‹ Traité de l'angine glanduleuse et observations sur l'action des Eaux-Bonnes dans cette affectionChapitre 27 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'angine glanduleuse, appelée encore angine granuleuse par M. le professeur Chomel, pharyngite granuleuse (docteur Buron, Thèse pour le doctorat, 1851), angine papillaire, laryngite chronique, mal de gorge des ecclésiastiques [Clergymen's sore tJtroat), bronchitis, maladie des follicules de la membrane pharyugo-laryngienne [follicidar disease of the pharyngo-laryngeal membrane, docteur Green), etc., etc., est une affection très commune, et sur laquelle, cependant, on ne trouve dans la science que des indications très rares et peu précises avant ces dix dernières années.

Elle est caractérisée par une altération de la voix continue ou intermittente, par un besoin fréquent de

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faire une expiration brusque et bruyante pour débarrasser le larynx d'un obstacle qui s'oppose au libre exercice de ses fonctions, et enfin par le développement morbide des glandules du pharynx, du larynx et du voile du palais, faisant saillie à la surface de la membrane muqueuse et formant des granulations de volume et de configuration divers. J'ajouterai, comme dernier trait à ce tableau, la connexion très fréquente de cette maladie avec la diathèse herpétique.

M. le professeur Chomel est le premier qui ait distingué cette affection des autres variétés d'angine et de laryngite, qui en ait déterminé les symptômes et les lésions, qui en ait reconnu les conditions pathogéniques, et qui en ait constitué une espèce nosologique à laquelle il a imposé le nom d'angine granuleuse ou glanduleuse. Depuis plusieurs années déjà, il lui avait consacré une place dans son enseignement clinique lorsque ses leçons furent publiées pour la première fois dans la Gazette médicale en avril 18^6 (1).

Six mois après, Horace Green fit paraître la première édition de son importante/ monographie ; c'est le traité le plus considérable qui ait été jusqu'ici consacré à cette affection. Si l'auteur n'a pas vu la relation pathogénique qui existe entre cette angine et la diathèse herpétique, si même il lui a attribué des lésions qui me paraissent appartenir à des maladies d'une na-

(1) M. le professeur Chomel a eu la bonté de me communiquer les notes qui ont servi de texte à ses leçons, et j'aurai plus d'une fois l'occasion de signaler, dans la suite de ce mémoire, les emprunts importants que j'ai faits à ses idées et à ses observations.

ture toute différente, il en a décrit avec soin les symptômes, les lésions essentielles, la marche et les principales variétés. Je n'avais pas lu son ouvrage, lorsque j'ai recueilli les observations qui sont la base de mon travail, et j'ai été conduit, sur beaucoup de points, à des résultats qu'il avait déjà signalés. J'aurai soin d'indiquer cette concordance ou de noter les emprunts que j'ai faits à son livre; d'autres fois je discuterai ses opinions quand elles ne me paraîtront pas suffisamment établies. Il est impossible d'écrire sur l'angine granuleuse sans faire une large part au docteur Greeu, et je me plais à reconnaître très hautement l'intérêt et le profit que j'ai trouvés dans la lecture de son livre (1).

Avant ces travaux tout récents, c'est dans les descriptions de la laryngite et de l'angine qu'il faut chercher les traces, très vaguement dessinées, de l'affection qui nous occupe.

Arétée, qui a le premier décrit l'angine diphthéritique et lui a opposé l'emploi topique des caustiques et des astringents, a consacré un chapitre aux maladies de la luette, dont l'allongement accompagne très fréquemment l'angine glanduleuse ; cet allongement peut, dit-il, devenir une cause de suffocation, car la luette, dans certains cas, descend jusqu'au larynx, et alors elle provoque constamment la toux par la titillation qu'elle y détermine. Cet organe, suivant lui, pourrait se

(1) A Treatise on Diseases of the Air Passages, comprising an Inquiry into the History, Pathology, Causes and Treatment of those Affections of the Throat, called Bronchitis, Chronic Lanjngitis, Clergymen's Sore Throat. New- York, o** édition.

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présenter sous quatre formes différentes : cylindroïde ou en colonne (-/.(wv), terminée par un renflement arrondi eu grain de raisin (c-aç/u'Xvi) (ces deux formes, presque toujours compliquées d'amygdalite, sont accompagnées alors de gène dans la déglutition, et quelquefois de régurgitation par les narines) ; d'autres fois la luette est pointue, en fer de lance, c'est le /.pac^î^ov ; enfin, l't^i/.avTiov est l'affection du voile du palais lui-même, qui s'épanouit comme des ailes de chauve-souris.

