C. - Myocardite scléreuse
D. - Rupture du Coeur.
A. - Tu.meurs intra-thoraciques.
B. - Tumeurs intra-abdominales.
A. - d’origine viscérale
Consécutives aux affections chroniques des viscères splanchniques B. - d’origine périphérique.
Lésions des rganes voisins
DE l’angine de poitrine
B. — CAUSES PRÉDISPOSANTES OCCASIONNELLES
1° Physico-Dynamiques
Efforts.
2“ Psychiques
Émotions.
Douleurs périphériques.
1 Ingestion des aliments.
3“ Réflexes
Troubles de la digestion.
Refroidissement.
Croissance.
Angine de Poitrine épidémique
L’Angine 'de Poitrine peut-elle exister sous forme épidémique ? On a invoqué en faveur de l’allirmative la relation de l’épidémie de Kleefeld, de Dantzick (1824) et celle que j’ai observée en 1858 à bord de VEmbuscade.
Dans l’épidémie de Dantzick, on observa chez tous les malades sans exception, des étouffements, le resserrement de la poitrine, une douleur sternale aiguë se prolongeant dans l’épaule et le bras, une inquiétude extrême, de la chaleur, des frissons, de l’anxiété, et enfin une convalescence rapide. Quant aux symptômes secondaires, ils consistaient en rougeur de la face, éclat des yeux, fièvre, soif, enduit muqueux de la langue, constipation.
On le voit par cette courte description, si les signes essentiels de l’Angor existaient, il y en avait d’accessoires ne l’accompagnant pas d’habitude ; mais du moment qu’une maladie appartient dans son essence, dans sa nature à l’ordre nerveux, bien mal avisé est le médecin qui veut en renfermer les symptômes autres que les symptômes caractéristiques, dans un ordre déterminé ou dans un cadre inflexible. Il est très raisonnable d’admettre les différences que des circonstances d’années, de climats, de régime, de séjour, d’alimentation peuvent imprimer à une maladie. Or, toutes ces influences ont pu, à Dantzick, altérer légèrement le tableau habituel spécial à l’Angine de Poitrine, sans en effacer toutefois les grandes lignes qui lui sont particulières. Nous admettons donc que l’épidémie d’ Angine de Poitrine décrite par Kleefelfd a existé, et nous la caractérisons en disant qu’elle était de nature inflammatoire et déterminée par des causes sthéniques.
L’épidémie observée à bord de VEmbuscade présentait au contraire un caractère asthénique bien dessiné et elle naquit sous
ÉTIOLOGIE
l’influence de causes débilitantes incontestables. J’ai parlé plus haut de l’influence de l’humidité, mais il est d’autres causes que nous devons relater.
A. — Age. — Sur les quatorze cas d’ Angine de Poitrine que j’ai recueillis à bord de l’Embuscade, je trouve deux hommes âgés de quarante ans, un de trente-cinq, un de trente, six âgés de vingtquatre ou vingt-cinq ans, un de vingt-trois et un de vingt. Un nommé D..., qui, deux ans auparavant avait été isolément atteint, n’avait que vingt-deux ans. Cette apparition de la maladie chez des jeunes sujets tient, comme je le prouverai plus tard, à l’action de causes générales ayant pesé pendant longtemps et d’une manière uniforme sur un équipage de deux cent cinquante hommes ; d’autre part, les huit mousses ou novices et les cinq aspirants que nous avions à bord ont joui d’une immunité complète.
B. Hérédité. — J’ai interrogé mes malades sur les affections auxquelles étaient sujets leurs parents, et je leur ai demandé s’ils ne les avaient pas vus en proie à des souffrances semblables à celles qui les affligeaient eux-mêmes. Tous m'ont répondu négativement. C’était tout au plus si quelques-uns avaient eu des douleurs rhumatismales, si fréquentes dans la basse classe.
C. Tempérament et embonpoint. — Je ne crois point que le tempérament ait exercé une grande influence sur la production de l’épidémie. J’ai trouvé sur mes quatorze malades six tempéraments lymphatiques, cinq tempéraments lymphatico-nerveux, et trois sanguins, mais très débilités. Un seul de mes hommes avait la peau blanche et rosée et les cheveux blonds ; les autres étaient bruns. Un d’eux avait de l’embonpoint ; trois autres un embonpoint ordinaire ; les autres étaient maigres et délicats.
