‹ Traité de l'angine de poitrineChapitre 89 sur 110 · OBSERVATION C CX X I V · texte numérisé non relu

OBSERVATION C CX X I V

(Bréra. — In Lartigue, p. 35)

II s’agit d’un homme âgé de soixante-deux ans, qui était sujet depuis plusieurs années à des oppressions fréquentes revenant par accès. Au R*’ octobre 1804. l’oppression devint [)lus fréquente et plus grave ; le malade éprouve une douleur pongilive sous la mamelle gauche, suivie d’une douleur vive au bras, avec engourdissement consécutif. Il meurt le 23, pris d’une violente douleur de tète qui lui fit perdre connaissance.

On trouva à l’autopsie un anévrysme des cavités droites du cœur. (Argument en faveur de la théorie de M. Potain.) Le foie, considérablement grossi et durci, était transporté hors de sa place naturelle et était venu occuper totalement le creux de l’estomac. Son lobe gauche était élevé de manière à maintenir, soulevée avec force, la face postérieure inféri eure du cœur et à retenir ce viscèr dans un état de compression totale.

(!) Bréra. — ISIO, de la Sténocardie, Journal général de Médecine, t. XLII, p. 400.

DE l’angine de poitrine

OBSERVATION CCXXV (Bréra. — In Lartigue, p. 36)

Un homme de quarante ans, adonné aux boissons fortes, fut assailli subitement dans la nuit du 5 octobre 1805, d’un étouffement et tomba mort presqu'à l'instant. On apprit qu’il était indisposé depuis plusieurs jours et sujet à des mouvements convulsifs de la poitrine.

On trouve à Vautopsie le foie volumineux et rouge, ayant refoulé le poumon et comprimé le cœur. (Absence d’autres détails.)

OBSERVATION CCXXVI (Riccotti. — Repert. di medic., décembre 1826)

M. Riccotti communiqua au D'' Ricci une observation d’Angine de Poitrine bien caractérisée ; le malade en mourut.

Autopsie. — Le cœur était flasque et terne et d’une couleur pâle ; il n’avait plus sa forme ronde, mais il était comprimé et ressemblait en quelque sorte à un sac vide ; il présentait vers sa pointe, sur la surface antérieure, une tache blanchâtre, les poumons étaient gorgés de sang noirâtre, le foie très gonflé, d’un rouge foncé, refoulait en haut le diaphragme et comprimait le cœur.

Pour nous, nous trouvons dans l’état de pâleur et de flaccidité du cœur l’indice d’une dégénérescence et d’une anémie du myocarde Cfui explique bien mieux VAngor que le refoulement du cœur par l’hypertrophie du foie. Il nous parait difficile, en effet, que le premier organe suspendu par des vaisseaux doués d’une certaine élasticité, logé au milieu des poumons, c’est-à-dire, d’organes compressibles, puisse être aplati, comprimé, paralysé par le développement d'un organe voisin, s’il n’y a pas un épanchement considérable dans le péricarde.

De plus, l’aplatissement du cœur ne peut se faire que par un intermédiaire, le diaphragme ; or, ce muscle étant doué d’aponévroses très résistantes, cette compression doit certainement avoir une limite au-delà de laquelle le foie, trouvant un espace plus libre du côté de l’abdomen, doit se porter préférablement en bas où l’entraînent du reste les lois de la pesanteur.

Et encore si l’augmentation du volume du foie était une cause réelle ou fréquente de l’Angine de Poitrine, les médecins anglais des Indes Orientales, les médecins militaires de l’Algérie et les médecins de la marine exerçant au Sénégal, à la Guyane, à la Réunion, à Madagascar, en un mot dans les pays intertropicaux où les hépatites et les fièvres intermittentes déterminent un accroissement considérable de cet organe et de la rate, devraient souvent, très souvent même, observer des cas (ÏAngor ; or, à part une dou-

ÉTIOLOGIE

leur névralgique plus ou moins vive ressentie à l’épaule et attribuée à la compression du nerf diaphragmatique, on n’observe dans ces maladies, alors même que l'hiipertrophie du foie s'unit à l’augmentation considérable de la rate, ce qui arrive fréquemment quand les malades présentent les signes de la cachexie paludéenne, on n’observe, dis-je, dans ces maladies, aucun signe dénotant une gêne notable du cœur.

