Traité de l'angine de poitrine
L’Angine de Poitrine est une de ces affections destinées à appeler constamment sur elles l’attention du Corps médical. Tout y contribue : la nouveauté relative de cette maladie, son début foudroyant, ses atteintes suraiguës, ses retentissements douloureux, lointains, la dépression morale profonde (pi’elle exerce sur les esprits les mieux trempés, sa brusque terminaison, si souvent fatale, et enfin le voile mystérieux, mais plein d’attraits pour les chercheurs, qui recouvre encore sa pathogénie !
A diverses époques, en 1809, en 1801 et tout dernièrement en 1885, l’Académie de médecine en voyant lé domaine de cette maladie s’étendre de pins en plus, ses causes s’augmenter, de nouvelles variétés se créer, ses cas se multiplier, l’a proposée comme question de concours, et chaque fois de nombreux travaux ont répondu à son appel.
Une partie du travail que nous présentons aujourd’hui avait obtenu la première mention honorable au concours ouvert l’année • dernière (Prix Portai). De là nous est venue l’idée d’entreprendre une monographie complète de l’Angor Pectoris. L’occasion nous tentait, la pente était glissante ; nous l’avons suivie, et voilà comment est né ce livre !
Aussi bien, nous avons cru que le moment était favorable pour réunir en un seul faisceau, les travaux si remarquables auxquels
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cette affection a donné lieu dans ces dernières années. A l’encontre de beaucoup d’autres questions qui semblent vieilles comme le monde et qui de nos jours n’excilent d’intérêt que lorsqu’elles sont agitées par les lèvres éloquentes de nos maîtres, l’Angor Pectoris a toujours appelé l’attention des praticiens et l’observation d’un cas d’angine avec sa modalité si rarement uniforme à celles qui l’ont précédée, est une bonne fortune, qu’on met rarement sous le boisseau. On s’empresse au contraire de la faire connaître au public médical. De là sans doute ces Angines de Poitrine d’allures nouvelles (Angines de Poitrine traumatiques, névritiques, hystériques, vaso-motrices, neurasthéniques, sans compter celle des nouvelles accouchées, celle qui accompagne le diabète, la maladie de Basedow, etc.), qui n’étaient pas sans doute, absolument inconnues jadis, mais qui du moins n’étaient pas classées. Si bien qu’on peut dire que les parrains de l’Angine de Poitrine, Rougnon et Heberden auraient quelque peine à reconnaître leur filleule ainsi grandie !
Eh bien, nous croyons qu’il est temps de les recueillir éparses et égarées çà et là, dans les livres où elles dormaient, ces jeunes oubliées ! Les grouper, les réunir par classes, les coordonner d’après leurs causes, leur aspect, leurs allures si diverses, et ceci fait, étudier la pathogénie de chaque groupe, sans se préoccuper à l’avance de reconnaître la même pour toutes, sans vouloir leur donner la même étiquette, en nous mettant pour y arriver l’esprit à la torture, en attendant d’y mettre celui de notre lecteur bienveillant, indiquer le traitement particulier à chaque variété, voilà ce que nous avons eu l’ambition de faire !
N’avoir qu’une théorie inflexible, absolue pour toutes les classes d’ Angines de Poitrine, c’est ne pas voir volontairement un écueil, c’est exercer sur elles une tyrannie qui a pu tenter les éloquents, les savants, mais qui n’est pas permise aux humbles travailleurs dont le regard plane moins loin et voit de moins haut. Peut-être ceux-là en n’imaginant rien, en ne se passionnant point, pèsent-ils mieux et sont-ils mieux à même aussi de se prononcer ?
Hàtons-nous. de le dire cependant, les grands, les puissants sont aussi des cœurs généreux et des maîtres bienveillants. Nos
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professeurs (et c’est là une des gloires et un des charmes de l’École Française qui la rendent si séduisante aux yeux de tous) aiment à se mettre en communication avec ceux qui abordent un sujet difficile ; leurs notes manuscrites, leurs riches souvenirs, leur érudition , leur mémoire féconde , tous ces trésors, ils les mettent volontiers à notre disposition et ont toujours un sage conseil, un mot d’encouragement pour les travailleurs. Qu’il me soit donc permis ici d’exprimer mes sincères remerciements à Monsieur le D'’ Henri Huchard, pour les importantes communications qu’il a bien a'OuIu me faire.
Je me donnerai de garde d’oublier parmi ceux qui m’ont aidé dans mon travail, les noms du docteur Liégeois de Bainville-aux- Saules qui a remporté le prix dans la lutte académique dont nous avons parlé et celui du docteur Gauthier, de Charolles, qui a obtenu une mention honorable. L’un et l’autre ont bien voulu mettre à ma disposition leurs manuscrits récompensés par l’Académie et où j’ai largement puisé.
Si mon œuvre a quelque mérite, la plus grande part reviendra à ces noms honorés qui lui servent d’égide tutélaire.
A ceux qui nous accuseront d’orgueil pour avoir voulu récolter dans un champ moissonné déjà par ces illustres qu’on appelle Trousseau, Péter, Potain, Lancereaux, G. Sée, Landouzy, Henri Huchard, nous répondrons que le moment est opportun pour le faire. Comme en un champ clos de l’ancienne chevalerie, maintes joutes, maintes passes d’armes loyales viennent d’avoir lieu au sujet de l’Angine de Poitrine dans divers congrès et en de nombreux journaux. Chaque champion a soutenu hardiment, désespérément, hautain et inflexible la dame favorite de ses pensées, c’est-à-dire sa théorie particulière ; chacun d’eux a mis en œuvre ses meilleures armes, frappant dru sur ses adversaires. Aujourd’hui la bataille est close, mais la victoire est restée indécise ! Eh bien à présent que tous ces chevaliers intransigeants se sont retirés sous leur tente, que le calme s’est fait, que l’ardeur de la bataille s’est éteinte, que les esprits des spectateurs, prenant parti différent, se sont apaisés, le moment n’est-il pas venu de reprendre un à un leurs moyens d’attaque et de défense, de bien
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peser leurs arguments et, témoin impartial, juge d’armes désintéressé, de conclure définitivement, après l’exposé des nombreuses questions qui se rattachent à l’Angor Pectoris? Nous sommes, je le crois, dans les meilleures conditions pour prononcer juste et dire vrai. C’est ce que nous avons cherché à faire, heureux de prêter notre temps, notre concours et notre plume modeste à une monographie nouvelle de l’Angine de Poitrine. La science n’estelle pas d’ailleurs un champ où le plus humble est toujours autorisé à glaner?