Tous nos marins fumaient avec cette sorte d’acharnement, de rage, qui pcms^ lé matelot à accélérer par de larges~bouffées la fin de sa pipe pour en allumer une autre. Le tabac fait tellement partie du matelot, que sans lui ce n’e.st plus qu’un être incomplet ; mais parmi tous ces fumeurs, je me souviens d’un ayant sans cesse la cigarette à la bouche, et c’est le plus jeune de tous ceux qui ont été frappés, le nommé M... dont j’ai rapporté l’observation (1). A l’usage de la pipe, huit ou neuf de ces hommes, marins de profession, joi-
(1) Voyez observation cix.
DE l’angine de poitrine
gnaient celui de la chique, et on sait qu’involontairement les chiqueurs, soit dans un exercice, soit en voulant parler ou répondre à un de leurs supérieurs, avalent le jus du tabac et quelquefois la chique elle-même. Je ne serais donc pas étonné si ces détestables habitudes avaient jusqu’à un certain point concouru à grossir le nombre de mes malades.
D. — Influence d’autres maladies. — L’Angine de Poitrine se relie si souvent à d’autres affections, que j’ai dû m’attacher à savoir si aucun de mes hommes n’avait eu précédemment de rhumatisme, de goutte, d’hypertrophie du cœur, d’anévrysme, etc., etc. Cela m’était d’autant plus facile que vivant avec eux depuis près de quatre ans, jetais dans les meilleures conditions pour les bien observer ; mais chez aucun d’eux je n’avais eu à traiter de lésions de ce genre ; seul le nommé G... s’était plaint de quelques palpitations. Cependant l'un d’eux, le nommé D..., avait été traité quelques jours auparavant pour une bronchite aiguë.
On sait que Jurine a soutenu avec chaleur que les affections du poumon pouvaient favoriser et même faire naitre l’Angine de Poitrine. Wichmann, ainsi que lui, avait noté l’existence des râles pendant l’accès, et après la crise une toux qui déterminait l’expulsion de beaucoup de matières glaireuses.
Mais nous devons insister sur un état maladif de nos hommes, qui a pu exercer une grande influence sur le développement de cette affection ; je veux parler de l’état d’anémie profonde où ils étaient plongés. On sait que toutes les fois qu’il n’y a pas une juste pondération entre le système nerveux et le système sanguin, et que le sang n’arrive pas aux centres nerveux avec ses qualités naturelles, soit par une richesse trop grande de ses éléments, soit par une diminution de sa quantité ou de ses principes vivifiants, il stimule trop ou ne stimule pas assez le système nerveux, et qu’il en résulte une foule de désordres et de névralgies douloureuses, au nombre desquelles l’Angine de Poitrine peut prendre une place. Mais de ces deux excès, l’anémie, par la déglobulisation et le défaut d’excitabilité du sang qu’elle entraine, me semble devoir produire les effets les plus graves. Or, notre équipage était, je dois le dire, anémié au plus haut point.
Considéré dans son ensemble, sa force physique était très peu développée, car à l’époque où nous quittions la France (1), on renvoyait
(1) C’était au début de la guerre de Crimée.
ÉTIOLOGIE
SUT les vaisseaux dans la mer Noire, les hommes les plus robustes, et on nous avait donné les moins vigoureux Puis, grâce à la vieillesse du navire, à sa facilité à faire de l’eau et aux lavages trop souvent répétés, le scorbut s’était fait, malgré toutes lès précautions hygiéniques possibles, notre compagnon fidèle, et n’avait jamais complètement disparu du bord. Enfin les fièvres intermittentes du Centre- Amérique^ un assez grand nombre de dyssenteries, et pour surcroit de cuises débilitantes, une épidémie de colique sèche qui frappa le sixième de l’équipage (sans compter les récidives) et me donna à soigner jusqu’à vingt-deux hommes à la fois, les avaient affaiblis considérablement; sous ces influences diverses, presque tout l’équipage se plaignait de dyspepsie, de langueur, et présentait une pâleur cireuse, une flaccidité notable des chairs, qu’une nourriture fortifiante, les ferrugineux et le quinquina étaient impuissants à faire disparaître, tant était grande l’altération survenue dans tout l’organisme. Il y avait, en effet, au plus haut point chez eux ce découragement moral, cette déchéance physique, qui ont été signalés par M. Huchard chez les morphiomanes et les tabagiques invétérés et qui facilitent chez ces derniers l’invasion de V Angor Pectoris.