Ajoutons enfin, qu’il est des maladies où la capacité de l’abdomen, est plus que doublée, triplée, par exemple dans l’ascite, dans les kystes de l’ovaire, les fibromes avancés de l’utérus ; le développement du ventre est alors énorme, les poumons et le c(Bur sont refoulés violemment en haut ; or, d’après la théorie attribuant VAngor à une compression du cœur, ces dernières circonstances seraient très favorables à son apparition, et cependant, qu’on interroge à cet égard nos plus éminents chirurgiens, ceux qui se sont fait un nom en pratic[uant d’importantes opérations, aucun d’eux a-t-il vu une seule de ses malades qui en ait été atteinte ?

Nous ne voulons pas dire pour cela que l’Angine de Poitrine ne peut pas coïncider avec une hépatite, ou un kyste de l’ovaire : l’observation suivante prouve ([ue cela peut exister ; mais enfin il n’y a pas entre elles les relations de causes à effet invoquées par les médecins italiens. Nous devons ajouter cependant que dans ces derniers temps, cette opinion a été reprise et défendue avec talent, ainsi que nous le verrons plus loin quand nous traiterons de la nature de cette maladie.

OBSERVATION CCXXVII

(D'" Lechevrel, du Havre. — Lartigue, opéré citato, p. 90)

M. G..., âgé de quarante-cinq ans, d’une constitution bilioso-sanguine, d’un caractère actif et décidé, ayant éprouvé des vicissitudes de fortune, ne connut d’autres maladies jusqu’à quarante-deux ans que des affections syphilitiques de diverses espèces, pour lesquelles il prit beaucoup de remèdes. A cette époque, il commença par s’apercevoir d’une faible gêne dans la respiration. Il consulta plusieurs médecins des Etats-Unis qu’il habitait, suivit leurs conseils et, voyant que les accidents n’en allaient pas moins croissant de jour en jour, il repassa en France, sa patrie, dans l’espoir d’y être plus heureux. Mais la traversée fut dure, et lorsque M. G... débarqua au Havre, il était près d’expirer ; c’était le 12 mars. M. le D<‘ Lechevrel fut appelé, et le trouva haletant, ne pouvant parler que par monosyllabes.

Tous les accidents que j’observais, dit M. Lechevrel, dans le mémoire qu’il a rédigé lui-même, et que le malade soumit à Paris aux praticiens qu’il consulta, auraient pu se rapporter à l’hépatite, mais les détails fournis par le malade, et

DE l’angine de PÜITHINE

par quelques compagnons de voyage, ne me laissèrent aucun doute sur l’existence d’une maladie antérieure, la sternocardie.

Les symptômes de I hépatile étaient tellement graves, qu’ils durent attirer tout d’abord mon attention.

Sans entrer dans les détails du traitement, je me bornerai à dire qu’il l'ut couronné d’un plein succès. A la fin de mars, le foie était réduit à son volume ordinaire : le malade se levait, buvait sans dégoût, et ressentait quelque appétit ; mais s’il parlait avec feu, ce qui lui arrivait souvent ; s’il faisait un mouvement rapide, l’anhélation revenait de suite, une douleur vive se faisait sentir derrière le sternum, et le forçait de rester court.

Le pouls était égal, un peu dur ; la température de 'a peau naturelle ; il n’y avait d'oppression que lorsque le malade faisait des mouvements précipités ; il mangeait avec appétit ; le ventre était libre, mais les urines étaient rares et sédimenleuses, et les pieds gonflés, un peu durs. Supposant que l’anhélation avait son siège dans le cœur et les gros vaisseaux, on fit appliquer dix sangsues à l’anus, on donna quelques cuillerées d’une potion oxymélée, des pilules d’assa fœtida et d’aloës, de la tisane de saponaire tartarisée. En deux jours les urines furent abondantes et les malléoles dégonflèrent. Chaque nuit le malade suait abondamment ; chaque jour il sortait, se promenait à cheval, en voiture; mais la douleur de la poitrine revenait souvent, même au repos. La main gauche s’empâta un peu et fit craindre un hydrothorax commençant. En conséquence, on substitua le vin scillitique par cuillerées à la potion oxymélée ; on appliqua tour à tour deux vésicatoires volants, le premier au côté gauche du thorax, un peu en arrière ; le second à la région même du cœur ; et lorsqu’ils furent secs l’un et l’autre, on en plaça un troisième au bras gauche.