DE
CliAPITllE PREMIER
DÉFINITION — SYNONIMIE — HISTORIQUE
Définition. — Pour donner une définition de l’Angine de Poitrine, il faut en réunir et en énumérer les principaux symptômes sans chercher à en préciser la nature, les causes et le siège qui ont été l’objet de bien des controverses, et seront plus loin, de notre part, l’objet d’un examen attentif.
Nous dirons donc que l’Angine de Poitrine est une affection caractérisée en général par une douleur lancinante, d’une violence extrême, apparaissant subitement dans la région sternale, avec irradiation constante à la paroi thoracique et fréquente au membre supérieur gauche, forçant les malades à s’arrêter dans un état d’angoisse inexprimable. Nous ajouterons que dans la multitude d’affections qu’un médecin est appelé à combattre, il n’en est guère dont le spectacle soit aussi saisissant, aussi douloureux, qu’aucune ne terrasse plus violemment un malade et n’excite à un aussi haut degré ses alarmes ! Aussi peut-on dire que l’Angine de Poitrine a un cachet, une physionomie à part qui la font en général assez aisément reconnaitre quand on l’a observée une seule fois .
Synonymie. — Suivant l’idée qu’ils se faisaient de son siège ou de sa nature, les médecins lui ont donné des noms différents. Ainsi lleberden, le premier, l’appela Angina Pectoris, Elsner, Astlima Convulsivus, Butter, Diaj)hragmatic goût, Parry, Syncopa Anginosa, Schmidt, Asthma arthriticum, Darwin, Asthma dolorificum, Stôllcr, Asthma arthriticum inconstans, Baumes, Sternalgie, Bréra, Sténocardie. D’autres l’ont nommée Pneumo-Gastralgie. Pas une de ces définitions établies sur des données physiologiques inexactes n’est absolument juste, mais tout le monde s’accorde cependant à désigner cette maladie sous le nom d'Angor Pectoris ou d’ Angine de Poitrine qui lui a été donné par Heberden parce que ces noms ne font rien préjuger de sa nature et ce sont ces appellations que nous adopterons généralement aussi dans le cours de cet ouvrage.
Historique. — Aussitôt que cette affection fût reconnue comme une entité morbide, on se demanda d’une part, si les anciens auteurs ne l’avaient point connue et de l’autre, si quelques hommes illustres n’en avaient pas été victimes. Étudions-la sous ce double point de vue.
Il est certain qu’Hippocrate et les médecins grecs n’ont rien écrit qui jiuisse être rapporté à l’Angine de Poitrine ; on a cru pouvoir lui attribuer le passage suivant de Cœlius Aurelianus(l) « Erosistratus memorat paralysées genus et paradoxon appellat quô ambulantes repente sistuntur ut ambulare non possint et tùm rursûs ambulare sinuntur. » Mais il manque à ce tableau le symptôme essentiel, la douleur et l’angoisse qui dominent la scène et il est probable que ce médecin a eu en vue en s’exprimant ainsi, l’asthme ou les affections du cœur.
Poterius, le premier, en a tracé une description qui s’en rapprocherait davantage. « Quœdam est respirandi difficidtas quœ per intervalla deambulantibus accidit. In hkc fitprœceps virium lapsus, propinquis tenentur niti adminiculis, alias humi corruerent ; hi ut plurimùm de repente moriuntur. » Ici le tableau semble exact.
M. Lartigue, dans son mémoire remarquable sur l’Angine de Poitrine, couronné par la Société de Médecine de Bordeaux, travail que nous aurons à citer bien des fois dans le cours de cet ouvrage, croit que ces paroles de Fabricius Bartelletti, au sujet d’une dyspnée « qitæ in ambulationis motu erumpens, solk ciuiete mites
(1) Chion. liber II, cap. I, page 101.
HISTORIQUE
cit » doivent se rapporter à l’Angine de Poitrine, mais ce symptôme est commun à trop de maladies du cœur et des poumons pour que nous l’attribuions exclusivement à cette affection.
Quant aux lignes suivantes de Baillou (livre premier de ses Consultations de médecine) « Cauponæ Gahrieli clolores atroces ad sternum, spinalem medullam decurrentes ad scoptula operta, ad mammas, ut nec in Jianc, nec in illam partem corpus ftecteretur.... aliquoties eos dolores })erceperat, non tamen œque crudeles ac eos quos circà mensis novemhris finem ferebat. Nidla tussis erat aut perexigua nous croyons qu’elles décrivent plutôt une névralgie intercostale qu’une Angine de Poitrine.
En réalité, il faut consulter les œuvres de Hoffmann et de Morgagni pour en trouver quelques exemples avérés. Ainsi Hoffmann en cite plusieurs observations dans son chapitre « De Dolore cardialgico spasmodico et flatulento » où il attribue, ce que bien des auteurs ont confirmé depuis, une influence considérable dans l’apparition du mal aux tristesses ou aux émotions morales.
Il n’est pas douteux par exemple que sa troisième observation, que nous traduisons ici, concerne l’Angine de Poitrine.
OBSERVATION I (F. Hoffmann) (1)
Il y a trois ans environ, un gentilhomme de Livonie, conseiller d’Etat, me dépeignit son mauvais état de santé, implorant de moi quelques conseils. Il se plaint d’être envahi parfois d’une douleur oppressive fort cruelle et d’un spasme dans la région du cœur, mal dont il souffre depuis plusieurs années : sa souffrance débute par un refroidissement des extrémités, montant de l’hypocondre gauche à la pointe du cœur; gagne le sternum, la poitrine, le dos et enfin s’étend jusqu’au bras gauche. La respiration devient difficile, l’inquiétude le saisit, il reste anxieux pendant l’accès et ses forces l’abandonnent.
Quoi de plus fidèle que ce tableau d’une Angine de Poitrine névropathique ? Le livre des Consultations de Hoffmann en contient un autre exemple incontestable que nous traduisons également.
OBSERVATION II (F. Hoffmann)
Un homme septuagénaire, de constitution sanguine, souffre depuis plusieurs années déjà d’une douleur constrictive et gravative remontant du creux de l’estomac au sternum et s’accompagnant d’anxiété précordiale et d’une grande difficulté de la respiration. Ces symptômes s’aggravent avec les mouvements
(1) Hoffmann. — Consult. et Responsion. — Francofurti ad Menum 1734.
du corps; que le malade se promène, monte les marches d’un escalier, ou revête tout simplement ses habits, il redevient malade , en sorte qu’il évite avec soin le moindre mouvement, ne se croyant à l’abri du danger que lorsqu’il reste immobile. La suffocation ou constriction est surtout douloureuse ({uand le malade mange des mets tlatulents ou boit do la bière, alors la douleur envahit l’estomac et la poitrine et ire diminue qu’apres une abondante émission de gaz par le haut.
