancolie la plus sombre (i).

Oreste, le fils d’Âgamemnon, parricide pour venger le meurtre de son père, devient la proie des Furies ; elles s’acharnent sur lui, l’enveloppent de ténèbres et de tortures. Oreste, pour fuir les épouvantables déesses, erre de contrées en contrées , s’adresse à l’oracle, qui lui indique Athènes comme le terme de ses maux. Les Euménides le poursuivent jusque dans cette capitale , et ce n’est encore qu’après de longues courses que ce malheureux prince guérit de ses tourments, et monte sur le trône de ses pères (2).

Le délire partiel ne s’accompagnait pas constamment autrefois, pas plus qu’il ne s’accompagne constamment aujourd’hui, de symptômes d’abattement et d’effroi. Les malades n’étaient pas nécessairement la proie des divinités infernales ; parmi eux il s’en trouvait qui , plus heureux dans leur délire , se croyaient des dieux, communiquaient avec les esprits célestes, étaient appelés à foire part aux hommes des volontés du Ciel : ils se donnaient pour devins et prophètes. La plupart de ces malades, jouets de leurs hallucinations et de leurs illusions, racontaient avec bonne foi toutes les révélations qu’ils devaient à leurs sensations délirantes. Peut-être même faut-il rapporter à ces bizarres produits

(1) Biographie universelle , partie mythologique , t. LV.

(2) Ibid.

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d’une imagination malade, d’un cerveau excité, la plupart de ces croyances, générales chez tous les peuples, relatives à l’intervention des esprits, des démons, des spectres, des fantômes, des farfadets, des lémures, des lutins, des génies, etc.

C’est le cerveau de Fliomme malade qui aurait créé d’abord toute cette fantasmagorie, que la pusillanimité et la Crainte auraient ensuite admises comme des réalités. Quoi qu’il en soit, frappés de cette différence dans les phénomènes de Faliénation mentale, pour en expliquer la cause, les anciens admettaient la présence, 1 obsession de bons et de mauvais esprits. Aussi quelle opposition dans la manière de considérer ces malades! le corps pâle et amaigri, les yeux fixes et baissés vers la terre, le regard abattu, exprimant l’effroi, la crainte et le remords, les mélancoliques sont considérés comme les objets du courroux des dieux ; les monomanes , au contraire, que distinguent un regard assuré, des passions expansives, un besoin incessant de parler, de communiquer leurs pensées, qui se disent envoyés du ciel, en communication avec la divinité, sont des amis des dieux, des inspirés. Ces derniers reçoivent les hommages et les respects de la foule : on s’adresse à eux pour connaître l’avenir ; le souffle divin qui les anime doit leur inspirer la connaissance des choses futures. Chose remarquable , en effet! l’esprit prophétique, le don de rendre des oracles, ne se rencontrent, en général, que compliqués de plié-

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nomènes communs dans raliénation mentale , tels que l’extase, l’épilepsie, la catalepsie, l’hystérie, les hallucinations, les illusions, la fureur, les convulsions, l’insensibilité, etc. Ces symptômes sont même caractéristiques de l’inspiration prophétique, telle que l’admettaient les anciens , car, dit expressément Jamblique (i) , les signes auxquels on reconnaît les inspirés sont l’agita tioii générale ou seulement partielle du corps ; quelques-uns des inspirés, ajoute-t-il, entendent une musique harmonieuse et des voix agréables, d’autres entendent tout l’opposé ; il note également l’insensibilité à la douleur physique. Ces inspirations ou communications intellectuelles sc rencontrent encore de nos jours chez quelques malades. M. Leuret,qui les a observées (2), dit qu’elles sont une sorte d’exaltation d’esprit avec dissociation entre les pensées et le moi. Les pensées peuvent être cohérentes, élevées, sublimes; elles sont plus souvent bizarres, absurdes ou incohérentes : mais elles ont cela de commun, que celui qui les a, soit qu’il les exprime ou les taise, les attribue à un esprit différent du sien.

Chez les Juifs, le don prophétique s’accompagnait de conditions physiques et morales du même genre; aussi ces conditions, communes aux vrais comme

(1) De my sleriis.

(2) Fragments psychologiques sur la folie, Paris , iS3/j. Voyez page 271 , et une observation particulière page 289.

