SU
Dans l'impossibilité où nous sommes, vu le trop petit nombre d'observations détaillées, d'apprécier par nous-même la valeur des divers moyens de traitement employés par les praticiens anglais, nous nous contenterons d'exposer les résultats que plusieurs d'entre eux ont obtenus, ne choisissant que les cas terminés par la guérison.
Le docteur Marshall-Hall rapporte qu'un enfant de trois ans prit, immédiatement après l'accident, un mélange d'huile et de sirop ; la dyspnée faisant des progrès, on ouvrit la veine jugulaire , mais sans soulagement. La suffocation devenant imminente , on prescrivit l'application d'un certain nombre de sangsues, mais elle ne put être faite. Cependant la dyspnée diminua, et l'enfant fut rétabli au bout de huit jours.
Au rapport du docteur Carmichaël, un enfant de deux ans et demi, qui avait essayé de boire au bec d'une théière contenant de l'eau bouil-
lante, souffrit beaucoup jusqu'au soir, alors on lui administra un purgatif. — Le jour suivant, la mort par suffocation était imminente , on pratiqua la trachéotomie. Le lendemain de l'opération , la réaction fut si grande que l'on dut avoir recours à la saignée. Le dixième jour, l'enfant était complètement rétabli.
L'observation suivante est du docteur W. Wallace :
Un enfant âgé de dix-huit mois, qui avait essayé de boire à une théière contenant de l'eau bouillante, fut transporté à l'hôpital dans un état presque mourant. Le pouls était très rapide et pouvait à peine être compté, tant la faiblesse était grande. Sa respiration était de 60 dans une minute, bruyante et très laborieuse. Sa figure avait une expression de frayeur ; la voûte du palais était blanche et brûlée ; la luette et l'isthme du gosier étaient très tuméfiés. — Le docteur W. Wallace débuta immédiatement par le calomel et poursuivit ce traitement avec une vigueur telle, que l'enfant en prit un gros en moins de vingt-quatre heures. On commença par deux grains, répétés toutes les demi-heures. L'amélioration ne se manifesta que lorsque les symptômes du médicament furent devenus constitutionnels. — Au bout de quelques heures, le soulagement fut sensible, et il ne s'était pas écoulé trente heures depuis l'accident que tout danger avait cessé, et que la bronchotomie, qui, au premier abord, paraissait indispensable, devint inutile.
« Jamais triomphe de la médecine ne fut plus beau, dit le docteur W. Wallace. — Ce cas démontre à la fois la sûreté et l'efficacité de la méthode introduite par moi, contre cet accident, si terrible et si fréquent dans cette capitale Il est certains cas de
brûlure de la glotte dans lesquels l'emploi seul du calomel n'est pas suffisant; la mort s'ensuivrait, avant que l'action du remède se fût fait senlir, et où il faut avoir recours à la bronchotomie, dans le seul but de gagner du temps. — Notez bien que l'opération seule suffira rarement, et si vous n'avez pas recours en même temps à d'autres mesures, le malade périra par l'inflammation qui, malgré l'opération, s'étendra aux bronches. — Le mieux est, d'après mon opinion, de produire l'action mercurielle. » Le docteur W. "Wallace formule ainsi son traitement : « Si jamais cet accident se rencontre dans votre pratique, ne balancez pas à soumettre votre malade à l'action du mercure. — Souvent il se passe des heures avant que des symptômes sérieux deviennent apparents, et tout à coup des symptômes alarmants se manifestent. — Je vous conseille d'administrer deux grains de calomel de demi en demi-heure, jusqu'à ce
BRULURE DE L' ARRIÈRE-BOUCHE. /i65
que vous obteniez du soulagement. Ce n'est qu'alors que vous pouvez en diminuer la dose et en éloigner les intervalles. Vous persisterez dans l'usage du remède aussi longtemps que tous les symptômes n'auront pas disparu. • — J'ai l'habitude d'ajouter à chaque dose de calomel une demi-goutte de teinture d'opium. — Les symptômes sont-ils d'une intensité telle, qu'ils vous fassent craindre une issue funeste, avant d'avoir produit une réaction mercurielle suffisante, pratiquez tout de suite la bronchotomie, et vous gagnerez du temps. ■ — Poursuivez ensuite le traitement mercuriel jusqu'à ce que vous ayez sauvé votre malade. »
L'efficacité de la méthode du docteur Wallace serait fort remarquable, car cet auteur dit n'avoir perdu, en la suivant, qu'un seul malade sur douze.