Un observateur comme Morgagni qui étudiait et notait avec un soin extrême les maladies de ses clients pour peu qu’elles présentassent quekfue intérêt, devait assurément rencontrer plusieurs cas d’Angine de Poitrine et il est certain que ses 4"'% 16% 18% 23% 24% 26® lettres ont rapport à cette affection ; je me contenterai de traduire cette dernière.
OBSERVATION III (Morgagni)
Une dame de 42 ans, mère de famille, fut pendant longues années malade de la manière suivante : aussitôt qu’elle se remuait avec trop de vivacité, elle était saisie d'une angoisse pénible dans le haut du côté gauche de la poitrine, accompagnée do gêne de la respiration et d’un engourdissement du bras gauche. Cessait-elle do se mouvoir la douleur se calmait. — Etant allée de Venise sur le continent, elle fut atteinte do son mal dans sa voiture, vers la mi-octobre 1707 ; quoiijuo fort disposée à la gaieté, elle se plaignit vivement en disant qu’elle allait mourir, et elle mourut en effet subitement.
Soupçonnant un anévrisme de la courbure de l’aorte, Morgagni en fit l’autopsie. Dans les plèvres était une sérosité sanguinolente assez abondante — les poumons étaient sains mais gorgés de sang écumeux — le cœur grossi était comme endurci ; l’aorte, dilatée dans sa courbure seulement, était ossifiée par plaques à l’intérieur et cette disposition à l’ossification se retrouvait depuis son origine jusqu’aux artères iliaques; les valvules semi-lunaires étaient également ossifiées — les artères supérieures et la sous-clavière ne l’étaient point cependant — les autres organes ne présentaient rien de particulier.
Il s’agit indubitablement ici de VAngor Pectoris — tout nous le prouve et surtout l’autopsie.
J usque-là cependant on n’avait pas regardé VAngor Pectoris comme une maladie particulière ; ce fut en 1768 seulement qu’un médecin de Besançon, Rougnon en fit une description sinon complète, du moins fort saisissante dans une lettre qu’il écrivit à Lorry en février 1768, sur les causes de la maladie et de la mort en cette ville, de M.
HISTORIQUE
Charles, capitaine de cavalerie (1). L’ensemble des symptômes, la soudaineté de la mort lui parurent si extraordinaires qu’il pensa avec raison, avoir eu à traiter une maladie nouvelle, inconnue jusc[u’alors ; cependant il ne songea pas à lui donner un nom particulier, il se borna à rechercher par l’autopsie la cause de la mort et crut la trouver dans l’ossification des cartilages costaux.
La publication de la lettre de Rougnon avait néanmoins éveillé l’attention des praticiens de bien des pays et quelques mois plus tard, un médecin anglais, Heberdcn, ayant eu l’occasion de recueillir plusieurs observations de ce mal, en fit une description détadlée et fort exacte et enfin lui donna son nom d’Angine de Poitrine ou d’Angor Pectoris universellement adopté aujourd’hui (2).
Ainsi, en réalité, c’est à Rougnon qu’on doit l’affirmation de cette entité morbide et à Heberden qu’on doit son appellation. De là vient ([ue beaucoup d’auteurs modernes, dans un sentiment de reconnaissance qui les honore tous les deux et les sauve de l’oubli, donnent à l’Angine de Poitrine dans sa forme la plus grave, le nom de Maladie de Rougnon-Heberden.
C’était un pas considérable fait en avant. Aussi de tous côtés surgissent des observations nouvelles. Fotbergill (3) fait imprimer deux relations extrêmement intéressantes suivies de mort. Il fait l’ouverture des cadavres et signale le premier, comme cause de la maladie, l’ossification de l’aorte et des artères coronaires. Malheureusement, ainsi qu’il en advient toujours pour les maladies nouvelles et comme l’écrivait quelque temps après, Wiebmann lui-même (4). « Aussitôt qu’en ce moment, quelqu’un se plaint d’une gêne, d’une constriction de la poitrine ou d’une courte haleine, on pense tout de suite avoir affaire à une Angine de Poitrine et on écrit une observation sous ce nom. Nombre d’auteurs confondirent à cette époque-là des asthmes spasmodiques, des pneumo-gastralgies, des névralgies intercostales avec VAngor, et parmi ceux-là, nous citerons Ilamilton, Mac-Bride, llooper, Johnstone, Jahn, Haygarth, etc., etc.
De leur côté, les médecins allemands, Elsner, Butter, Schoeffer étudièrent également cette maladie à laquelle ils attribuèrent une
(1) Rougnon. — Lettre à M. Lorry. — Besançon 1708, in-8°.
(2) W. Heberden. — Some account of a disorder of the breast. — Médec. Transact. T. IL p. &0. — 1708.
(3) Fotbergill. — Case oï Ang. Pectoris — Œuvres de Fotbergill 1783.
(4) Wiebmann. — Ideen zur diagnostik, 2° édition. — Hanovre 1801. — T. I, P' 143.
origine rhumatismale ou goutteuse et un siège d’élection, le diaphragme. Cette opinion était aussi colle de Halle qui, vers 1800, publia une monographie sur l’Angine de Poitrine qu’il appelle, Asthme Goutteux.
Parry, en 1799 (1), la regarde comme une syncope différant de la syncope ordinaire en ce qu’elle est précédée d’une grande douleur au cœur et d’une angoisse extrême, aussi l’appelle-t-il syncopa anyens ou anginosa. Les causes du mal sont, d’après lui, l’ossification et l’induration des artères coronaires.
Les Annales de la Société de Médecine pratique, de Montpellier (octobre et novembre 1808), contiennent un travail assez étendu du professeur Baumes, qui classe cette maladie parmi les Algies et lui donne le nom de sternalgie, encore employé quelquefois (2).
A leur tour , les .médecins italiens s’occupent de l’Angine de Poitrine, etBrera(3) fait paraître en 1810 une brochure intitulée de la Sternocardie, « maladie vulgairement appelée Angine de Poitrine, traduite par M. Gauthier, dans le Journal général de Médecine. »
En proposant en 1807, un prix pour le meilleur auteur d’un mémoire sur l’Angine de Poitrine, la Société médicale de Paris provoqua de nouvelles recherches et l’apparition de deux monographies excellentes, celle d’un médecin de Paris, Desportes, nommé depuis membre de l’Académie (4), et celle de Jurine, de Genève (5).
Nous n’avons pas à apprécier ici la valeur de la théorie de Desportes qui, le premier en France, assimila l’Angine de Poitrine aux névralgies, opinion que nous discuterons plus tard ; nous dirons seulement qu’il a profondément étudié son sujet ; son chapitre sur la symptomatologie et celui relatif au diagnostic, sont bien traités, mais le reste de l’ouvrage, imprimé en 1811, est confus et ne présente pas tout l’ordre désirable.