On le voit d’après ce rapide aperçu, si jamais des névralgies ont trouvé un champ favorable à leur développement, c’est à bord de l’Embuscade, où défaut de forces physiques, abattement moral, épuisement par des maladies antérieures ou concomitantes, se réunissaient pour leur donner naissance. Eh bien, quand à ces hommes anémiés, exposés déjà à de grands vents, on commandait un travail fatigant, comme l’ascension aux mâts, l’exercice des voiles ou celui du canon qui demandent autant de déploiement de forces que d’activité, ne devait-il pas survenir aussitôt chez eux, de l’essoufflement, de la dyspnée, une respiration précipitée, incomplète, des mouvements accélérés du cœur, en un mot tout ce qui pouvait favoriser le développement d’une Angine de Poitrine ?
En considérant, d’autre part, la liste de mes malades, je trouve que onze sur quatorze ont eu à souffrir de la colique végétale, et je me demande s’il ne serait pas possiblé q’iTé TAngine de Poitrine eût succédé à cette dernière, de même que l’on voit dans la science de nombreux exemples de névralgies erratiques se remplacer tour à tour, occuper un siège nouveau sans laisser de traces de leur passage précédent. Le raisonnement et l’exemple de ce qui arrive pour des souffrances de même natui’e, nous autorisent à l’admettre. Nous en avons donné au début de ce livre des preuves nouvelles, aussi je
DE l’angine de poitrine
crois que sur l’Embuscade les deux plus cruelles névralgies qui existent, l’Angine de Poitrine et la colique végétale, se succédaient et se remplaçaient tour à tour, la dernière s’effaçant quand apparaissait la première. (Voir observation XXVI, du D" Gasquet).
Causes occasionnelles. — Le plus souvent j’ai trouvé, en interrogeant mes malades, une cause occasionnelle précédant l’accès et semblant en déterminer l’apparition, et cette cause avait agi en augmentant l’activité de la circulation. Ainsi, un timonier ressentit la première atteinte en gravissant rapidement l’escalier qui, de la batterie, conduit au pont ; quatre autres furent pris en montant aux mâts ; un autre, après un exercice de voiles, eut une crise dans la hune, et on fut obligé de le descendre non sans beaucoup de souffrances. Ceux-ci se sentirent frappés pendant l’exercice du canon, ceux-là en mangeant précipitamment. On comprend du reste que toutes les causes occasionnelles signalées par les auteurs comme enrayant l’action du cœur et déterminant ce que M. Beau appelle l’asystolie (marche contre le vent, marche sur un plan incliné), se trouvent réunies au plus haut degré sur un navire à la voile, oscillant sans cesse sous l’action combinée de la brise et des flots.
Reproduisons maintenant quelques observations :
OBSERVATION CGXXVIII
L..., âgé de trente-quatre ans, chef de pièce, tempérament lympbatico-nerveux, est à bord de la corvette depuis vingt et un mois ; mais il a déjà fait deux ans et demi de campagne sur la frégate amirale la Forte. Ce navire avait constamment navigué dans l’océan Pacifique pendant la guerre avec la Russie, et L... était déjà débilité quand il vint sur Y Embuscade. Une crise de colique végétale et deux mois de scorbut au premier degré, lui avaient enlevé le reste de ses forces. Depuis cette époque, son teint est resté pâle et terreux, ses lèvres décolorées et ses gencives saignantes ; palpitations légères, essoufflement facile à la moindre fatigue.
Le 6 mai 1858, nous étions en travers des Açores, et les hommes prenaient leur repas, quand L... est atteint biusquement d’une douleur violente entre le mamelon gauche et le sternum. Ses camarades le voient pâlir, appuyer ses mains sur la table et se plaindre, sans pouvoir cependant articuler un mot. J’accours et veux le diriger sur l’hôpital, mais il n’ose faii'e un pas, et ses voisins sont forcés de l’y porter. Malgré toutes leurs précautions, le langage du navire arrache à L,.. des plaintes plus fortes. Il est assis sur un lit où je puis l’examiner.