Le succès de cette médication fut tel que, dans les premiers jours de juin, le malade se croyait complètement guéri. « Il s’occupait de ses affaires, dit M. Lechevrel, et parlait d'un long voyage, lorsque le 9, après une conversation animée, et quelque émotion vive, il fut saisi d’une dyspnée violente, palpitations, suffocations, éructations, trouble général. Une potion de menthe et d’éther calmèrent les premiers accidents ; mais il resta de l’oppression, de la toux, une inappétence complète, et un peu de douleur à l’épigastre. A ces premiers symptômes se joignirent bientôt l’insomnie, la soif, une anxiété profonde, de la jactitation, l’impossibilité de rester droit, soit au lit, soit debout ; de la mélancolie, des palpitations presque continuelles, de la constipation, des urines rares, rouges, une fièvre très-aiguë qui ne pouvait me laisser de doute sur une phlegmasie dont je supposai le siège vers le petit lobe du foie. Une forte saignée, le 16, modéra les douleurs. Boissons réfrigérantes ; bains tièdes, lavements émollients, etc. Une deuxième saignée, le 19, donna un sang couenneux comme le premier, et diminua encore les palpitations et les angoisses précordiales. Une troisième saignée, le 22, acheva de tout calmer. Aux vomissements très bilieux et très pénibles des jours précédents succédèrent des évacuations alvines copieuses, noirâtres, que nous favorisâmes au moyen de l’eau de Sedlitz et du peiit lait tartarisé. Alors la douleur de l’épigastre sembla se porter vers le rein gauche ; on y fit des fomentations, on plaça dix sangsues sur cette région, et à l'anus le 24. Le malade, fort affaibli, commença à ressentir de l’appétit. Le 27, il sortit en promenade, et le 30 il ne pouvait contenir son appétit ; mais il avaq

ÉTIOLOGIE

eucore de fréquentes constrictions de la poitrine, même étant assis et en repos.

« Du 1®*' au 15 les forces ont rapidement monté, les digestions se font bien, le ventre est libre, les urines claires, le thorax sonore ; mais, en appuyant sur la région du cœur, on y sent un mouvement tumultueux, beaucoup plus étendu que le cœur môme, et que le pouls ne semble pas partager, puisque ses battements sont égaux, réguliers, hormis les temps de grandes crises. Le malade ne prend maintenant qu’une bouteille d’eau de Seltz par jour pour tout remède ; toutes ses fonctions se font bien, celles du cœur excepté. Les malléoles ne sont nullement gonflées, le système hépatique paraît entièrement libre. »

Dans cette observation, on voit l’Angine de Poitrine se développer avant l’hépatite et persister après sa disparition ; elle n’en dépendait donc point absolument, uniquement, et nous croyons plus rationnel de la rattacher à l’al'fection du cœur qu’à celle du foie. Ajoutons enfin que l’absence de documents sur l’état de santé ultérieur du malade est fort regrettable.

Amas de graisse dans l'épiploon

Fothergill et S. Black sont les seuls auteurs qui se soient occupés de cette cause d’Angor; malgré toutes nos recherches, nous n’avons trouvé dans aucun auteur des observations qui nous permettent de regarder cette cause comme bien fondée, c’est donc une cause plus que douteuse d’Angor Pectoris.

B. — Causes occasionnelles

On donne ce nom à des causes qui précèdent immédiatement l’accès et provoquent son apparition.

On peut, comme l’a fait M. Ch. Liégeois, dont nous reproduisons le tableau, les ranger dans les trois catégories suivantes :

Efforts ;

Émotions ;

Douleurs périphériques.

Ingestion des aliments.

Troubles digestifs.

Refroidissement.

Croissance.

1° Causes occasionnelles physico-dynamiques de l’Angine

de Poitrine

A. — De l’Angine de Poitrine organique. — Les personnes souffrant déjà d’une lésion organique du cœur ou de ses vaisseaux sont quelquefois atteintes pendant la nuit et au milieu de leur som-

P Physico-Dynamiques 2° Psychiques. . . .

3“ Réflexes

DE l’angine de poitrine

meil par la douleur caractéristique, probablement sous l’influence de quelques troubles inconscients de la digestion, mais cela est assez rare ; le plus souvent pour que l’accès se produise dans cette variété d’^npor, il faut le concours d’une circonstance adjuvante, l’e/’/’oid ou le mouvement.

M. Hucliard attribue même à ce fait étiologique une grande importance sous le rapport du diagnostic, et quand un effort ou un mouvement modéré, d’après lui, est suivi d’un accès d’Angine de Poitrine, le médecin a à redouter une x\nginede Poitrine organique (1).

Les premiers auteurs qui ont écrit sur l’Angine de Poitrine reconnaissaient cette influence. Heberden et Parry (2) recommandaient de ne pas marcher contre le vent, de se promener en marchant lentement, de ne faire aucune espèce d’effort. J. Frank (3) conseillait expressément à ses malades de ne pas monter des escaliers et d’habiter préférablement un rez-de-chaussée. On sait que c’est en faisant une promenade aux Champs-Elysées dans une voiture découverte et dans une direction opposée au vent, que le ministre Ricard fut atteint du dernier accès d’Angor qui l’emporta.