La monographie de son concurrent, de Jurine, imprimée seulement en 1815, est l’image fidèle de tout ce qui avait jusqu’alors été écrit sur cette maladie ; mais Jurine se garda bien d’être un compilateur vulgaire. C’était un médecin distingué, et sur les trente-quatre
(1) C. H. l'arry. — An inquiry into the symptoms and causes of the syncope anginosa. — Londres, 1799.
(2) Baumes. — Recherches sur cette maladie, à laquelle on a donné les noms d’Angina Pectoris et de syncope angineuse.
(3) Brera. — Délia sténocardia, saggio patologico. — Clinico Modène, 1810.
(4) Desportes. — Traité de l’Angine de Poitrine. — Paris, 1811.
(5) Jurine. — Mémoire sur l'Angine de Poitrine. — Paris 1815, in-8*.
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observations qu’il a insérées dans son mémoire, il y en a seize ([ui lui sont personnelles. Son expérience était donc grande et légitime en pareille matière, aussi son livre est-il encore consulté de nos jours par tous ceux qui s’occupent de VAngor^ Pectoris. Il regardait, lui aussi, cette affection comme essentiellement nerveuse, tout en la reconnaissant comme très féconde en complications.
Nous devons citer encore, parmi les auteurs de mérite qui se sont occupés de cette affection : Kleefcld, de Dantzic; Koutchopki, de Saint-Pétersbourg; Téallier, de Paris; Corrigan, de Dublin; Gintrac, de Bordeaux, la monographie si digne d’être citée de Lartigue, couronnée par la Société de Médecine de Bordeaux, la thèse de M. Pelagot, ancien interne des hôpitaux de Paris et bcaucou]) de nos anciens maitres : Bouchut, Piorry, Valleix, Trousseau, Beau, sans compter les nouveaux : Sée, Jaccoud, Péter, Potain, Lancereaux, Perrot, lluchard, dont nous aurons à citer fort souvent les opinions et les observations cliniques dans les pages qui vont suivre.
Nous venons de passer rapidement en revue les principaux médecins qui s’en sont occupés, la notice bibliographique placée aux dernières pages de notre étude complétera ce juste tribut dû à nos devanciers, en mentionnant les monographies tout à fait remarquables parues dans ces derniers temps, sur ce sujet. Il nous reste cependant pour terminer ce c[ui a trait à la partie historique de VAngor, à rechercher si quelques personnages illustres ont succombé sous ses atteintes avant qu’elle n’ait reçu pour ainsi dire d’IIeberden, son nom de baptême.
Il n’est pas douteux pour nous c[ue cette maladie a existé dans tous les temps et ([u’elle a dû, principalement chez les lettrés, les penseurs, les nerveux, les gros mangeurs et les goutteux, faire bien des victimes. Le nombre de ces prédisposés a été trop considérable dans tous les temps pour qu’il n’en ait pas été ainsi. La violence de ses atteintes, la rapidité de la mort qui en est si souvent la terminaison ont dû, d’autre part, frapper l’attention des médecins, cela n'est pas douteux, mais on confondait jusque-là VAngor avec l’asthme convulsif, la syncope mortelle, la rupture du cœur et l’apoplexie pulmonaire ou cérébrale.
Parry a cru reconnaître les caractères de l’Angine de Poitrine dans le tableau suivant, où l’illustre philosophe de l’antiquité romaine, Sénèque, dépeint la maladie dont il est atteint. (Sénèque, Lepsii, p. 474.)
DE l’angine de poitrine
« Longum mihi commeatum declorat mea valetudo, repente me invasit. Quo Genève ? inquis, uni iamen morbo quasi insignatus sum : quem quare grœcum nomine appellem, nescio ; satis enini apte dixi suspirium potest. Brevis autem valdè et procellœ similis impetus est intrk horam ferè desinit. Omnia corporis, aut incommoda, aut pericula per me transierunt ; nxdlum mihi videtur molestiùs. Quidni ? aliud enim quid c[uid œgrotare est ; hoc est animam agere. Ego vero et in ipsà suffocatione non desii cogitatio-
nibus lœtis ac fortibus acquiescere. Quid hoc est ? inquam ! his
et hujus modi exhortationibus tacitis (nam verbis locus non erat), alloqui me non desii ; deindè paulatum suspirium illud, quod esse jam anhelatus cœperat intervalla majora fecit et retardatum est ac remansit. Nec adhàc, c[uamvis desierit in naturk fluit spiritus ; sentio hœsitationem c[uamdam jus et moram c[uomodo volet dùm modo ex animà suspirem. »
On doit le reconnaître, dans ces quelques lignes, Sénèque a énergiquement et fidèlement retracé les grands traits de cette maladie. Ce début soudain, semblable à une tempête, cette impossibilité de ])arler, cette concentration, ce recueillement de l’organisme courbé sous la violence d’un mal qui menace de faire rendre l’âme, cet affaissement moral pendant toute la durée de l’accès, ce calme, enfin, succédant rapidement à l’orage, ne peuvent se rapporter qu’à cette affection, et il n’est pas douteux que si Néron n’avait pas mis lin aux jours de son précepteur afin de donner libre carrière à ses goûts sanguinaires sans avoir à en redouter les reproches, même muets, la vie de Sénèque se serait terminée dans un accès suprême d’Angine de Poitrine.
Jurine, en citant les lignes relatives à la mort de Gaspard de Scbomberg, écrites par Mézeray dans son abrégé de chronologie, attribue au même mal la fin de ce capitaine. « Il était travaillé de fois à autre, dit Mézeray, d’une grande difficulté de respirer. GVi jour, comme il revenait de Conflans à Paris, étant près de la porte Saint-Antoine, il fut saisi tout d’un coup de ce mal et perdit la respiration et la vie. « A cette époque-là, bien plus qu’aujourd’hui (et ce n’était pas sans raison), on demandait presque toujours à l’autopsie le secret des morts subites ; les chirurgiens ouvrirent donc son corps et trouvèrent « que la partie du côté gauche de cette membrane, qu’on nomme péricarde, qui enveloppe le cœur et sert comme de soufflet pour le rafraicliir était devenue osseuse. » Eb
HISTORIQUE
bien, il ne nous répugne point de croire (et plusieurs observations qu’on lira plus loin confirmeront notre opinion) que l’ossification du péricarde, c’est-à-dire l’inextensibilité absolue de cette enveloppe du myocarde, pouvant faire naitre des accès d’ Angine de Poitrine, il est légitime de croire que Schomberg est mort de cette maladie.