Respiration modérément accélérée, mais incomplète et peu profonde, L... fait de temps en temps une large inspiration, mais ce n’est que lorsqu’il y est forcé ; il craint, en développant largement sa poitrine, d’être accablé par un
ÉTIOLOGIE
mal encore plus douloureux. Le même motif l’empêche de faire le moindre mouvement. La plus vive souffrance est peinte sur ses traits. Sueurs froides ; angoisse très grande. Tout entier à sa douleur, le malade ne s’inquiète de personne autour de lui, et ne répond que par des signes de tête à mes questions pi essantes.
D’après l’expression de terreur qui se rellète avec plus ou moins de vivacité sur ses traits, on s’aperçoit quand la douleur a des redoublements d’intensité. Alors ses plaintes ne discontinuent pas ; sa main droite s’appuie sur le cœur comme pour en étouffer les battements. Je lui demande s’il ne ressent ri"'n à l’épaule et au bras gauche ; il me fait comprendre qu’il éprouve des élancements à l’épaule, et seulement de l’engourdissement aux doigts et à l’avant-bras. Il ne souffre point au cou ni à la colonne vertébrale. Le pouls est à 80. Les battements du cœur sont assez énergiques ; l’auscultation ne révèle aucun désordre.
Après quelques instants l’accès semblant à son déclin, je le prie de se lever et de marcher; mais en faisant le premier pas. quoique avec précaution, L... sent revenir la douleur au sternum. Il s’asseoit de nouveau sur son lit, les mains appuyées, et attend immobile la fin de la crise qui s’annonce par des éructations inodores, et qui a duré environ dix minutes.
Pour obtenir un peu de sédation, j’ai employé pendant l’attaque, du chloroforme versé toutes les cinq minutes sur un linge plié en quatre et appliqué sur la poitrine ; j’y ai joint pour la nuit des pilules d’extrait gommeux d’opium et de belladone, L... ne ressentait plus, le soir, que de la meurtrissure à la poitrine et de l’engourdissement dans le bras ; il dormit assez bien, mais en restant presque assis dans son lit. Je ne lui prescrivis que des aliments liquides pendant quelques jours ; je combattis l’anémie par le fer et le quinquina. Il fut exempté du service fatigant de chef de pièce, et ne présenta pas de récidivé usqu’à notre arrivée à Cherbourg.
OBSERVATION CCXXIX
G..., Indien, né à Cayenne, âgé de vingt-cinq à trente ans, est atteint subitement, le 7 mai 1858, en montant au mât de misaine, d’une douleur déchirante à la poitrine qui le force à descendre au plus vite. Il se tient debout, élevant et renversant la tête. Un sentiment de souffrance et d’épouvante est peint sur ses traits, ses yeux sont pleins de larmes , une de ses mains est appliquée sur la poitrine, l’autre aide le malade à se soutenir. Ne pouvant marcher, on le porte à l’hôpital.
Respiration accélérée, courte, incomplète, semblable par sa fréquence à celle d’un homme qui viendrait de faire en courant une longue course et tomberait hors d’haleine; chaque expiration est accompagnée d’un cri plaintif et précipité; soupirs profonds de temps en temps ; le malade ne peut pas parler et ne répond que par signes.
Le pouls est élevé et fréquent. Le cœur bat violemment, avec une telle force que la poitrine en est ébranlée, comme si un battant de cloche la frappait à l’intérieur ; cet ébranlement se fait sentir dans tout le tronc, et le bruit en est perceptible à une certaine distance. Pulsations cœliaques d’une grande énergie ; ces mouvements tumultueux donnent à la main qu’on y applique une ondulation
DE l’angine de poitrine
continuelle très visible. La douleur n’a pas de siège fixe ; elle est mobile, monte, depuis l’extrémité inférieure du sternum et des fausses côtes (côté gauche) jusqu’au larynx et au cou. Elle est interne et très v ve au cœur, mais ne parcourt point l’épaule ni le bras gauches. Le malade la compare à une main de fer dont la pression est de plus en plus pénible et forte, à mesure qu’elle atteint le cœur et le larynx. Celte douleur a des instants d’exacerbation, et alors l’angoisse est extrême, et G... se plaint encore plus vivement ; les élancements s’étendent du reste jusqu’à l’hypocondie, et des douleurs se font sentir jusqu’au cordon testiculaire. Le décubitus est impossible ; les pieds et les mains sont froids.