La section de la luette, ajoute-t-il, peut, dans toutes les formes, être pratiquée sans danger; cependant, dans le TTa&u)//;, quand il y a rougeur des parties, cette opération expose à l'hémorrhagie. à la douleur, à une augmentation de rinflammatiou; il conseille la saignée, les purgatifs, les ligatures des membres, les ventouses à l'occiput et les autres remèdes indiqués à l'occasion de l'angine, parmi lesquels il rappelle les moyens topiques mtra os medicamentis et adstringentihus et emollientibus utendum. Et ailleurs, illinendum totum os usque ad intimas fauces simpHcibus , . . aut compositis medicamentis (édition de Boerhaave, p. 87 et 88),

J'ai donné un certain développement à l'analyse de ce chapitre d'Arétée, parce que l'on y trouve nettement formulée l'indication d'un traitement local, etcpie cette étude des altérations de la luette, quoique entachée de ces distinctions subtiles qu'Hippocrate, quatre siècles auparavant, reprochait à l'école Cuidieune, n'est pas cependant dénuée d'intérêt.

D'ailleurs, avant l'époque actuelle, rien d'explicite sur l'angine glanduleuse; peut-être faut-il y rattacher

cette vague description que l'on trouve dans Morgagni (traduction deDestouet etDésormaux, t. IV, p. 54).

« La tunique glanduleuse de la voûte du pharynx et » de l'intérieur du nez sécrète quelquefois une humeur » qui possède une propriété corrosive, comme les éro- » sions qui surviennent à ces mêmes parties le prouvent » suffisamment; et j'en ai vu, ainsi que d'autres ob- » servateurs, provenir un crachement de sang qui, dans » quelques circonstances, reconnaît encore pour point » de départ ce que l'on appelle des hémorrhoïdes de » la bouche, et qui pourrait faire croire à une hénior- » rhagie pulmonaire. » Quelques pages plus loin, il raconte l'observation d'un hypochondriaque attaqué d'une petite toux ancienne, accompagnée de crachats teints de sang; ce malade était, dit-il, exténué, son sommeil interrompu, SCS forces affaiblies. Piella, médecin distingué de Bologne, attribua la maladie à une espèce de dartre interne, que l'on ne conduirait à la guérison qu'avec une extrême difficulté, même si elle siégeait sur la peau. Cependant le malade guérit, et seize ans après il fut affecté d'une dartre cutanée qui dura deux ans.

VanSwieten [Commentaria^ etc. De angind cum tumore, t. H, p. 575), après avoir parlé de l'angine accompagnée de tumeurs qui, en se développant dans le voisinage de la trachée et de l'œsophage, peuvent gêner la déglutition et la respiration, ajoute : Cryptœ illœ mucosœ, in phart/nge, œsophago, laryngé, asperâ arteriâ hœrentes, obstructœ et tumentes^ eadem producere possunt mala, dum simul^ his partibus maie affeclis, débita miici

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secretio, omnes has vias lubricantis, déficit. Cette variété est rattachée par Boerhaave à l'angine squirrheuse.Dans les cas rebelles, il conseille de porter, à l'aide d'une canule, sur les parties malades, un pinceau de charpie imbibé d'jicide chlorhydrique.

On lit dans l'ouvrage de Portai, Sur la nature et le traitement de la phthisie, p. 189 (1), l'observation d'une femme de chambre , i[ui avait été très sujette à des rhumes catarrheux ; la fièvre finit par s'y joindre avec des crachements de sang, et une grande difficulté de respirer... les règles se supprimèrent; il survint une douleur vers le larynx. Le son de la voix fut d'abord aigu et ensuite rauque ; la malade ne pouvait trouver de soulagement dans aucune position ; elle mourut vers le sixième mois de sa maladie, sans avoir éprouvé ni sueurs remarquables, ni dévoiement colliquatif.

L'ouverture du corps fit voir que le siège delà maladie était dans le larynx et dans la trachée ; la membrane interne de ce conduit était rouge et couverte de granulations glanduleuses, qui bouchaient une partie du canal aérien ; on en observait deux dans le larynx, qui étaient beaucoup plus grosses. La substance du poumon était saine; j'ai cité 06 fait à cause de cette expression de granulations glanduleuses, qui paraît peut-être pour la première fois dans l'histoire pathologique du larynx ; suivant toute vraisemblance, cependant, il s'agissait ici de toute autre chose que d'un simple engorgement des glandules laryngées. Peut-être cette affection était-elle de nature tu-

(1) Citation empruntée à l'ouvrage de MM. Trousseau et Belloc, p. 92.

berculeuse; l'observation est trop incomplète pour qu'on puisse accorder une entière confiance à cette assertion que la substance du poumon était saine.