Je serais d’autant plus porté à attribuer la mort de Schomberg à l’Angine de Poitrine, c[ue son fils, devenu Maréchal de France et tout dévoué à Richelieu, mourut aussi subitement à Bordeaux et probablement du même mal en revenant d’accompagner le cardinal après l’exécution de Montmorency, à Toulouse.
OBSERVATION IV (inédite)
Le maréchal de Schomberg, après avoir, en compagnie de la Reine et du Ministre, reçu la splendide hospitalité du duc d’Epernon, en son Château de Cadillac, arriva à Bordeaux. Là, il se trouva pris tout à coup d’oppression et de douleur à la poitrine. Deux jours après cependant, il se trouva mieux, car Laporte, valet de chambre de la Reine et plus tard du Roi Louis XIV, en allant lui apporter une lettre de madame de Liancourt, sa fille, le trouva en assez bonne santé, à ce qu’il croyait, s’apprêtant à se lever pour diner avec son neveu l’évêque d’Agen. Le maréchal pria Laporte de revenir après dîner jiour recevoir une lettre de réponse à sa fille. « mais quand je fus pour la quérir, écrit Laporte dans ses Mémoires, je le trouvai mort ; un abcès ayant crevé à la fin de son repas l’avait étouffé.
Cette mort alarma fort le cardinal (jui résolut à l'instant de (juitter Bordeaux pour aller à Blaye et de là à Brouage et à la Rochelle.
Ce que Laporte, dans son ignorance, appelle un abcès, était probablement un anévrysme de l’aorte ou une rupture du cœur ; et il est fort possible que le malaise subit dont souffrit le maréchal deux jours avant de mourir était une attaque d’ Angine de Poitrine précédant la rupture de l’anévrysme.
Je m’appuierai pour justifier cette opinion sur le langage tenu à la Société Médicale des Hôpitaux, le 11 décembre 1885, par M. A. Robin. D’après ce maître éminent, la rupture de l’anévrysme du cœur lorsqu’elle survient à un âge avancé (et Schomberg était âgé) est précédée souvent d’ Angine de Poitrine. Ne peut-on pas admettre que son oppression et sa douleur à la poitrine de l’avant-veille étaient dues à une première attaque d'Angor? Cela nous semble très probable.
Dioni.s, chirurgien très estimé du temps de Louis XÎV, a fait paraître à Paris une dissertation sur la mort subite (1709)-: qui est fort intéressante et où nous avons trouvé deux observations ayant trait, croyons-nous, à l’Angine de Poitrine.
BE l’angine de poitrine
OBSERVATION V (inédite)
Le 3 novembre 1707, le sieur Bcsnier, chef du gobelet du Roy, tomba mort en servant Monseigneur le duc de Bourgogne à son disner ; une mort si prompte étonna tout le monde. Pour en découvrir la cause je fis le lendemain l’ouverture du corps en présence de IM. Bourdelot, médecin ordinaire du Roy et premier de Madame la Duchesse de Bourgogne, et de M. Ducbesne, premier médecin de Monseigneur de Bourgogne.
Je trouvai la capacité de la poitrine moins spacieuse qu’elle ne doit l’être tant par la conformation naturelle que par le diaphragme qui montait très haut et qui pressait les poumons dont la substance était d’une couleur brune tirant sur le noir et embarrassée d’un sang grossier remplissant toutes les petites cavités de manière (jue les poumons qui doivent être spongieux étaient parenchymateux, leur substance étant assez semblable à celle de la rate. Le cœur était gros, j’en ouvris les ventricules, je n’y trouvai point do corps étrangers ; il y avait beaucoup de sang dans le droit et il n’y en avait pas une goutte dans le gauche ; le reste des parties, tant de la tête que du bassin, était bien conformé.
Il faut remarquer que M. Besnier se plaignait souvent d’une oppression de poitrine qui l’empêchait de temps en temps de respirer librement et il était quelquefois obligé de s'arrester ou en marchant ou en parlant; il y avait quelques médecins qui le croyaient asthmatique.
J’attribue la cause de cette mort subite à un manquement de la circulation du sang, la(|uelle ayant été interceptée a fait tomber la machine tout d’un coup. »
Certes, les médecins italiens trouveraient dans cette observation un argument en faveur de leur théorie de la compression du cœur par la diaphragme remontant très haut chez M. Besnier; pour nous, cette oppression non habituelle survenue tout à coup et l’empêchant parfois de parler, de respirer et de marcher, et la mort subite sans lésions cérébrales, ne nous semble pouvoir se rapporter qu’à une Angine de Poitrine syncopale. Ce n’est pas de cette manière que meurent les asthmatiques, malades avec lesquels ont été confondus les angineux avant l’observation de Rougnon et surtout le travail académique de Desportes qui insista sur la différence existant entre l’asthme et VAngor.
C’est encore à cette maladie que je crois devoir attribuer la mort du Chancelier de France. Ministre d’État à la guerre du grand Roi, je veux parler du marquis de Louvois, décédé à Versailles au mois de juillet 1691. Et pour justifier cette opinion, nous croyons intéressant d’examiner les circonstances qui accompagnèrent sa fin,
OBSERVATION VI (inédite)
Louvois était de taille ordinaire, brun, gros, replet, haut en couleur; bilioso-
HISTORIQUE
sanguin, il aimait la bonne chère et était du caractère le plus violent. Très entier, il ne craignait point de parler à tous et même au Roi sur un ton très absolu. L’excès du travail, l’abus de la table, sa constitution sanguine et pardessus tout, les mauvaises dispositions du Roi à son égard développèrent chez lui cette maladie et une scène violente éclatant entre le Roi et lui, tirent apparaître l’accès suprême qui l’emporta.
Voici à quel propos survint cette mésintelligence entre Louis XIV et son ministre. Qu’on nous pardonne cette digression, mais dans l’histoire étiologique des Névroses, les influences morales jouent un rôle assez grand pour qu’on ne les dédaigne point.
Le Roi, pendant qu’il assiégeait Mons en personne avait reçu de Louvois l’assurance formelle que le Prince d’Orange était dans l’impossibilité de secourir la ville. Tout à coup il apprit que son adversaire, faisant un suprême effort, avait rassemblé des troupes et s’avançait pour secourir la place ; heureusement ([ue les Français, dans un élan vigoureux, l’emportèrent d’assaut, mais le Roi avait craint un moment d’être forcé de lever le siège ou de livrer bataille ; c’en était trop pour ce monarque orgueilleux et lorsqu’il apprit le danger qu’il avait couru, il en fit de vifs reproches à son ministre ; mais il eût quelque temps après de nouveaux sujets de mécontentements contre lui.
Bulonde ayant, sur l’ordre de Louvois, qui n’en avait pas fait part au Roi, levé le siège de Coni, en Italie, Louis XIV en ressentit une nouvelle irritation contre son ministre de la guerre, dont le caractère brusque, impérieux et tranchant lui déplaisait de plus en plus.