Prescription. — Deux ventouses scarifiées sur le côté gaucho du sternum, une troisième au creux de l'estomac ; potion éthérce laudanisée. Cette révulsion énergique produit un peu de calme. Immédiatement les battements du cœur sont moins tumultueux, les inspirations un peu plus faciles, plus complètes. Le malade peut répondre par monosyllabes à mes questions. .Je m’éloigne pendant quelques minutes, mais à mon retour je le trouve de nouveau en proie à des symptômes effrayants. Il n’avait pas encore pris la potion qu’on préparait ; je lui en fais avaler lentement une grande partie et remets les ventouses, auxquelles succède un cataplasme sinapisé. Le mieux revient, les crises diminuent de violence, les intervalles qui les séparent sont de plus en plus grands. A huit heures du soir. G..., forcé de se tenir assis, respirait avec moins do crainte; le pouls conservait encore de la fréquence. — Potion à renouveler, cataplasmes et onctions belladonées.
Le 4, l’état du malade s’est bien amendé ; deux heures de sommeil dans la nuit. Respiration aisée ; plus do douleur au cœur ni au sternum, mais brisement et lassitude dans celte région ; pouls calme, mais très petit. G... a des crampes dans les bras quand il veut les agiter ; pas d’éructations. — Mêmes proscriptions ; seulement, à trois heures du soir G., étant très affaibli, je prescris un bouillon et un lavement de quinquina.
Le 5, le mieux continue; pouls normal, respiration facile, encore do l’endolorissement dans les membres. Le malade reste toujours assis sur son lit. — Bouillon, confitures, pruneaux ; on continue l’usage de l'éther et des onctions belladonées. J’y joins une tisane de quinquina et de la digitale en raison des palpitations dont se plaint G...
Le 6, même état ; G... se lève le 7, mais il so plaint de vertiges, d’éblouissements, dus sans doute au sang qu’il a perdu. Il est dans un grand état de faiblesse ; la marche le fatigue ; il est, du reste, d’une grande sensibilité au froid, aussi est-il exempt de service jusqu’à notre arrivée à Cherbourg.
OBSERVATION CCXXX
I... (Dominique), vingt-quatre ans, des Basses-Pyrénées, tempérament nervoso-sanguin, d’une constitution remarquablement forte, mais affaiblie par une attaque de coliques sèches, est sobre et ne boit point d’eau-de-vic. Très bien portant la veil[e‘ il venait de prendre à huit heures et demie du matin son quart de vin, quand il se sentit au sternum une douleur subite ; mais cela se dissipa bientôt, et il serrait les voiles quand la douleur revint subitement, s’étendant de l’épigastre au cœur, au côté et à l’épaule avec une extrême rapidité, comme
ÉTIOLOCiIR
si une épée était enfoncée du creux de l’estomac (comparaison du malade) jusqu’à la gorge, en passant derrière le sternum. Arrivée au larynx, elle suffoque et étrangle le malade ; sa douleur est principalement vive au cœur et au côté gauche de la gorge. Les muscles de ce côté, et surtout le sterno-mastoidicn, sont visiblement roidis et contractés.
Le malade ne peut se tenir debout ; on l’asseoit sur un lit ; il y courbe fortement le tronc en arrière, renversant également la tête et le cou, et s’appuyant sur ses bras fixés au lit. Anxiété très grande ; impossibilité de parler ; physionomie indiquant une vive souffrance ; respiration gênée, courte, non accompagnée de cris. De temps en temps une inspiration plus profonde ; mais on voit que le malade, craignant la douleur, ne développe sa poitrine que lorsqu’il en ressent le besoin impérieux. On lit sur ses traits quand les douleurs spasmodiques redoublent de violence ; alors l’angoisse est extrême, il y a crainte de la mort, contorsion du visage et de la bouche. La poitrine reste presque immobile, ses parois ne se développent (ju’à la dernièi-e extrémité, surtout du côté gauche, remarque que j’ai déjà faite chez plusieurs de mes malades. La douleur entoure pour ainsi dire le sternum et comprend un rayon de six centimètres autour de cet os ; elle y est continuelle, tandis que parfois elle parcourt la base du thorax.
Le pouls est régulier, plutôt ralenti qu’accéléré ; rien de particulier au cœur. Quand la douleur s’irradie en bas, le malade croit avoir un poids énorme comprimant sa poitrine. Les mains et les pieds sont froids ; il me semble même y trouver une teinte cyanosée.