Beaucoup d’auteurs avaient remarqué que les mouvements exagérés ou longtemps prolongés des bras et surtout du bras gauche provoquaient les accès. Trousseau cite le cas d’un intendant qui ne pouvait donner un certain nombre de signatures sans voir ses accès apparaitre. Nous avons relaté cette observation d’un médecin de campagne, de nos amis qui, montant à cheval pour aller visiter ses malades, tenait les rênes de la main gauche et avait à la fin de la journée des accès d’Angor; rappelons encore celle de ce cirier, chez qui la fatigue du bras gauche a occasionné à plusieurs reprises des accès. On doit aux recherches bibliographiques de M. Huchard la connaissance du fait suivant :

« üdier, dans une étude sur les gauchers qu’il a fait paraître à Genève (5 décembre 1796), faisait remarquer qu’ils étaient plus sujets à l’Angine de Poitrine. » Lecchinelli (4), dans différents articles, et

(1) D*' Huchard. — Communication orale.

(2) Parry. — Loc. cit., p. 156.

(3) J. Frank. — Loc. cit , t. IV, p. 459.

(4) Lecchinelli. — Sulla Angina del petto sulle morti repentine. Padova 1814. Discorso sull’uso délia mano destra e preferenza délia sinistra. Padova 1815. Supra una malattia die Seneoa. Acad. Roy. des sciences, lettres et arts de Padoue.

ÉTIOLOGIE

Frank (1) accusent les grands mouvements des bras et surtout du bras gauche, de réveiller les accès.

Cliez un angoreux dont la maladie a une date ancienne, il faut un effort bien moindre pour renouveler l’attaque.

Ainsi, nous avons cité plusieurs observations où l’acte du coït non-seulement fit apparaitre le mal, mais s’accompagna do la mort du sujet. Aussi Jurine recommandait-il à ses malades « d'abandonner tout commerce avec le sexe, car de telles jouissances ne peuvent être que très nuisibles dans cette maladie. (2) »

Frank (3) a vu deux malades atteints en urinant.

Trousseau (4) signale les efforts de la toux et l’effort prolongé de la parole comme déterminant l'accès. Grisolle (d’après M. Ch. Liégeois) en accuse les secousses de la voiture, parce que pendant les cahots, on fait un effort d’inspiration.

Dans beaucoup des observations que nous avons citées la marche un peu. précipitée produisait les mêmes effets. Chez notre entrepreneur l’action de monter sur son lit suffisait ; chez un autre, ardoisier, celle de gravir une échelle ; un malade a été pris d’un accès en lançant une pierre.

Les efforts de défécation ont le même résultat, un fait de M. Liégeois le prouve.

Blackwall a observé une invasion subite chez un homme au moment où le cheval qu’il montait s’abattit, mais ici il y eut sans doute une double cause occasionnelle : le choc et l’impression de terreur ressentie.

Le fluide électrique doit encore faciliter l’apparition de l’accès chez les névropathes.

h’ angineux par artériosclérose est toujours subcar dial g ique, dit L. Dreyfus-Brissac (5) et ne doit se livrer à aucun mouvement actif. Les mouvements passifs seuls, dit M. Lussana (6), n’y exposent point, et encore n’est-ce point rigoureusement exact, car il n’est pas rare au bout d’un certain temps de voir l’Angine de Poitrine survc-

(1) Frank. — T. IV, p. 460.

(2) Jurine. — Loc. cit.

(3) Frank. — T. IV, p. 453, note 81.

(4) Trousseau. — Loc. cit. t. II, p. 445.

(5) Dreyfus-Brisjac. — Loc. cit., p. 752.

(6) Lussana. — De F.-togine de Poitrine, Gaz Méd de Lumhardie, 1858-.‘j9.

DE l’angine de poitrine

nir chez les malades brusquement, sous l’influence de causes psychiques ou réflexes, ainsi que nous le verrons ]>lus loin.

M. Liégeois (1) dit que M. Péter (2) a vu dans un cas de rétrécissement athéromateux de l’orifice aortique, les accès d’Anrjor se montrer avec la congestion dos poumons, des principaux viscères et de l’oedème commençant aux extrémités inférieures, « c’est-à-dire quand apparaît ou s’accroît à la périphérie l’obstacle à l’impulsion cardiaque et quand, par suite, le travail du cœur malade est augmenté d'aulant » alors en effet, le cœur, comme dans l’effort, lutte contre une résistance périphérique qu’il a peine à vaincre.