L’incendie du Palatinat et le bombardement de Liège, faits sans nécessité absolue sur l’ordre formel de Louvois, bien que le Roi répugnât à des cruautés inutiles qui le faisaient détester par ses voisins et par les populations réduites à la misère, mirent le comble à l’irritation du Roi, indigné de ces procédés barbares, dont l’odieux retombait sur lui. Aussi Louis XIV, dans un conseil chez Madame de Maintenon, lui exprima-t-il sévèrement son mécontentement. M. de Louvois peu habitué à être malmené, au lieu de chercher à se justifier, répondit assez brusquement au Roi, dit M. de Luynes, dans ses mémoires, et jeta son portefeuille .sur la table de Louis XIV qui, se levant brusquement, se saisit de sa canne. « Madame de iMaintenon, craignant l’effet de la colère de Sa ^lajesté, se mit entre elle et son ministre, mais le Roi la rassura en lui disant qu’il n’avait eu nullement l’intention de le frapper. M. de Louvois se retira et le saisissement, dit M. de Luynes, lui donna la mort. »
Beaucoup de personne, s crurent qu’il avait été empoisonné, entre autres Saint-Simon, Dangeau et le duc de Luynes. Une série d’anecdotes, dit M. Feuillet de Conciles (annotations au journal de Dangeau), débitées solennellement et avec citations des personnes qui les ont racontées, jointes à une foule de morts mystérieuses arrivées à la Cour et attribuées également dans le public au même genre de causes, le poison, firent accepter cette version.
Notre sentiment est tout à fait opposé à cette manière de voir et nous allons démontrer que la mort de Louvois a été occasionnée
DE l’angine de poitrine
par un violent accès d’ Angine de Poitrine, maladie alors inconnue et non décrite. Nous nous appuierons, pour le démontrer, sur le procès-verbal de Dionis, chirurgien de Louvois, qui fit l’autopsie du ministre et le soigna à ses derniers moments (1).
« Le IG juillet 1G91, M. le marquis de Louvois, après avoir dîné chez lui et en bonne compagnie, alla au conseil. » Nous venons de dire, d’après les mémoires des contemporains, la scène qui s’y passa, et on juge quelle impression violente, la colère et le geste du Roi durent produire sur un homme aussi hautain et aussi violent, venant de dîner et que la moindre contrariété mettait hors de ses gonds. Dionis, (jui n’était pas lui, dans le secret des Dieux, se contente de dire qu’en lisant une lettre au Roi, il fut obligé d’en cesser la lecture se sentant fort oppressé. « R voulut, dit-il, reprendre la lecture, mais ne pouvant la continuer, il sortit du cabinet du Roi, et s’appuyant sur le bras d’un gentilhomme à lui, il prit le chemin de la surintendance où il était logé. En passant par la galerie qui conduit de chez le Roi à son appartement, il dit à un de ses gens de venir me chercher au plus tôt. J’arrivai dans sa chambre comme on le déshabillait; il me dit: « saignez-moi vite, car j’étouffe. Je lui demandai s’il sentait de la douleur plus dans un des côtés de la poitrine que dans l’autre ; il me montra la région du cœur en me disant ; voilà où est mon mal ! je lui fis une grande saignée en présence de M. Séron, son médecin.
« Un moment apres, il me dit: saignez-moi encore, car je ne suis pas soulagé.
« M. Daguin et iU. Fagon (2) arrivèrent, qui examinèrent l’état fâcheux où il était, le voyant souffrir avec des angoisses épouvantables ; il sentit un mouvement dans le ventre comme s’il voulait s’ouvrir (3) ; il demanda la chaise, et peu après s’y être mis, il dit : je me sens évanouir ; il se jeta alors en arrière, appuyé sur les bras d’un côté de M. Séron et de l’autre d’un de ses valets de chambre ; il eût des râlements qui durèrent quelques minutes et il mourut.
(1) Dionis. — Dissertation sur la mort subite. Paris, 1709.
(2) Daguin, conseiller du Roi en ses Conseils d’Etat et privé, premier médecin de Sa Majesté, surintendant général des bains, eaux et fontaines minérales et médicinales de France, recevait 4,500 livres par an pour sa charge, plus 4,000 livres de pension. Après l’opération de la fistule de Louis XIV, il reçut une gratification de 100,000 livres. Sa rapacité était sans égale; créature de Madame de Montespan, il fatigua le Roi par des demandes incessantes pour lui et les siens. Aussi ce dernier le congédia- t-il brusquement en 1693.
Fagon le remplaça ; il était soutenu par Madame de Maintenon et avait eu soin des enfants du Roi pendant qu’elle en était gouvernante ; il avait, par son influence, été nommé premier médecin des Enfants de France. Fagon tint à dater de 1693 un journal de la santé du Roi, qui ne donne pas une haute idée de son talent, et cependant, il jouissait en son temps, d’une grande considération et il était doyen de la Faculté de Médecine, mais son adresse, sa marque vis-à-vis des autres médecins la lui acquirent plus que sa science et ses agréments personnels, car il avait une figure hideuse, un accoutrement singulier, et de plus, il était asthmatique et bossu. (V. les Mémoires de Saint-Simon, notes de M. de Boislile, t. I®'', p. 382).
(3) Saint-Simon dit dans ses mémoires qu’on lui avait donné un lavement, ce qui explique ce besoin insolite dans l’.\ngine de Poitrine, d’aller à la garde-robe.
HISTORIQUE
« On voulut que je lui appliquasse des ventouses avec scarifications (1), ce (pie je fis ; on lui apporta et on lui envoya de l’eau Apoplectique, des Gouttes d’Angleterre, des Eaux divines et générales; on lui fit avaler de tous ces remèdes qui furent inutiles puisqu’il était mort, et en peu de temps, car il ne se passa pas une demi-heure depuis le moment qu'il fût altaqué de son mal jusqu’à sa mort. Le lendemain M. Séron vint chez moi me dire (pie la famille souhaitait que ce fut moi qui en fit l’ouverture; je la fis en présence de Messieurs Daguin, Fagon, Duchesne et Séron.
« Le cerveau était dans son état naturel et très bien disposé; l’estomac était plein de tout ce (lu’il avait mangé à son dîner ; il y avait plusieurs petites pierres dans la vésicule du fiel; les poumons étaient gonflés et pleins de sang; le cœur était gros, flétri, mollasse et semblable à du linge mouillé, n’aijant pas une goutte de sang dans les ventricules.
(( On fit une relation do tout ce qu’on avait trouvé qui fut portée au Roi après avoir été signée par les (piatre médecins que je viens de nommer et par quatre chirurgiens qui étaient MM. Félix, Gervais, Dulestre et moi.