Le docteur Jameson a eu à se louer de l'emploi combiné d'un petit nombre de sangsues sur la région sus-sternale, d'un émétique, puis du calomel à doses répétées; — lorsque ce traitement ne suffisait pas, il recourait à la trachéotomie, — qu'il faisait suivre d'une médication variée, suivant les accidents, mais dans laquelle le calomel jouait presque toujours un rôle marqué. — Les quatre observations suivantes ont été recueillies par cet habile praticien :
Un garçon âgé de trois ans et demi fut admis à l'hôpital sept heures après l'accident. La respiration était courte, striduleuse, croupale, avec toux ; la déglutition difficile, la figure rouge, mais non tuméfiée ; le pouls à 1 00. On ne voyait pas d'ampoules dans la bouche; l'enfant répondait aux questions, mais d'une voix rauque. Le cas ne paraissant pas très urgent, M. Jameson prescrivit un émélique et deux sangsues à la région sus-sternale. Ces moyens produisirent un grand soulagement, car, après les vomissements, le malade but très librement et sans grande douleur. On donna dans la nuit un grain de calomel toutes les trois heures. Le lendemain matin, il ne conservait qu'une toux légère qui fut enlevée par un petit vésicatoire ; et le jour suivant, on le renvoya guéri.
La trachéotomie a été pratiquée chez les malades suivants, qui I ont guéri :
Un enfant âgé de vingt-sept mois fut apporté à l'hôpital le 9 mai j 4 842 à midi, trois heures après l'accident. — On commença par ! donner un émétique. — A trois heures environ, on pratiqua la trachéo-
j tomie, en enlevant avec les ciseaux une portion de trois anneaux.
L'enfant respira tout de suite librement par la plaie , on lui donna un peu
de vin et d'eau, et il fut placé dans son lit avec des bouteilles chaudes aux pieds; on fit entretenir un bon feu dans la chambre (mai). — Le soir, l'enfant fut trouvé pâle, haletant, le pouls rapide et faible, avec une tendance au coma. — Large vésicatoire le long de l'épine; calomel, un grain toutes les heures ; arrow-root et vin pour la nuit.
4 0. La nuit a été calme ; le vésicatoire a bien levé; l'enfant respire librement par la plaie, qu'il faut fréquemment débarrasser du mucus avec une éponge. — Calomel à petites doses avec hydrarg. cum crelâ et poudre de Dower toutes les heures. Le soir, une notable matité sous la clavicule gauche, avec respiration puérile dans le poumon du même côté, nécessita une application de trois sangsues.
11 . Nuit calme. — L'amélioration s'accrut de jour en jour. — Au sixième jour, on put réunir en partie les lèvres de la plaie avec des bandelettes agglutinatives. — Le 31 mai , on renvoya l'enfant guéri; la plaie était complètement cicatrisée et la voix parfaitement revenue.
Durant tout le traitement, on avait entretenu une atmosphère chaude dans la chambre du malade, ce qui n'a pas peu concouru, suivant l'avis de M. Jameson, au succès des autres moyens.
Un enfant âgé de vingt- deux mois fut amené à l'hôpital le 9 octobre 1842 à six heures du soir, sept heures après l'accident. — Sa mère lui avait fait boire un peu de beurre fondu qu'il avait vomi. — Au moment de son arrivée, la stupeur faisant des progrès rapides, — Y opération, fut pratiquée sans délai. — Une circonstance à noter, c'est que, voyant à l'angle inférieur de la plaie une petite masse charnue qui agissait comme une soupape et gênait l'entrée de l'air, on l'excisa ; c'était un ganglion lymphatique engorgé, du volume d'une amande , et non, comme on l'avait cru d'abord, l'extrémité du thymus. — La respiration se faisant librement par la plaie, l'enfant fut mis dans un lit bien chaud, entouré de bouteilles chaudes. Dès que la réaction fut établie , on prescrivit du calomel avec les poudres de James et de Dower toutes les trois heures, et l'on fit entretenir un bon feu dans la chambre.