Prescription. — Diète ; potion éihérée ; laudanum ; deux ventouses scarifiées de chaque côté du sternum. Sous leur influence, le mal s’apaise rapidement et se borne au creux épigastrique. On y applique une autre ventouse ; onctions belladonées, et cataplasme après leur chute ; lavement antispasmodique.
Une heure après, mieux sensible ; respiration facile. Le malade peut parler, mais une douleur assez vive se fait encore sen'ir au voisinage du sternum. Les crises s’éloignent de plus en plus, en diminuant de durée et surtout de violence.
A huit heures, le malade peut se coucher, ne se plaignant plus que d’une légère céphalalgie. Le pouls est plus développé et plus accéléré que le matin ; la peau est couverte de sueur ; quelques éructations à la fin de la crise.
I... a quelques heures de sommeil dans la nuit; il éprouve un grand bienêtre ; léger sentiment de fatigue à la région sternale. Il sort de l’hôpital complètement bien le quatrième jour.
Cherchons maintenant à caractériser encore mieux ce que la maladie m’a présenté de particulier dans ses principaux symptômes à bord de la corvette.
Description symptomatologique. — Douleur. — La douleur, ce ' signe caractéristique de l’Angine de Poitrine qui faisait dire à Jurino : « Sans douleur sternale point d’ Angine de Poitrine, » s’est généralement fait sentir chez mes malades derrière le sternum et à gauche de cet os, une fois à la base. Plie ne débutait pas toujours
auprès de cet os ; chez un de mes malades elle s’est lait sentir à gauche vers les attaches du muscle droit ; chez un autre, elle parcourait la base du thorax avant de se diriger vers le cœur ; chez I..., elle monta de l’hypogastre au côté gauche du larynx ; mais, dans tous les cas, elle arrivait au sternum et devenait plus vive, plus angoissante en s’avançant vers le cœur, et c’est là qu’elle présentait son maximum d’intensité.
Chaque malade a un terme particulier pour la désigner ; l’un me disait : On m’enfonce à petits coups un poignard dans le cœur ; un autre : C’e.st une épée qu'on me plonge du sternum au côté gauche du cou ; celui-ci accusait quelque chose qui l’étranglait; celui-là une boule aiguë roulant du creux de l’estomac au cœur et au larynx.
Quant à sa violence, elle est extrême, indéfinissable, elle arrête les malades sur place et les jette dans un état d’angoisse qui met la mort devant leurs yeux. Leur anxiété est semblable à celle qu’éprouve le noyé cherchant vainement au fond de l’eau à respirer quelques bouffées d’air. Presque tous mes malades ont senti cette douleur courir comme un éclair d’un point à un autre, et s’accordaient à dire qu’ils avaient cependant le temps d’en apprécier toute l’acuité. La plupart s’arrêtent immobiles dans la position où le mal les a surpris et où ils espèrent le moins souffrir ; une de leurs mains suit ordinairement la douleur et s’appuie sur le cœur.
Insensibles à ce qu’on dit autour d’eux, ils n’écoutent que leur souffrance et n’ont que le sentiment du moi. Tout disparaît, s’efface autour d’eux ; ils ne font pas un mouvement, car ils croiraient mourir. La terreur est peinte sur la figure du malade, son corps baigné de sueur froide. J’ai observé chez presque tous des douleurs à l’épaule gauche. Quant aux bras et aux doigts, ils n’accusaient que des élancements et des fourmillements analogues à ceux qu’on ressent en se heurtant le coude au point où le nerf cubital le franchit.
La douleur s’est irradiée en haut aussi bien qu’en bas et latéralement. Je l’ai vue s’étendre jusqu’au haut du cou. Chez I..., elle contractait spasmodiquement le muscle sterno-mastoïdien. Quelquêsuns ont accusé une constriction très forte resserrant la base de la poitrine. Le .sternum semblait refoulé vers la colonne vertébrale par un poids énorme ; on eût dit qu’un étau ou une corde fortement serrée les attirait l’un vers l’autre. Le malade cherchait alors, soit par une forte inspiration, soit par un soupir profond, à agrandir sa poitrine. Plusieurs des matelots s’inclinaient du côté gauche de la
ÉTIOLOGIE
poitrine, et cette position, ainsi que l’application de la main sur le cœur, pouvaient fort bien avoir pour but, en comprimant cet organe, de diminuer l’acuité des douleurs dont il était le foyer. Cette compression serait alors, comme dans une foule d’autres névralgies, une précaution instinctive du malade, désireux de calmer ses souffrances.