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aux faux prophètes , ne pouvaient-elles guère les faire distinguerles lins d’avec les autres. La distinction était à cet égard d’une difficulté extrême , comme le confessent les auteurs sacrés eux-mêmes. Elysée et les autres prophètes, dit saint Augustin , n’étaient point respectés par la plus grande partie du peuple, qui les regardait comme des insensés. Leurs paroles et leurs actions témoignent en effet jusqu’à la dernière évidence, remarque M. Le uret (r), que le peuple ne se trompait pas dans le jugement qu’il portait sur eux. Isaïe allait nu et sans souliers, pour être, disait-il, comme un prodige qui marque ce qui doit arriver. Ezéchiei entend une voix qui lui cric de marcher dans la campagne : il voit la gloire du Seigneur et tombe le visage contre terre. L’esprit entre en lui, le remet sur pied, lui parle et lui dit de s’enfermer dans sa maison, qu’il y sera lié de chaînes, que sa langue s’attachera à son palais, qu’il dormira sur le côté gauche pendant un certain nombre de jours, qu’ensuite il dormira une seconde fois sur le côté droit 5 qu’il couvrira ses aliments de l’ordure qui sort de l’homme, etc. Ce n’est pas sans peine et sans blessure que l’on parvient à enchaîner Ezéchiel et à s’en rendre maître. En analysant ces faits offerts par Ezéchiei, le même médecin, après avoir constaté les hallucinations de l’ouïe et de la vue,

(i) Ouvrage cité.

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rapproche du mutisme du prophète une observation, rapportée parM. Charles Lens, d’une hile qui resta quatre jours muette et aveugle à la suite d’une hallucination qui la condamnait à cet état. Il cite encore d’autres malades dont les mouvements et les actes les plus extravagants ne s’exécutent que d’après de prétendus ordres secrets ; enfin personne rfignore combien de fois on observe des perversions du goût portées au point que les malades mangent des excréments. Ezéchiel a été enfermé et enchaîné, comme on l’exécutait pour tous les malades furieux et errants, et comme on le faisait dans toute l’Europe avant; Pinel. Ezéduel, maniaque, agité et chargé de chaînes, a écrit ce qui lui est arrivé, comme le font des maniaques dans leurs moments de calme ou au commencement de leur convalescence, tandis qu’ils conservent encore toutes les impressions de leur maladie, et qu’ils ne sont plus aliénés que dans leur souvenir(i). Ace propos, M. Leuret rapporte un long extrait; de l’histoire d’un accès de manie d’un curé de La Réole, écrite par lui-même, et dont Bu f fou avait déjà parié dans son Histoire naturelle.

La dissociation intellectuelle dont nous parlons paraît s’être manifestée quelquefois dans des conditions moins compliquées, et par suite plus favorables. Ses effets alors, associés aux concep-

(i) Fragm . psychol 1, c.

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fions les plus sublimes du génie, ont souvent influé puissamment sur la destinée des peuples. Les hallucinations, ces sensations singulières perçues pour ainsi dire en dehors du monde visible alors qu’aucun agent externe ne frappe les sens 1 ), se sont en effet développées parfois d’une manière tellement isolée, tellement partielle, que l’homme qui subordonnait ses pensées et sa raison aux idées crn’elles faisaient naître, se trouvait à ses propres yeux dans une position exceptionnelle; rapportant lui-même à l’influence directe de la divinité ou d’un être surnaturel ses propres méditations, il les révélait au peuple comme de simples communications. Avoir lancé comme on l’a fait une accusation de mensonge ou de fourberie sur des hommes que la portée de leur intelligence a de tout temps recommandés au respect et à l’admiration des nations , sur le sort desquelles ils ont puissamment réagi, était une fin de non-recevoir dont le scepticisme pouvait se contenter, mais que la conscience humaine refusait d’accepter. L’étude des hallucinations les a, je crois, vengés à tout jamais de semblables imputations. ruoP rendre ici toute ma pensée, je ne saurais mieux faire que de transcrire un passage, aussi fortement pensé que bien écrit, d’un médecin qui a abordé le sujet des hallucinations partielles.