(( Le jugement certain, écrit Dionis, (pi’on peut faire de la cause de celte mort est l’interception do la circulation du sang; les poumons en étaient pleins parce qu’il y était retenu et il n’y on a point dans le cœur parce qu’il n’y en pouvait point entrer; il fallait donc que les mouvements cessassent, ne recevant point de sang pour les continuer, c’est ce qui s’est fait aussi et ce qui a causé une mort subite.
« M. de Louvois était, dit Dionis, menacé depuis longtemps de cette affection; il éprouvait fréquemment des oppressions que les médecins cherchaient ' à combattre en lui donnant des eaux de Forges (pi’il allait prendre tous les matins dans l’Orangerie où le suivaient ses commis, pour ne pas discontinuer son travail ordinaire. »
En analysant le compte-rendu de Dionis, nous remarquerons d’abord que la plupart des causes ordinaires de l’Angine de Poitrine étaient réunies chez Louvois. Il était bilioso-sanguin, replet, gros mangeur, emporté, il travaillait beaucoup, dormait peu, aimait les femmes et la bonne chère, en un mot tout ce qui accélère la circulation et active les mouvements du cœur qui devait être, vraisemblablement, son organe faible. Depuis quelque temps il était subitement oppressé. Pendant les dernières années de sa vie, il vit la confiance du Roi l’abandonner, bientôt il en reçut des reproches, lui si hautain et devant qui tout le monde pliait ; son mal dut augmenter. Enfin survint cette scène terrible où le ministre se vit ou se crut menacé par son maitre. Son saisissement dût être extrême, car de ce cabinet où il venait d’entrer le front haut et altier comme un ministre tout puissant, Louvois sortit abattu, chancelant, terrassé par une douleur
(1) Il eut été bon de le faire en effet pendant qu’il souffrait et sur la région précordiale.
vive.au côté gauche; l’Angine de Poitrine éclatait pour ne plus l’abandonner. Son chirurgien, par deux saignées faites coup sur coup, ne fît qu’enrayer davantage les mouvements du cœur et favoriser le spasme du myocarde ; s’il s’était agi d’une apoplexie pulmonaire, ces saignées l’auraient soulagé en donnant de l’air au tonneau ; d’ailleurs, on eût trouvé à l’autopsie un foyer sanguin, un épanchement consécutif à la rupture des vaisseaux ; quelques crachats sanglants se seraient fait jour au dehors, il y aurait eu de la cyanose, des étouffements, une asphyxie progressive, tandis qu’on n’observa chez lui qu’une douleur angoissante, localisée à gauche ; une congestion générale des poumons, enfin la mort arriva subitement. Si les poumons étaient partout gorgés de sang, si le cœur mollasse était aplati comme un linge mouillé, c’est que l’organe s’était complètement vidé dans un dernier mouvement, dans une contraction suprême, et avait été impuissant à s’ouvrir pour recommencer ses mouvements.
Ajoutons que l’attitude de Louvois resté debout, anxieux, inquiet, demandant avec instance à voir son fils de Barhezieux et expirant avec des angoisses épouvantables en faisant un mouvement, en s’asseyant sur sa chaise, offre bien l’aspect classique de l’homme atteint d’Angine de Poitrine. Aussi nous croyons-nous autorisé à. dire d’après ce que nous venons d’exposer, que c’est bien à un accès de sternalgie que doit raisonnablement être attribuée la mort de ce ministre.
De nouvelles recherches sur la mort d’autres personnages célèbres montreraient sans doute que YAngor Pectoris a fait jadis plusieurs victimes inconnues. Par contre, on lui en a attribué à tort quelquesunes les premiers temps où elle fût connue, c’est-à-dire après le travail d’Heberden. Les médecins d’alors frappés par la nouveauté de ce mal étrange, redoutable dans ses effets, inconnu dans ses causes, voyaient partout des Angines de Poitrine. Ainsi on lit dans bien des livres que c'est cette maladie qui a terminé les jours de Diderot. Le grave Jurine lui-même, Lartigue et beaucoup d’autres après lui, l’ont redit à leur tour. On a même brodé sur le texte et prétendu que l’esprit original de ce charmant auteur lui avait fait accueillir avec quelques paroles de satisfaction, l’annonce qu’il était atteint d’une maladie aussi rare que celle-là. On a beau être philosophe et philosophe rêvant l’égalité pour les autres, on n’en est
pas moins flatté de posséder une maladie qui égargne le vulgum loecùs.
HISTORIQUE
Eh ])ien, dans cette occasion on a cherché à avoir plus d’esprit que Diderot, ce qui était dillicile, à dire vrai, et on a complètement inventé une historiette impossible. Nous allons le démontrer preuves en main ; examinons pour cela sa dernière maladie. On sait que Diderot, se plaignant (comme Jean-.Jacques et bien d’autres) de ne pas être apprécié en France à sa juste valeur, témoigna le désir d’aller offrir ses remerciements à l’impératrice de Russie qui lui avait acheté et payé 15,000 francs sa bibliothè([ue à la condition d’en rester le bibliothécaire avec 1,000 francs d’appointements. Un sentiment de reconnaissance pour sa bienfaitrice et un peu de ce désir de voyager, de ne pas rester en place qui hante si souvent les hommes d’esprit, le conduisirent donc à Saint-Pétersbourg où il fut reçu admirablement; mais le froid rigoureux et les eaux de la Neva, altérèrent sa santé et il devint bientôt sujet à une oppressioyi de Poitrine qui l’atteignait aussitôt qu’il marchait longtemps. Voilà le seul .symptôme rappelant VAngor Pecloris, mais de si loin que véritablement, cela ne suffît pas pour justilier l’opinion complaisamment émise par Jurine.
Le récit de sa mort (1) va achever de nous en convaincre.
« Le 19 février 1784, il fut attaqué d’un violent crachement de sang, résultat d’une fluxion de poitrine accompagnée de délire. Trois saignées, des vésicatoires, 40 centigrammes (8 grains) d’émétique et du petit lait arrachèrent à la mort ce malade qui reprochait à ses médecins « de le faire vivre avec de bien mauvaises choses. » (2i
Pendant sa convalescence il s’aperçut que ses jambes d’abord, puis les cuisses gonflaient, il consulta M. Maloet et plus tard M. Bâcher qui lui appliqua des vésicatoires aux cuisses et lui conseilla des pilules qui lirent disparaitre l’enflure, mais aussitôt que ces pilules hydragogues étaient abandonnées, l’enflure reparaissait.
La nécessité d’habiter un quatrième et un cinquième étage l’empêchait de sortir, car l’oppression l’arrêtait à chaque marche ; aussi
(1) Mémoires sur Diderot, par Madame de Vandeuil, sa tille.