Etat de la respiration. — En examinant attentivement et à nu le thorax de ces matelots, j’ai remarc[ué cfu’ils cherchaient à faire des inspirations aussi peu profondes que possible ; aussi devenaientelles à la longue plus fréquentes, et le malade était-il forcé d’inspirer de temps en temps plus largement, afin de suppléer à l’insulTisance de sa respiration, se faisant surtout par le type costo-supérieur.
Etat de la circulation. — On sait qu’avant Jurine les auteurs n'étaient pas d’accord sur l’état du pouls ; les uns l’avaient trouvé irrégulier, intermittent, les autres sans irrégularité ni intermittence. Généralement, chez les malades très impressionnables, il était peu fréquent et même déprimé : cela coïncidait avec l’existence de sueurs troides et l’anéantissement des forces. Chez quelques autres, les palpitations avaient une violence extrême ; le cœur semblait vouloir s’élancer hors de la poitrine, et on pouvait entendre à quelques pas du malade le choc énergique de la pointe de l’organe contre les jiarois de la poitrine.
Phonation. — La plupart de mes malades ne parlaient pas pendant l’accès ; ils ne faisaient entendre qu’une plainte analogue à celle que jette un homme brusquement surpris et plein d’épouvante. Quand ils pouvaient enfin parler, c’était à voix basse ; la parole était soufflée pour ainsi dire, et émise par monosyllabes.
Etat de la digestion. — Huit fois, à la fin de la crise, survinrent des éructations sans mauvais goût et inodores ; quelques-uns y trouvaient du soulagement. Ils expulsaient ces vents avec beaucoup plus de facilité quand ils étaient assis sur le bord du lit, les jambes pendantes. Notons encore que trois ou quatre fois il y a eu au déclin de l’attaque des nausées et des vomissements quelquefois bilieux, mais plus souvent muqueux.
Sécrétion urinaire. — Blackwall avait observé chez deux de ses malades un malaise de la vessie qui faisait naitre un irrésistible besoin d’uriner. Je n’ai observé cfuelque chose d’analogue que chez le jeune M..., qui, à la fin de deux attaques, réclama mon aide pour pouvoir uriner. Les urines ont toujours eu une limpidité parfaite.
DE l’angine de POITIUNE
Début. — Aucune crise n’a débuté pendant la nuit. L’Angine est survenue brusquement, au milieu des occupations ordinaires du bord. Après quelques instants de repos, la douleur disparaissait, le malade se sentait aussi dispos qu’auparavant ; mais s’il s’agitait trop, s’il mangeait malgré mes recommandations, la crise reparaissait alors aussi bien la nuit que le Jour. Après quelques jours il vaquait à ses occupations ordinaires, sans éprouver de tristesse ou d’inquiétude.
Récidives. — La récidive a été très prompte chez trois de mes malades. Cotte nouvelle attaque tut moins forte, il est vrai, que la première, et plus facile à calmer. Mais indépendamment de ces récidives, je dirai que trois d’entre eux ont été de nouveau atteints au voisinage des Açores, un mois après avoir éprouvé les premières atteintes du mal. Une seule de ces rechutes s’est montrée la nuit. Je n’ai point observé d’intermittence ou de régularité mitre les accès.
Durée et terminaison. — Je n’ai gardé pendant quelque temps sous mes yeux que le matelot qui fut atteint le premier ; il resta encore huit mois à bord sans que le paroxysme se renouvelât ; les autres débarquèrent un mois et demi après la première atteinte de sternalgie. Pendant ce court intervalle, trois de nos hommes ont eu une nouvelle attaque. En ont-ils eu depuis? Je l’ignore, les ayant complètement perdus de vue, mais je ne le crois pas, en songeant au genre de causes qui selon moi avaient déterminé la maladie ; un heureux changement dans la constitution générale, un séjour dans un pays plus chaud, l’abandon d’un état qui prédisposait à la réapparition de la maladie, un équilibre parfait rétabli par une nourriture tonique, entre le système nerveux et le système sanguin, telles sont les causes qui ont dû amener une terminaison favorable.