En 1837, M. le professeur Trousseau, dans l'ouvrage si remarquable qu'il publia, en collaboration avec le docteur Belloc, Sur la phthisie laryngée, a consigné plusieurs observations, qui me paraissent appartenir à l'angine granuleuse, entre autres l'observation 38' : la malade, qui en fait le sujet, éprouvait une douleur au larynx, surtout quand elle parlait à haute voix; sa luette était œdématiée ; sa voix devenait enrouée le soir, ou quand elle se trouvait dans un appartement dont la température était très élevée. Tous ces symptômes appartiennent à l'angine granuleuse.

A la page 90 du même livre les auteurs ajoutent : «Peut-être pourrions-nous admettre l'existence d'une cinquième espèce de phthisie laryngée, que nous appellerions dartreuse, mais nous n'avons pas assez de faits pour établir cette espèce ; toutefois nous hvrons à l'appréciation du lecteur l'observation suivante :

« Mademoiselle X. . . , âgée de vingt ans, fut prise d'un eczéma du cuir chevelu ; bientôt cet eczéma quitta le cuir chevelu pour se porter sur la face, puis se propager aux ailes du nez, et de là dans l'intérieur des fosses nasales. Alors la face était guérie ; bientôt les fosses nasales vont mieux, mais un mal de gorge assez intense se déclare ; puis celui-ci passé, survient une toux opiniâtre et une extinction de voix presque complète. On applique un traitement topique sur le larynx ; les accidents disparaissent, mais l'eczéma revient aux fosses nasales et

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aux ailes du nez. Un nouveau traitement local le fait disparaître de ces parties ; quinze jours après, le larynx se prend de nouveau. On se décide à faire un traitement général parles bains sulfureux, les préparations mercurielles et les tisanes amères ; depuis lors les accidents ont disparu; mais mademoiselle X... est toujours sujette à s'enrouer pour la cause la plus légère. »

Nous trouvons dans ce fait les conditions pathogéniques les plus communes, et les symptômes les plus essentiels de l'angine glanduleuse. J'insiste sur ces citations pour montrer que si M. le professeur Trousseau n'avait pas, dès cette époque, décrit, dans ses caractères spécifiques, la maladie qui nous occupe, et à laquelle il a donné depuis une attention toute particulière, il l'avait pourtant entrevue, et il a doté la science de la médication topique, qui, dans beaucoup de cas d'affections laryngées, est ou l'élément principal du traitement, ou un utile auxiliaire des autres moyens que l'on met en usage. Si cette médication, en effet, n'était pas complètement inconnue avant lui, elle n'avait été que vaguement indiquée, et n'était pas employée par la plupart des médecins ; il en a fait ressortir les avantages, il en a perfectionné les procédés, généralisé l'application et fixé les règles.

En 1851 , le docteur Buron fils, dans une thèse sur la pharyngite chronique, a consacré quelques pages à la pharyngite granulée; la description qu'il en a donnée est empruntée aux leçons de M. le professeur Chomel. L'auteui' continue, en s'appuyant sur des faits observés par lui dans les Pyrénées, l'opinion de ce savant

maître sur l'efficacité des eaux sulfureuses dans cette affection.

Je n'ai connaissance d'aucun travail important qui ait paru en Angleterre sur ce sujet: dans son Traité sur les maladies du larynœ, publié en 1850, le docteur Hastings attribue à tort au docteur Green le mérite d'avoir fait connaître la laryngite folliculeuse, qui est, pense-t-il, plus rare en Angleterre qu'en Amérique ; il revendique, en faveur de Charles Bell, l'honneur d'avoir employé le premier la solution d'azotate d'argent , comme moyen topique dans les affections du larynx. Appelé auprès d'une malade qui était dans un état d'aphonie complète, d'orthopnée, de suffocation imminente, Bell constata avec le doigt la destruction partielle de l'épiglotte et l'ulcération de la glotte ; il glissa alors derrière la langue un petit bourdonnetde charpie trempé dans une solution d'azotate d'argent, et fixé à l'anneau du mandrin d'une sonde, l'introduisit dans l'ouverture de la glotte, et l'y comprima à l'aide de l'indicateur gauche, qui lui avait servi de conducteur ; le soulagement fut immédiat, et quatre applications successives produisirent une grande amélioration.