4 0. Nuit calme. — État satisfaisant. — Continuer les poudres , petit-lait pour boisson. — Le soir, la respiration s'embarrassa; le pouls était accéléré. — On mit deux sangsues sous la clavicule.
41. État excellent. — Le cinquième jour, l'enfant allait si bien qu'on lui donna du bouillon de poulet avec un peu de pain dedans ; on cessa les médicaments; déjà la voix commençait à revenir. — Le huitième jour, le mucus étant sécrété en grande abondance et surtout avec difficulté , on fit prendre au malade un émélique qui le soulagea beaucoup. — Le 26 octobre, la cicatrisation était complète , la voix était revenue.
Une petite fille âgée de deux ans fut apportée à l'hôpital le 4 9 décembre 1845, douze heures environ après l'accident. -—On lui avait
BRULURE DE L'ARRIËRE-BOUCHE. Zj67
donné tout d'abord un émétique , mais les symptômes s'étaient aggravés, et lors de l'entrée, elle était dans une asphyxie presque complète. — Malgré son état désespéré en apparence , la trachéotomie fut pratiquée à l'aide de ['excision. — L'enfant fut mise dans un lit chaud, la chambre bien chauffée, et l'on prescrivit de petites doses de calomel et de poudre de James de trois en trois heures. — Le lendemain matin, elle respirait en partie par la plaie et en partie par la bouche.
— Tout allant bien , dès le 21 on cessa les médicaments. Le quatrième jour, la plaie était en partie fermée; le 1er janvier, elle l'était tout à fait.
Quel traitement adopterions- nous en pareille circonstance?
Il est d'abord un point essentiel sur lequel nous insisterions, et qui nous paraît avoir été assez généralement négligé par les praticiens anglais; nous voulons parler du trailement direct.
Ainsi les scarifications des bourrelets pourraient être tentées, malgré les difficultés qu'elles présentent, chez les enfants surtout. Ce serait plus spécialement dans le cas où l'on trouverait des vésicules, des phlyctènes ou un œdème très prononcé sur les parois de la bouche et sur l'isthme du gosier, qu'on recourrait à cette opération; probablement, en effet, les lésions que nous venons de signaler se seraient étendues au pourtour de l'orifice supérieur du larynx.
L'application du froid ne serait-elle pas très utile pour combattre la phlegmasie locale? Employée dès les premiers moments, elle ferait probablement avorter l'inflammation, plus tard elle la diminuerait et préviendrait peut-être la formation de l'œdème ou des phlyctènes. — On emploierait de Veau albumineuse ou non, mais très froide, et même frappée de glace, de la neige aromatisée ou non, des glaces au fruit, à la crème, etc. — On varierait d'ailleurs, en se conformant au goût souvent difficile et capricieux des enfants ;
— et cette précaution serait d'autant plus nécessaire, qu'il conviendrait d'user de ce moyen presque continuellement ou coup sur coup, pendant un temps variable, selon les circonstances. — Si la déglutition était très difficile ou impossible, comme il est peu probable qu'on put retirer quelque avantage de l'application, sur les parties affectées, d'une éponge imbibée d'eau glacée, ou d'un fragment de glace maintenu à l'aide d'une pince de Museux, ne seraitil pas alors utile que le malade remplît à chaque instant la bouche
d'eau très froide? Le froid exercerait peut-être à distance quelque salutaire influence.
Ne conviendrait-il pas aussi, dans certains cas, de toucher les parties affectées avec une solution <X azotate d'argent. — Le docteur Higginbotom (1), en effet, assure que le nitrate d'argent promené sur une brûlure au premier degré diminue la chaleur et la douleur, prévient la vésication et provoque la résolution. — Nous rappellerons à cette occasion la rapidité singulière avec laquelle ont disparu, sous l'influence du nitrate d'argent, les phlyctènes qui tapissaient la voûte palatine et l'isthme guttural chez un malade atteint d'angine laryngée œdémateuse (voyez p. 6Zt et 295).