B. — Angine de Poitrine nerveuse. — L’influence des mêmes causes est sensible également dans cette variété, mais il faut que la marche, l’effort, soient plus considérables.

C. — Angine de Poitrine diatuésique. — Chez les diathésiques exempts de toute altération organi([uo, les causes dont nous venons de parler ont beaucoup moins de prise et d’effet, et il en est de même pour les Angines de Poitrine toxiques, principalement pour celle qui reconnait pour cause l’abus du tabac.

2® Causes occasionnelles Psychiques de l’Angine

de Poitrine

Tous les praticiens s’accordent à reconnaitre que toutes les émotions, quelle qu’en soit la nature : l’amour, la colère, les chagrins profonds, les déceptions, les joies subites peuvent déterminer les accès d’Angor, et leur influence sera d’autant plus vive et plus soudaine que les sujets seront porteurs de lésions organiques plus graves. Le célèbre John Hunter n’est-il pas mort subitement d’un accès de colère qui provoqua chez lui le retour d’une attaque d’ Angine de Poitrine dont il souffrait depuis huit ans ? J. Frank ne cite-t-il pas un malade qui eut à souffrir d’un second accès d’Angor parce qu’il s’était emporté contre son domestique (3) ?

J’ai déjà dit que chez les angoreux aortiques, malades depuis quelque temps, des émotions faisaient reparaitre l’attaque comme le faisait tout d’abord l’effort. M. H. Huchard (4) cite deux goutteux

(1) Liégeois. — Mém. cit., p. 009.

(2) Péter. — Loc. cit., t. I, p. 405.

(3) J. Frank, — Œuvres, t. II, 1821, p. 65.

(4) Huchard. — Loc. cit., p. 105-106.

ÉTIOLOGIE

atteints d’insunisance et de rétrécissement aortiques chez qui des émotions firent revenir les accès. Il est même des malades qui en viennent sous ce rapport à un état de pusillanimité, d’anxiété continuelle qui rend leur vie un véritable supplice. Stokes cite un malade qui calmait son accès en prenant une certaine position ; lui venait-il à la pensée c[u’il ne pourrait pas le faire dans les circonstances où il se trouvait, que la peur d’avoir un accès suscitait ce dernier au moment même. N’avons-nous pas parlé d’un malade de M. Péter qui était atteint, aussitôt que ([uel({u’un s’informait de l’état de sa santé ? Que dis-je, la crainte seule qu’on l’interrogeât, qu’on lui parlât, suffisait pour faire apparaitre le mal.

Chez les sujets affectés depuis longtemps d’Angine de Poitrine organique, on voit l’accès se produire pendant la nuit, sans cause apparente ; il est probable c[ue dans ce cas, le mal réparait tantôt sous l’influence d’un effort provoc[ué par un changement de position dans le sommeil, tantôt sous l’influence d’un cauchemar ou d’un rêve attristant comme en ont trop souvent les cardiacfues.

Les grandes calamités publiques comme la guerre de 1870, le siège de Paris, la guerre de la Commune, ([ui provoc[uèrent tant de névroses et tant de névropathies, en maintenant les esprits dans une exaltation intense et en faisant passer une population tout entière par une foule d’émotions diverses (peur pour la vie, lutte atroce pour l’existence, exaspérations, colères contre l’ennemi, douleur profonde à la vue des revers de la patrie, amour-propre national humilié), ont donné lieu à des cas d' Angine de Poitrine nerveuse. Cette influence avait déjà été notée pendant la guerre de la sécession américaine par Weir-Mitchell (1) sur une névropathe dont il nous a laissé l’histoire.

Si, embrassant du regard une période de temps moins troublée, une influence moins générale, nous descendons dans la vie individuelle, nous dirons que YAngor Pectoris doit être fréquent chez tous ceux que l’ambition politique, les luttes de la tribune, la soif des honneurs, émotionnent ou assiègent incessamment.

Nous l’avons vu causer la mort du ministre Pticard, celle d’un conseiller général, cité par M. Liégeois, descendu avec ardeur dans l’arène électorale.

M. Dreyfus-Brisac a présenté à cet égard des observations fort

(1) Weir-Mitchell. — Philadelphia Med. Times 1S7Ô.

DE l’angine de poitrine

justes (1) « Il faut, dit-il, voir dans l’Angine de Poitrine un des membres de la grande phrase pathologique nerveuse. C’est surtout à la suite de fatigues, d’un surmènement intellectuel, d’émotions prolongées, qu’elle apparait chez les névropathes, tantôt sous ses aspects les plus atténués, tantôt sous la forme la plus terrifiante. Que d’angines de poitrine, par exemple, peuvent être mises à l’actif de la vie de concours ! » et la preuve qu’il en est bien ainsi, c’est que le mal s’éloigne ou disparait à mesure que le surmènement intellectuel cesse, que les dépressions morales s’éteignent et que le patient recouvre sa tranquillité d’esprit. (2)

Cette même influence des émotions se retrouve à un degré tout aussi élevé chez les angoreux diathésiques et toxiques, chez les tabagiques surtout.