(i) Voyez y sur les hallucinations, la note de la page 180,

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« L’halluciné, tout en regardant ses fausses perceptions comme vraies, est dans une sorte de doute sur leur cause et sur la conformité de leur nature avec celle des autres sensations. Il en fait un ordre de perceptions à part , qu’il rapporte à des causes dont il ne se rend pas bien compte; et si elles ne sont pas fort intenses, si elles ne portent pas sur des objets essentiels et qui soient des mobiles d’action, il les laissera, jusqu’à un certain point, de coté , et elles n’auront pas d’influence marquée sur ses déterminations, ni sur ses actes.

« C’est là tout ce qui peut avoir lieu pour nos temps modernes, temps de doute et d’irréligion, où, sous peine d’être pris pour un fou halluciné, on ne peut se préfendre en communication avec la divinisé ou avec des agents surnaturels, quels qu'ils soient. Mais à des époques plus reculées , il y a quelques mille ans, il s’en fallait bien qu’il eu fût ainsi. Bien qu’alors, sans doute, la cause première ne se communiquait pas plus aux mortels qu’elle ne le fait maintenant, au moins croyait-on qu’il en pouvait être autrement; et si l’on voulait s’expliquer les inspirés des âges anciens, gentils, Israélites et chrétiens , autrement qu’en les regardant comme des envoyés de Dieu ou comme des fourbes, l’ignorance ou la crédulité des temps où ils vivaient en donneraient les moyens. Les fous d’alors, et surtout les fous hallucinés, devaient êtrç ce qu'ils sont toujours en Turquie, contrée

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qui; sous le rapport de l’ignorance et du fanatisme, appartient bien encore aux temps antiques; ils étaient les hommes de Dieu, non-seulement aux yeux des autres, mais à leurs propres yeux, qui n’étaient pas plus éclairés que ceux de la foule ; et ces deux croyances ne pouvaient manquer de se prêter une force naturelle. Si donc la divinité ne s’était jamais communiquée autrement que par les résultats des lois qu’elle a établies ; si, d’un autre côté , Moïse, si Numa , si Mahomet , etc., n’étaient pas des fourbes, s’ils croyaient à la réalité de leurs visions, de leurs révélations, ce qui me parait hors de doute, c’étaient tout simplement des hommes de génie et d’enthousiasme, ayant des hallucinations partielles, isolées, dans un mode religieux et réformateur, c’est-à-dire clans un mode que favorisait l’esprit du temps; et ce même esprit, qui n’eût pu comprendre une telle espèce de folie, ait de toute nécessité l’halluciné et ses témoins à croire à la réalité de ces fausses perceptions de toutes sortes. S’il y a eu un génie ou un démon de Socrate , ses inspirations n’étaient, de même, que les rêves du plus sublime visionnaire de Fantïquité, et les révélations des inspirés et des prophètes des deux Testaments tombent de plein droit dans la même explication. La France délivrée par Jeanne d’Arc, le catholicisme vaincu par Luther, la fondation par Loyola d’un ordre religieux qui a dominé pendant trois siècles tous les trônes du monde et jusqu’à celui du vicaire de J. -G., etc.;

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tout cela n’a pu être également que l’œuvre de visionnaires de bonne foi; la fraude n’a jamais eu et n’aura jamais une telle puissance : et pour agir sur les masses , pour faire s’entre-choquer les peuples, pour ébranler, changer leurs croyances , pour creuser sur la face de la terre un sillon dont les siècles n’effacent pas l’empreinte, il faut penser, parler, se tromper, délirer comme les masses; il faut affirmer, croire comme elles, et plus qu’elles être leur envoyé, leur prophète; pour qu’elles vous croient celui de Dieu, et qu’elles vous en donnent la puissance (i). »

Sans doute , des fourbes ont exploité la crédulité des peuples, soit par eux-mêmes, soit à l’aide des malheureux aliénés. Respectés et vénérés comme des envoyés des dieux , des maniaques, des idiots, des imbéciles servirent à rendre des oracles an profit des prêtres qui spéculaient sur l’ignorance et l’asservissement des hommes. Souvent même il suffisait, pour parvenir à la dignité sacerdotale et en recueillir les privilèges, d’être atteint de maladies convulsives ou de démence, ou seulement de simuler ces affections (2). Les femmes hystériques, cataleptiques, mélancoliques , sujettes â des attaques d’épilepsie, de manie, étaient choisies de préférence : leur imagination mobile et disposée à

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