Êe docteur Cusak (1), cité par M. Stokes dans son Traité des maladies de poitrine, adopta, dit-il, cette méthode ; il se servait pour ces applications topiques, d'un petit pinceau de charpie, cousu au bout d'un doigt de

(1) M. le docteur Gendriii m'a dit se servir depuis longtemps et avec succès d'un procédé analogue; quelquefois, au lieu de solution d'azotate d'argent, il emploie la pierre infernale pulvérisée.

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gant, dont il revêtait l'index de la main droite, et qu'il portait, dit le célèbre professeur de Dublin, non-seulement sur toute la surface du larynx, mais jusque sur la glotte (1).

Je ne multiplierai pas davantage ces citations ; elles suffisent pour montrer combien les conditions organiques de cette maladie étaient méconnues avant l'enseignement de M. le professeur Chomel, et avant l'apparition de l'ouvrage du docteur Green en 1846; aussi le médecin de New-York se demande si cette affection est nouvelle, ou si elle avait simplement passé inaperçue? Ce fut en 1832, dit-il, qu'il l'observa pour la première fois; mais déjà, ajoute-t-il, dans le cours de l'année précédente, on avait remarqué sur plusieurs points de la nouvelle Angleterre qu'un grand nombre d'ecclésiastiques étaient atteints d'une maladie particulière, qui les rendait incapables d'exercer leur ministère (2) . Malgré ses recherches, il ne put découvrir la trace d'aucune observation analogue avant 1830 ; «cette année fut marquée par l'invasion d'une épidémie de grippe qui sévit sur tout le monde civilisé ; cette épidémie

a-t-elle pu augmenter la fréquence de l'angine ou en

(1) Ceci ne détruit en rien ce que j'ai dit plus haut sur l'initiative qui appartient à M. le professeur Trousseau dans l'application de ce moyen thérapeutique. Quelques essais avaient été tentés, mais avaient été restreints à un très petit nombre de cas ou renfermés dans la pratique de quelques médecins, et étaient restés sans échos et sans imitateurs ; ' M. Trousseau en a fait une métliodeetl'a vulgarisée.

(2) Cette circonstance fit donner à la maladie le nom de Clergymen's sore throat.

aggraver les caractères? C'est ce que l'on ne saurait déterminer (i). »

Dans un ouvrage sur les maladies du clergé écrit en 1836 (2), le professeur Lee, de New-York, remarque, à propos de la laryngite chronique, que peu d'années auparavant, elle était presque inconnue, même de nom, ou se montrait sous une forme si bénigne, qu'elle cédait à un traitement simple. Quoiqu'on puisse, sans choquer les vraisemblances, admettre l'influence de la grippe sur l'aggravation et la fréquence de cette maladie (et je reviendrai plus tard sur cette question), on ne doit pas s'étonner qu'elle ait échappé à l'attention des médecins, quand on pense que le croup, si terrible dans ses effets, si nettement dessiné dans ses symptômes, était à peine connu avant la seconde moitié du dernier siècle (3).

Le docteur Green, après avoir énuméré les différents noms qu'a reçus cette affection et en avoir discuté la propriété, l'appelle maladie des follicules de la membrane pharyngo-laryngée {follicular diseuse of lliepharyngo laryngeal membrane) (4). Nous préférons le nom d'angine glanduleuse parce que ce mot d'angine comprend, dans le langage traditionnel, les maladies de la partie supérieure des voies digestives et des voies aériennes (5), et que,

(1) Green, loc.cit.,^. Ix&.

(2) Id., ibid. '

(3) Id., ibid., lxï>.

{k) Green, loc. cit., p. /i9.

{b)Impedttavalde, dolens admodum, vel et impedita et dolens simul deglutitio,atque respiratio, quœ contingit a causé morbosâ agente in partes binis his functionibus inservientes , supra pulmones, et supra stomachum positas, angina vocatur. Boerhaave, aph, 783.

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comme nous le verrons, non-seulement le pharynx et le larynx, mais le voile du palais, ses piliers, souvent même les amygdales et la partie postérieure des fosses nasales, participent au travail morbide. Le mot de follicule exprime d'ailleurs une idée inexacte, car ce ne sont pas des follicules, mais de véritables glandes en grappe qui se trouvent dans les muqueuses pharyngienne et laryngée. Je me servirai indifféremment du mot de glanduleuse ou de celui de granuleuse, qui ne préjuge rien sur la nature de la lésion, et qui exprime seulement l'apparence extérieure de la maladie et son caractère le plus saisissant.

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