3° Causes occasionnelles réflexes de l’Angine de Poitrine.

Leur influence est clairement démontrée par le passage suivant du D‘‘ Liégeois, que nous reproduisons ici (3).

« Il est des causes occasionnelles réflexes qui provoquent l’Angine de Poitrine chez des sujets indemnes de toute lésion cardioaortique, de toute névrose, de toute diathèse, de toute intoxication. Quelque critique qu’ait élevée par un temps M. H. Arnaud (4) contre V idiosyncrasie, nous n’hésitons pas à voir dans un état idiosyncrasique de l’innervation sensitive du cœur la raison prédisposante de certains paroxysmes angoreux qui ont suivi des excitations périphériques douloureuses ou non. »

MM. Axenfeldet Huchard (5) ont écrit dans leur traité des névroses : « Il ne répugne pas d’admettre au point de vue physiologique, que dans certains cas d’Angine de Poitrine, le foyer de l’hypéresthésie puisse être dans les nerfs du membre supérieur ou dans les nerfs intercostaux et que les plexus cardiaques soient alors l’aboutissant de l’excitation morbide de la moelle, au lieu d’en être l’origine ; mais il faut bien le reconnaître, ce qui manque, ce sont les preuves

(1) Dreyfas-Brisac. — Loc. cit., p. 751.

(2) Il est certaia qu’un nombre considérable de médecins meurent d’Angor Pecloris, ainsi que nous l’avons démontré plus haut.

(3) D'' Liégeois, Méra. cité p. 313 et suivantes.

(4) H Arnaud. — ■ Nature de l'Angine de Poitrine, Rev. Méd. de l'Est 1883.

(5) Axenfeld et Huchard. — Traité des Névroses, p. 335.

ÉTIOLOGIE

cliniques à l’appui de celte supposition ; » eh bien, cela n’est pas tout à fait exact, et les nombreuses observations d’Angine traumatique citées par nous, tout en démontrant bien l’utilité qu’il y a à reconnaitre cette variété d’Angor, témoignent qu’une violence extérieure, une blessure des nerfs du bras, de la main, de l’épaule, du thorax occasionnent cette maladie, tantôt rapidement, tantôt après un assez long intervalle. Des névromes du bras gauche, une simple fatigue du bras (nous en avons donné des preuves) peuvent, chez un sujet prédisposé, avoir la même conséquence.

Ce point élucidé, examinons les causes occasionnelles réflexes des variétés d’Angor.

A. — De l’Angine de Poitrine organique. — Tout le monde s’accorde à reconnaître que les troubles de la digestion et même l’acte de manger réveillent souvent VAyigor. Morgagni (1), Ileberden (2), Parry (3), Butler (4), Wichmann (5) s’accordent tous à dire que l’accès survient après le repas, même peu abondant. Frank (6) en dit autant, en ajoutant que boire avec excès produit le même effet ; pour lui, la réplétion de l’estomac est une cause occasionnelle certaine. J urine (7), Desportes (8), sont de cet avis ; un malade de Malcom-Macqueen (9) pris aussitôt qu’il mangeait, disait qu’il se porterait très bien s’il pouvail se passer de manger. Trousseau (10) a vu les premiers accès se manifester à la suite d’un excès de table ou de boisson. Nous avons cité deux observations où les malades de M. Rendu ont vu apparaître leurs accès à la suite d’écarts de régime, j’en ai cité un moi-même (observ. lxiv). Dans beaucoup de circonstances l’accès ne reparaît plus dès qu’on est parvenu à améliorer l’état dyspeptique des sujets ainsi qu’il en est advenu chez un malade de M. Rendu (in Huchard, loc. cit., p. 72-76) souffrant de troubles dyspeptiques, ayant une Angine vraie, avec dilatation de l’aorte.

(1) Morgagni. — Loc. cit.

(?) Heberden. — Loc. cit.

(3) Parry. — Loc. cit.

(4) Butler. — Loc. cit.

(5) Wichmann. — Loc. cit.

(6) Frank. ■ — Loc. cit., t. IV, p. 452.

(7) Jurine. — Loc. cit.

(8) Desportes. — Loc. cit.

(9) Malcom-Macqueen. — Loc. cit.

