SYMPTOMES — MARCHE — DURÉE TERMINAISON
Les observations qui vont suivre retraceront les souffrances particulières à chaque sujet atteint de cette maladie, nous devons cependant esquisser d’une manière générale et à grands traits ses principaux symptômes.
A. — Douleur. — Elle a toujours été regardée comme le signe pathognomonique de cette affection ; ainsi Baumes n’envisageait pour ainsi dire qu’elle, lorsqu’il lui donnait le nom de Sternalgie. Après lui, Jurine écrivait « Sans douleur sternale, point d’Angine de Poitrine. » Consacrons lui donc quelques lignes.
Cette douldur apparait soudainement, brutalement, derrière le sternum et à gauche de cet os. Dans l’immense majorité des cas, c’est là son siège ordinaire, mais parfois elle éclate à gauche de cet os ou à sa pointe, quelquefois en travers et comme on dit en plein cœur. Fothergill (1) a observé un cas où elle s’étendait le long d’une mamelle à l’autre. Laënnec (2) l’a vue siéger à droite mais il y avait en même temps des élancements douloureux, au côté gauche. M. Valleix (3) parle bien d’un cas où la douleur, au lieu de se faire sentir à gauche, existait à droite dans le quatrième espace intercostal, mais il n’avait évidemment à traiter qu’une névralgie dorso-intercostale de ce côté.
(1) Fothergill, case of Angina. Pectoris, med. obs. V. 1775. (‘2) Laënnec, Traité de V Auscultation, t. III, p. 340.
(3) Valleix, des Névralgies.
DE l’angine de poitrine
La douleur n’apparaît pas toujours au début de l’accès derrière le sternum ou dans son voisinage ; le D'' Marchandon l’a vue par deux fois commencer dans le dos à la hauteur des premières vertèbres dorsales et de là se diriger vers la région précordiale. Un malade de lleberden (1) la ressentait d’abord au bras gauche, un peu audessous du coude, et cela arrive le plus souvent lorsque VAngor est d’origine traumatique. Jurine (2) a eu à observer un cas semblable, et le sujet d’une de mes observations a présenté le même symptôme. Chez un de mes malades, Duluc, timonnier, elle a débuté à gauche dans les attaches du muscle droit ; chez Irrigoyen, gabier, elle monta de l’hypogastre au côté gauche du larynx. Chez les personnes qui ont eu antérieurement des accès de goutte ou des douleurs rhumatismales, la douleur part des points affectés jadis et s’étend de là dans la poitrine. Dans tous ces cas particuliers, la douleur devient plus vive, plus accablante à mesure qu’elle s'avance vers le cœur et c’est là qu’elle présente son maximum d’intensité.
Chaque malade a un terme particulier pour la désigner. Laënnec rapporte C(u’un de ses malades croyait sentir des ongles de fer ou des griffes d’animal lui déchirer la poitrine; un de mes malades, Roudy, ardoisier, la comparait à une lance qui, projetée avec force de bas en haut, lui traversait le cœur. Quand l’accès commençait, ouvrant la bouche, fermant les yeux, une souffrance indicible peinte sur ses traits, il s’écriait « je vais mourir; » puis se taisait en proie à d’intoléraliles souffrances. Un autre disait qu’on lui enfonçait une épée du sternum à la gorge. Quelques-uns se plaignent d’un étranglement au pharynx, d’une boule roulant du creux de l’estomac au cœur et au larynx. Un malade de M. Gintrac (3) comparait la douleur à un bouillonnement. Le D’’ Méry, médecin de la marine (4), dit que trois de ses malades ressentaient comme -un fer rouge enfoncé dans la poitrine. Un des miens, M. Pinassaud, ancien militaire, disait qu’on lui lardait le cœur avec un poignard qu’on retournait ensuite dans la plaie; d’autres enfin disent que leur poitrine est serrée dans un étau, dans un cercle de fer, qu’elle est tout à fait écrasée.