Valun en poudre ou en solution, — Veau de Saturne , — de chaux, rendraient peut-être aussi quelques services.
Quant au vésicatoire sur les régions antérieure et latérales du cou, nous n'omettrions pas de l'employer.
Et maintenant, supposons que nous soyons appelé auprès de l'enfant immédiatement après l'accident, pendant la période d'incubation dont nous avons parlé, et avant que la respiration ait commencé à s'affecter. Alors nous emploierons le froid , comme nous l'avons dit ; — l'efficacité du calomel à doses répétées nous paraissant assez bien établie, dans cette circonstance, nous administrerons à l'instant même ce médicament, car son action n'est pas instantanée, et nous gagnerons ainsi un temps précieux.
Mais nous ne voyons le malade que lorsque déjà les troubles de la respiration sont arrivés. — Alors, s'il y a réaction fébrile et franche, si la constitution de l'enfant est bonne, immédiatement nous appliquons un nombre variable de sangsues sur la région sous-claviculaire plutôt qu'au cou; prenant bien garde de ne pas trop affaiblir le sujet , dans la prévision de la bronchotomie , qui peut-être deviendra nécessaire. — Immédiatement après les sangsues, un vésicatoire sera appliqué sur les parties latérales du cou , épargnant la région antérieure, toujours en prévision de la bronchotomie. — Le froid — et le calomel seront employés comme dans le cas précédent, — sans négliger, chez certains sujets, les scarifications des bourrelets. — Il sera, pensons-nous, assez utile de maintenir à plu-
(1) Edinb. med, and surg.joum. ; — Revue médicale, 1832, t. II, p. 271.
sieurs reprises les membres inférieurs, jusqu'au-dessus des genoux, dans de l'eau chaude, et non pas très chaude, et additionnée d'une petite quantité de farine de moutarde mise dans un sachet. Ce bain des régions inférieures sera propre à prévenir et à combattre l'influence que la brûlure gutturo- laryngée exerce, croyons-nous, sur le cerveau et sur les poumons. — Le vomitif mm paraît peu utile, à moins d'encombrement muqueux des bronches. — Nous proscrivons les narcotiques , à moins cependant d'indication toute spéciale, et de spasme glottique très prononcé.
Si, malgré ces moyens, l'affection s'aggrave, si de la stupeur survient, si l'auscultation reconnaît que l'air pénètre toujours moins dans les poumons, et à plus forte raison si la percussion constate une diminution dans la sonorité du thorax, etc., alors nous nous hâterons de pratiquer la bronchotomie. Nous inciserons la trachée artère à sa partie supérieure, ou parfois le cartilage cricoïde et les premiers anneaux de la trachée, puis nous placerons une double canule large et courbe. — Nous nous attacherons à relever les forces de l'opéré ; la température de la chambre sera maintenue tiède et humide.
Nous continuerons d'ailleurs à combattre la phlegmasie gutturolaryngée à l'aide du calomélas et du froid local; car nous sommes fort disposé à croire, nous le répétons, que la brûlure de l'arrièregorge exerce par elle-même une action dangereuse sur le cerveau ainsi que sur les bronches et les poumons, action à Laquelle la bronchotomie ne remédie en aucune manière. Nous surveillerons d'ailleurs avec la plus scrupuleuse attention ces divers appareils, nous tenant prêt à combattre les accidents dont ils pourraient devenir le siège.
Si la bronchotomie est refusée par les parents de l'enfant, ou si quelque autre circonstance la rend impraticable, nous tenterons l'emploi de la sonde laryngienne , nous rappelant que chez une enfant de six semaines, atteinte d'une laryngite probablement érythémaleuse, la sonde a rendu quelque service, et bien convaincu que parfois alors il suffit de gagner un peu de temps pour sauver le malade.