(tO) Trousseau. — Loc. cit., t. II, p. 44.5.

« J’ai observé pour ma part, dit M. Muchard (1), un fait à peu près semblable ; le malade, atteint d’une Angine de Poitrine vraie, voyait le plus souvent ses accès revenir sous l’influence d’une indigestion, de troubles dyspepti([uos ou d’erreurs de régime alimentaire, et il suffisait souvent de le soumettre à la diète lactée pendant plusieurs semaines pour le délivrer de scs accès angineux.

Par contre, nous avons cité précédemment un malade qui faisait disparaître son accès on mangeant. M. H. Huchard a aussi un malade ne se trouvant bien que lorsqu’il a mangé, mais ce sont là des exceptions, il faut bien le dire.

<( Une douleur extérieure peut, chez des malades atteints d’Angine de Poitrine organique, réveiller les accès. M. Péter (2) ayant observé qu’en comprimant les points douloureux correspondant au trajet du nerf phrénique enflammé chez une femme atteinte de dilatation aortique, il avait produit une attaque d’Angor, recommande d’être très circonspect quand on recherche les points douloureux de l’Angine de Poitrine et d’y procéder délicatement sans exercer de pression brutale.

« On agira de même quand on ira à la recherche des points apophysaires, qui, d’après M. Armengaud, accompagnent souvent cette maladie.

« M. Huchard (3) a vu également à sa grande frayeur, chez un malade atteint d’hypertrophie cardiaque par artério-sclérose, survenir deux accès très violents d’Angine de Poitrine au moment où il lui a appliqué deux cautères à la partie interne du troisième et du quatrième espace intercostal. » Et dans ce moment, un employé de la Belle- Jardinière qui vient se faire soigner par lui tous les dimanches à l’hôpital Bichat pour une Angina Major, voit revenir son accès aussitôt que M. Huchard le fait déshabiller pour l’examiner. Le même auteur a vu plusieurs fois l’application de pointes de feu à l’aide du thermo-cautère rappeler un accès d’Angor. Est-ce ou à l’effet du traumatisme ou à un sentiment d’appréhension ou d’effroi? il est difficile de le décider, mais quoi qu’il en soit, M. Huchard recommande, lorsqu’il s’agit d’employer le thermo-cautère chez un angineux, de prévenir et de rassurer le malade, au besoin d’insensibi-

(1) H. Huchard. — Loc. cit., p. 7(3.

(2) Péter. — Leçons de clin, méd., t. I, p. 4.ï0.

(3) H. Huchard. — Loc. cit., p. 7(3.

ÉTIOLOGIE

User la réjçion avec la cocaïne ou d’y renoncer si le sujet est par trop impressionnable.

B. — De l’Angine de Poitrine nerveuse. — « Les troubles digestifs, dit M. Liégeois (1), jouent un rôle occasionnel des plus importants cbez les nerveux. Handlield-Joncs (2) avait déjà fait remarquer Vassociation de troubles cardiaques et gastriques chez des névrosiques pris de palpitations et de phénomènes angineux, association assez fréquente ])Our qu’An.stie croie devoir attirer l’attention sur les relations pathologicpies qui existent entre la gastralgie et l’Angine de Poitrine. Ce qui est vrai, c’est que parfois, chez les hystériques gastralgiques « l’arrivée des aliments dans l’estomac provoque avec la douleur de gastralgie des symptômes qu’on ne saurait rattacher qu’à l’exaltation des propriétés dynamogéniques et de l’action cardio-inhihitoire des pneumo-gastriques. Ce sont : de la dyspnée, voire même une véritable orthopnée avec suffocation, des palpitations et même une légère sensation de griffe rétrosternale, des symptômes légers et mobiles d’une pseudo- Angine de Poitrine. D’après les observations de M. Potain, au moment de l’accès la matité cardiaque augmente, la pointe du cœur se dévie en dehors, le second bruit s'accentue dans la région de l’artère pulmonaire, montrant que la tension s’élève considérablement dans ce vaisseau. » (Lucien Deniau (3).

« Les douleurs périphériques peuvent amener le même résultat. M. L. Dreyfus-Brisac (4) cite le fait fort concluant d’un jeune littérateur dont l’existence a été des plus orageuses. Névropathe renforcé, il eut, il y a trois ans, une névralgie intercostale gauche avec zona ; depuis cette époque, il est sujet à des accès d’ Angine de Poitrine avec angoisse extrême, sensation de mort imminente, etc. Le cœur et l’aorte ne présentent chez lui aucune altération appréciable.