Quant à la violence de la douleur, elle est extrême, indéfinissable. M. Lartigue l’appelle angoissante, Fothergill, pongitive, Smith,
(1) Heberden, méd. transact. by tbe colleges, etc., 1779.
(2) Jurine, mémoire sur l’Angine de Poitrine, 1815.
(3) Gintrac, Journal de la Soeiélé de Médecine de Bordeaux.
(4) Guérin, de l’Angine do Poitrine, thèses de Paris 1876.
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lancinante et constrictive ; elle arrête les malades sur place et les jette dans un état de suffocation qui leur fait appréhender une mort imminente. Leur anxiété est semblable à celle de rhomme qui se noie cherchant à respirer quelques bouffées d’air au fond de l’eau. Ils ont conscience d’une fin prochaine et se taisent concentrés, repliés sur eux-mêmes afin de ne pas provoquer le retour de cet éclair qui les traverse et les foudroie. La plupart s’arrêtent immobiles dans la position où ils croient le moins souffrir, une de leurs mains, ordinairement, suit la douleur et s’appuie sur le cœur. Insensibles à ce qu’on dit autour d’eux, ils semblent écouter leurs souffrances, en redoutent le retour et en attendent la fin. La terreur est j)einte sur leur figure baignée souvent de sueurs froides. Heberdencite cependant un de ses malades qui, se raidissant contre son mal, supportait la douleur sans s’en embarrasser à ce qu’il disait, mais il est probable que l’affection était moins grave chez lui que chez d’autres sujets, car j’ai vu des gens d’une grande énergie terrassés par le mal.
Chez deux de mes malades, la douleur descendit jusqu au testicule et y occasionna des élancements très douloureux, mais sans gonflement de l’organe. Laënnec a observé également une fois de vives douleurs dans le cordon spermatique du côté droit et pendant le paroxisme, une tuméfaction notable du testicule. Cintrac a vu le gonflement du testicule gauche coïncider avec la disparition des symptômes. Chez un de mes malades, M. A..., le mal débutait dans le bras droit, Heberden et Trousseau ont noté aussi cette même origine, sorte d’aura comparable à l’aura des épileptiques. Ordinairement c’est le bras gauche que est le siège de la douleur irradiée. C’est ordinairement un élancement, une pseudo-parésie, un fourmillement analogue à celui qu’on ressent quand on se heurte le coude au point où passe le nerf cubital. Elle suit le trajet du nerf cutané interne et du nerf brachial, s’étendant du deltoïde à l’extrémité des doigts. Dans les premiers accès, cette douleur du bras fait parfois défaut.
Elle s’irradie en haut aussi bien que latéralement et en bas ; il n’est pas rare de la voir gagner le cou, la langue, les mâchoires (plexus cervical) et produire leur resserrement (Trousseau). Je l’ai vue faire contracter et saillir le muscle sterno-mastoïdien gauche.
Enfin on voit le pneumo-gastrique être atteint lui-même et alors se produit le pharyngisme et le sentiment de la boule hystérique qui font porter les mains des malades à leur cou. M. Ch. Liégeois, dans
DE l’angine de poitrine
son premier travail sur l’Angine de Poitrine (1), raconte avoir observé le pharyngo-œsophagisme chez un homme de quarante-cinq ans atteint, pour la seconde fois, d’Angine de Poitrine. Cet accident était tellement marqué que notre confrère et ami diagnostiqua à priori un œdème de la glotte; un examen plus attentif de son malade ne tarda pas à lui révéler le véritable diagnostic. Eichwald (2), du reste, avait déjà insisté sur ces troubles de la déglutition. Ceci se montre surtout chez les femmes ou les hommes névropathes. Alors apparaissent encore les nausées et les vomissements, et si la douleur s’étend au nerf phrénique, le hoquet survient (3).