(Q) On sait que Diderot, comme beaucoup de grands hommes des siècles passés, à l’exception de Voltaire qui l'ut l'ami de Sénac, Tronchin, Astruc et Bouvard, aimait à se moquer des médecins. Il a dit d’eux: « Ils font leur devoir de nous tâter le pouls et de n’y rien connaitre. » En face de la mort il changea d'avis, comme bien d'autres, et conçut une vive affection pour son médecin, M. Bâcher, qui prolongea ses jours.
DE l’angine de poitrine
l’Impératrice, informée par M. de Grimm de cet état de choses, lui donna un superbe appartement rue Richelieu, où il se rendit.
Il ee leva le 30 juillet 1784, causa toute la matinée avec son gendre et M. Bâcher, son médecin, dont il goûtait fort la conversation, se fit arranger son vésicatoire qui le faisait souffrir, se mit à table, mangea une soupe, du mouton et de la chicorée et, appuyant son coude sur la table pour manger quelques fruits, toussa légèrement. Sa femme lui fit une question, il n’était plus. On le voit, rien dans ce tableau, ni douleur ni angoisse ne rappellent VAngor Pectoris pendant que tout nous démontre une maladie mitrale; l’autopsie va encore nous le prouver.
Sur son désir on lit son autopsie : le cerveau était dans un état parfait, un des poumons était plein d’eau, le cœur était deux fois plus gros qu’il ne l’est d’habitude, la vésicule du fiel était sèche, vide, de matière bilieuse mais contenait vingt et une pierres dont la moindre était grosse comme une noisette. Évidemment Diderot a succombé aux suites d’une affection du cœur, mais nous ne voyons là aucun des symptômes de l’Angine de Poitrine, et sa fille qui relate tous ces détails n’aurait pas manqué de noter les affreuses douleurs accompagnant cette maladie, si son père avait eu à en souffrir.
Mieux connue de nos jours, cette maladie devient de plus en plus fréquente et elle choisit souvent pour les frapper, les hommes les plus illustres et les talents les plus distingués.
On sait qu’un des plus célèbres médecins de son époque, John Hunter, succomba pendant un accès d’Angine de Poitrine occasionné par un violent accès de colère, et il y a quelque chose de touchant dans cette remarque, que Jurinc mourût également sous les atteintes de cette maladie qu’il décrivit avec tant de détails et d'exactitude que son livre est encore aujourd’hui une des meilleures monographies de VAngor.
La conscience de la gravité de son état dut certainement l’émotionner plus ([u’un malade ignorant et hâter le dénouement fatal.
Lord Clarendon, dans l’histoire de sa vie, fait la narration de la maladie de son père c[ui mourut vei’S le milieu du XVIP siècle très vraisemblablement d'une Angine de Poitrine. « Il était attaqué par une douleur si aiguë dans le bras gauche pendant un quart d’heure ou à peu près que le tourment qui en résultait le rendait pâle comme la mort, et il avait alors coutume de dire qu’il avait passé par les agonies de la mort (c’est, on le voit, la même idée que Sénèque), et
HISTORIQUE
qu’il mourrait dans un de ces paroxismes. Aussitôt qu’il était remis, ce qui ne tardait pas, c’était l’homme le plus gai du monde... Un jour, il fut pris de cette même douleur et mourut subitement (1).
M. Armaihgaud (2), en écrivant ses deux observations d’ Angine de Poitrine chez les nouvelles accouchées, confirme encore notre opinion que beaucoup de morts subites peuvent être attribuées à l’Angine de Poitrine. Cet honorable médecin fait remarquer avec raison, que dans un grand nombre de cas de morts subites, ayant lieu dans cette circonstance, la cause des décès n’a pas été éclairée par l’autopsie ; car on n’a trouvé ni embolie, ni rupture du cœur ou des gros vaisseaux, ni état puerpéral ; on est donc en droit de l’attribuer à l’Angine de Poitrine.
« Tel est le cas de la duchesse de Nemours, d’une santé florissante, n’ayant jamais été malade, déjà mère de trois enfants et qui, après une nuit calme et un sommeil paisible, est frappée d’une mort foudroyante, quatorze jours après son accouchement, au château de Claremont. Elle devait se lever le lendemain, elle se coifiàit, elle dit à la garde : « je me trouve mal. » Elle était morte. »
A l’autopsie faite par M. Guéneau de Mussy, aucune lésion ne fut constatée dans aucun organe et la cause de la mort est restée inconnue. N’est-il pas croyable c[u’une violente attaque d’Angor a passé par là ?
« Pour aucun de ces faits restés sans explication (3), on n’a invoqué jusqu’à présent, écrit le D'’ Armaingaud, l’Angine de Poitrine comme cause de la mort ; or, en présence des faits que je signale plus loin, il me parait naturel de se demander si dans un certain nombre de cas de morts subites, sinè materiâ, il ne s’agirait pas d’un accès foudroyant de cette névralgie du cœur ?
« Dans tous les cas, en effet, dont j’ai lu la relation, la mort est survenue en l’absence du médecin et en présence de personnes étrangères à toute connaissance médicale, et de plus, c’est à la mort par syncope que les renseignements fournis par les assistants, ainsi que les circonstances de la mort et l’absence de lésion dans les cas où d’autopsie a eu lieu, ont toujours fait penser. Or, dans l’Angine de
(1) Revue de Médecine, avril 1883, in-8°. — Huchard. — Jurine, p. 519.
(2) Note snr l’Angine de Poitrine comme cause de la mort subite chez les nouvelles accouchées. — D‘' Armaingaud, de Bordeaux.
(3) On peut y joindre la mort subite de la Princesse Bonaparte, née Mademoiselle Leblanc, nouvellement et heureusement accouchée.
DE l’angine de poitrine
Poitrine, du moins celle qui n’est pas symptomatique d’une maladie du cœur ou des gros vaisseaux, la mort arrive par syncope, et on sait d’autre part que dans l’Angine de Poitrine, la mort peut survenir dès le premier accès et que celui-ci est d’autant plus court qu’il est plus violent. »
« Un fait remarquable signalé par les auteurs qui ont relaté des cas de mort subite pendant l’état puerpéral, ce sont les pressentiments sinistres, la vague prévision d’une mort prochaine qui assiègent les malades en bonne santé, et quelc[ues jours avant, appréhensions qui accompagnent toujours l’Angine de Poitrine. »
Pour M. Armaingaud, l’Angine de Poitrine est donc une affection relativement assez fréquente après la délivrance, pour qu’on puisse, avec ((uelque vraisemblance, lui attribuer une partie des cas de morts subites, c’e.st-à-dire sine materiâ, survenant après l’accouchement.