« L’épo([ue men.struelle a eu les mêmes effets dans un cas qui nous est personnel ; elle réveille l’Angine, comme chez d’autres, elle rappelle la gastralgie, la syncope locale des extrémités.

« M. H. Huchard (5) a vu chez les neurasthéniques, les hypocon-

(1) Liégeois. — Mém. cour., cité p. 5?G et suivantes.

(2| Handfield-Jones. — Studies on functionnal nervous diseuses 1870, p. 386. [’à) Lucien Deniau. — ■ De l’hystérie gastrique. Th. doct. Paris 1883,

(4) Dreyfus-Drisac. — • Loc. cit., p. 731.

(5) Huchard. — Loc. cit., p. 126.

DE l’angine de poitrine

driacfues, les hystériques, l’enveloppement avec le drap mouillé, les lotions froides provoquer des accès angineux à cause de la sensation de saisissement et de froid c(u’ils déterminent; est-ce chez des nerveux que G. Sée (1) a vu l’hydrothérapie ramener des accès?

C. — De l’Angine de Poitrine diathésique. — Chez les arthritiques notamment, les diverses causes occasionnelles réflexes du paroxysme angoreux peuvent être résumées par ordre de fréquence, ainsi qu’il suit : impression de froid, ingestion d’aliments, croissance.

« Laënnec (2) avait déjà constaté que l’Angine de Poitrine, chez certaines personnes, apparaît préférablement sous l’influence de certaines constitutions médicales. Trousseau (3) avait dit aussi que les variations brusques de température peuvent provoquer les crises. Grisolle (4) avait incriminé l'impression subite d’un air froid, surtout le soir. Rien de plus vrai chez les arthritiques, et l’observation de M. Huchard, où une dame rhumatisante rentrant de soirée à deux heures du matin est saisie au haut de la poitrine par un froid assez vif qui occasionne un accès immédiat d’Angor, en est une preuve bien convaincante.

« Rappelons encore cette observation de M. Huchard où l’ingestion " des aliments les plus légers occasionne le retour des accès chez une dame arthritique (5). (Observation de Madame S..., p. 155).

« Chez une jeune fille de treize ans, également arthritique, dont M. Landouzy rapporte l’histoire et que nous avons relatée nous-même en l’empruntant au travail de M. Huchard, X..., les accès d’Angor sont attribués occasionnellement par M. Landouzy à l’influence de la croissance. (Observ. l, p. 105).

D. — De l’Angine de Poitrine toxique. — Le plus souvent à son origine les accès d’Angine de Poitrine sont spontanés et sont dus à l’influence de la cause toxique (tabagisme, théisme, alcoolisme, mais au bout d’un certain temps et quand l’influence première continue à s’exercer sur les sujets, les troubles digestifs viennent aggraver la situation et contribuent largement à augmenter la fréquence et la répétition des accès.

(1) G. Sée. — Loc. cit., p. 45ü.

(2) Laënnec. — Loc. cit., t. III, p. 35D.

(3) Trousseau. — Loc. cit., t. IL p. 443

(4) Grisolle. — Loc. cit,, t. II, p. 739.

(5) H. Huchard. — Loc. cit. p. 70-71.

ÉTIOLOGIE

En définitive, on a remarqué avec raison l’influence ou le changement que cette maladie opère sur le caractère de ceux qui en sont atteints. Dans les premiers temps et quand un long intervalle de repos existe entre les accès, les malades songent peu à leur mal et retrouvent dans l’intervalle, toute leur gaieté, mais à mesure que les accès se renouvellent, le souvenir de leur violence assombrit leurs pensées ; ils se sentent et voient sans cesse menacés ; ils s’attristent, deviennent impressionnables, irascibles, égoïsbîs, se dégoûtent du travail et vivent confinés dans l’attente, se repliant sur eux-mêmes; leur santé, leur moi devient leur seule préoccupation ; le plus brave demeure craintif, et un jour advient, surtout chez les névrosiques, où l’appréhension, l’idée seule du retour possible du mal suffisent pour le provoquer. Le malade en arrive ainsi à un état déplorable que M. H. Huchard ajustement appelé VAnginopliobie ; sans cesse replié sur lui-même, frémissant comme une feuille au souffle du vent, le malheureux voit le fantôme de l’Angor se dresser sans cesse devant lui et l’accompagner dans tous les actes de sa vie misérable, au lit, à la table, dans la conversation, dans la lecture, dans ses rêves ; de telle sorte que le médecin a à lutter contre deux ennemis à la fois, le mal lui-même et la peur incessante qu’il inspire.

Nous jugeons utile de réunir en un seul tableau général les petits tableaux synoptiques placés en tête de chacune des causes diverses que nous avons mentionnées.

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