La plupart des malades ne parlent pas pendant l’accès, ils font entendre une plainte analogue à celle que jette un homme plein d’épouvante et brusquement surpris; s’ils parlent, c’est à voix basse; Eichwald croit même qu’il peut y avoir aphonie et M. Liégeois dit aussi textuellement que son malade était aphone; la déglutition est imparfaite, dit Hunter. Enfin la moindre pression provoque la souffrance et la fait renaitre. Nous avons noté également chez quelques-uns de nos sujets un symptôme qui ne se présente pas toujours, c’est une constriction très forte de la base de la poitrine : le sternum semble refoulé vers la colonne vertébrale ; le diamètre de la poitrine est resserré et ■ de temps en temps le patient cherche à l’agrandir vers la fin de l’accès par une forte inspiration ou un profond soupir ; souvent il s'incline aussi du côté gauche en apjiuyant la main sur le cœur, comme si cette pres.sion pouvait, à l’instar de ce qui se passe dans (|uelques névralgies, diminuer l’acuité des souffrances. Les nerfs intercostaux atteints eux-mêmes, expliquent ces douleurs, celles ressenties aux apophyses épineuses des vertèbres, aux mamelons et une hypéresthésie de la région cutanée thoracique antérieure si forte qu’en la touchant on exaspère la souffrance (cas cité de M. Liégeois).
M. Bernheim (4), de Nancy, s’appuyant sur des faits de Graves (5) et des cas personnels, a avancé que dans certains cas, cette dou-
(1) Ch. Liégeois, De L’Angine de Poitrine, travail mis au concours en 1881 par la Société médicale d'Amiens et couronné (médaille d’or) le 8 juillet 1882. — Revue médicale de l’Est, neuvième année, tome XIV, n° 24, 15 décembre 1882, p. 740.
(2) Eichwald. — Ueber das Wesen der Stenokardie, (Würzburger méd. Zeitsch, 1863).
(3) Jaccoud. — Traité de Pathologie interne, 3“ éd. t. I, p. 706.
(4) Bernheim. Leçons de Clinique médicale, p. 205, Paris 1877.
(5) R.-J. Graves. Leçons de Clinique médicale, traduction Jaccoud, 2“" édition, t. II, p. 276, Paris 1863.
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leur est peu considérable, qu’elle peut même faire défaut, et qu’alors une syncope mortelle est la seule manifestation de VAngor, c’est ce qu’il a appelé V Angine de Poitrine fruste sans Angine; d’accord avec M. Liégeois qui a combattu cette opinion dans son mémoire pour le prix Portai, nous avouons que cette définition où fleurit l’antithèse ne nous sourit guère ; il faudrait, pour qu’elle fût vraie, que cette syncope mortelle n’eût jamais été précédée d’un accès douloureux, mais alors pourquoi serait-elle du domaine de VAngor ? On s’appuie, pour admettre cette variété, sur l’autorité de Parry, c[ui reconnaissait une Angine de Poitrine à forme syncopale (sgneopa anginosa), mais jamais cet auteur n’a prétendu que la syncope était tout et l’Angine rien ; il a dit seulement, et avec raison, que chez certains sujets affaiblis ou déprimés, l’accès douloureux se terminait par une lipothymie mortelle. S’il en était autrement, c’est-à-dire si toutes les lipothymies ultimes non précédées d’accès d’Angine de Poitrine étaient du ressort de cette maladie, le domaine de VAngor serait considérablement agrandi, indéfini pour ainsi dire.
Pour nous, nous continuerons à attribuer à la douleur le ivMe principal, essentiel, c’est elle qui se déclare la première et l’angoisse dontM. Huchai’d lui-même faille critérium de la maladie, n’est que sa très humble suivante.
C’est du reste ce qu’il rcconnait quand il écrit ; « chez les malades qui ont eu déjà plusieurs accès francs d’Angine pectorale, la douleur au bras, accompagnée d’une sorte d’angoisse précordiale, peut constituer à elle seule une sorte d’accès fruste. »
Une irradiation douloureuse beaucoup moins fréquente et à peine signalée, est celle qui s’étend aux oreilles. Le D'' Gauthier (l), en rapporte un exemple intéressant.