Deux d’entre eux ont eu à la fin de 1 attaque des douleurs aiguës aux testicules non accompagnées toutefois de gonflement ; mais estce bien là un mode de terminaison, ou, comme le prétend M. Lartigue, une sorte de métastase de cette affection ? Cela me semble difficile à croire et plus encore à cxpliifuer, car si d’une part, on songe à la fréquence de l’orchite spontanée et de l’autre au petit nombre de celles observées à la suite de l’Angine de Poitrine, il paraîtra difficile qu’une orchite puisse être une terminaison normale d’une affection d’une nature si différente.
Notre arrivée en France, en amenant les modifications les plus salutaires à la santé de l’équipage : vivres réparateurs, sommeil
ÉTIOLOGIK
tranquille, abri contre riuimidité, joie de retrouver parents, amis, patrie, devait faire disparaître toute cause de récidive ; mais il n’est pas douteux que si nous eussions navigué plus longtemps, l’influence morbifique se serait fait sentir de nouveau, et alors nous aurions eu do grandes portes à déplorer.
Cos Angines de Poitrine dépendant surtout d’un appauvrissement du sang, étaient moins dangereuses que toute autre, et ce serait surtout à cette classe c[u’on pourrait rapporter ces paroles de Laënnec : « L’Angine de Poitrine, à un léger ou médiocre degré, est une affection très commune, et existe souvent chez des sujets qui n’ont aucune affection organique du cœur et des gros vaisseaux. « Son peu de gravité s’explic(ue encore mieux en songeant qu’aucun de mes hommes n’était rhumatisant ou goutteux, et no présentait de maladie des organes de la circulation.
Je dois dire quelques mots d’un symptôme que M. Desportos regarde comme mortel, et que j’ai observé chez deux de mes malades. Je veux parler des vomissements au déclin de l’accès. Je ne partage point en cela l’opinion du célèbre auteur. Ce n’e.st pour moi c[u’un symptôme douloureux de plus ; il indique l’extension de la névralgie à une partie du pneumo-gastricfue ; mais ce n’est pas de ce côté que réside le danger ; là, ne sont point les sources de la vie. C’est une mauvaise condition de plus pour le malade, un affaiblissement plus grand après l’accès, mais voilà tout. Ajoutons que dans bien des observations mortelles on ne les a point observés, et que par contre, on les a rencontrés dans plusieurs cas qui se sont terminés heureusement.
Je crois avoir clairement établi que ce sont bien des Angines de Poitrine que j’ai traitées à bord de l’Embuscade. Quiconque aurait été témoin des souffrances navrantes de ces malheureux, eût reconnu que le mal était trop grave et mettait trop bien leur vie en danger pour prétendre que c’était là une névralgie ordinaire. Les principaux symptômes caractéristiques se sont tous montrés. Qu’importent quelques phénomènes accessoires dus au lieu, aux conditions, aux causes du mal, ils n’ont fait qu’imprimer à l’affection des modifications légères sans altérer le cachet qui lui est propre.
Au résumé, l’influence des climats, l’humidité et les grands vents provoquèrent ces nombreux cas d’ A ncjor ; les lavages faits avec des torrents d’eau de mer jetés tous les matins sur le pont et dans l’en-
DE l’angine de poitrine
trepont (j’avais vainement demandé au Commandant de nous en affranchir) devaient aussi les favoriser. L’eau de mer absorbée par le bois, les parois du navire et le calfatage, sèche en effet bien moins vite que l’eau de pluie. L’atmosphère de la batterie où les sabords étaient hermétiquement fermés à cause des gros temps était lourde, méphitique, humide et constamment imprégnée de fumée de tabac. Enfin la plupart de ces matelots épuisés par la colique végétale fumaient et chiquaient avec acharnement. Voilà les prédispositions anti-hygiéniques qui, jointes aux maladies antérieures, ont dû favoriser l’apparition du mal et qui l’ont fait naître, du reste, dans des circonstances analogues, ainsi que l’a écrit le professeur Fonssagrives.
A proprement parler et dans le sens rigoureux du mot, ce ne fut point là sans doute une épidémie ; j’ai eu tort peut-être dans l’enthousiasme de la jeunesse et entraîné par cette simultanéité de cas d’Angor, de me servir de cette expression, mais elle seule cependant peut dépeindre fidèlement l’aspect de la maladie frappant si douloureusement et si rapidement tant de braves gens !