QUELQUES AGENTS EXTÉRIEURS
peu prononcée ; les deux poumons étaient fortement congestionnés en bas et en arrière.
Ainsi, une plaie peu étendue et peu profonde est faite à la partie latérale du cou; elle ne pénètre point dans le larynx. — Une hémorrhagie en nappe survient; on recourt, pour l'arrêter, à l'application de l'agaric. — Alors le sang s'infiltre dans le tissu cellulaire sous-cutané et profond du cou , et plus spécialement au côté gauche de la base de la mâchoire où il forme une tumeur. — Presque immédiatement après apparaissent les symptômes de l'angine œdémateuse, — et le malade succombe en quelques heures. — A l'inspection du cadavre, on trouve une infiltration sanguine du tissu cellulaire de la région antérieure du cou ; le sang a pénétré jusque dans l'épaisseur des parois du pharynx, s'arrêtant tout près de l'orifice supérieur du larynx ; — et le pourtour de cet orifice est infiltré de sérosité.
Évidemment ici l'œdème a été le résultat de l'infiltration sanguine ; le sang arrivé près des replis aryténo-épiglottiques est devenu pour leur tissu une cause d'irritation sécrétoire ; et peutêtre la portion séreuse de ce sang , séparée de ses globules , a-t-elle joué ici quelque rôle. — Un tel malheur ne serait très probablement pas arrivé, si, au lieu de masquer en quelque sorte l'hémorrhagie à l'aide de l'agaric, et de transformer ainsi une hémorrhagie externe en une hémorrhagie interne, on se fût appliqué à arrêter réellement la sortie du sang de ses vaisseaux à l'aide de quelque styptique, des ligatures, etc. — Dans les plaies du cou, il sera donc de toute importance de prévenir les infiltrations sanguines du tissu cellulaire, surtout lorsque ces infiltrations tendront à se faire dans la région sous-maxillaire. — Remarquons ici la promptitude avec laquelle l'œdème du larynx a succédé à la plaie et a déterminé la mort du blessé.
c. — Corps étrangers arrêtés ou implantés dans le voisinage du sommet du larynx.
Le docteur W. Lawrence rapporte qu'une femme âgée de trentetrois ans était occupée à souper, entre cinq ou six heures du soir, ; lorsque, en avalant une certaine quantité de pain qui n'avait pas été I suffisamment broyé, une petite croûte resta fixée dans l'arrièrehouche et donna lieu à une sensation très vive de gêne et d'embarras ;
ÉTIOLOGIE.
elle chercha à la détacher en avalant de nouveaux aliments et des boissons ; n'y pouvant réussir, elle porta son doigt profondément, et dans- cette tentative il lui sembla que son doigt ou le morceau de croûte de pain avait déchiré la gorge. Pendant deux heures, elle n'éprouva rien de particulier, puis il survint de la gêne pour respirer. La malade passa toute la nuit dans un état d'agitation extrême, et elle eut deux ou trois violents accès de suffocation... Le lendemain matin, entre autres symptômes, le docteur W. Lawrence aperçut, en abaissant la base de la langue , une tumeur arrondie, grosse comme une cerise, d'un rouge pâle, occupant le sommet du larynx. Malgré une application de sangsues, il survint un violent accès de suffocation; la malade était presque sans connaissance, lorsque l'auteur pratiqua l'incision de la membrane crico -thyroïdienne. Aussitôt l'opération terminée et la canule introduite , la connaissance revint et la face reprit sa coloration normale. Il ne survint aucun accident, et vingt-quatre heures après, on put retirer la canule, l'air passait librement à travers la glotte. Au bout d'une semaine, il ne sortait de l'air par la plaie que lorsque la malade toussait. Vingt jours plus tard, l'ouverture était complètement cicatrisée et la guérison complète.
Un jeune soldat, cité par M. Paradis, avala, en mangeant la soupe, un os qui s'implanta très probablement dans la paroi laryngo-œsophagienne, et qui fut expulsé trente-neuf jours après ; mais bientôt le malade présenta les symptômes d'une laryngite chronique qui se compliqua d'une angine laryngée œdémateuse mortelle en seize heures. L'ouverture cadavérique permit de constater cette double affection du larynx.
d. — Nous ne connaissons aucun exemple d'œdème du sommet du larynx qu'on puisse considérer comme ayant été la suite de Tune des opérations variées qu'on pratique sur les mâchoires, sur les amygdales , la luette, le voile du palais ou le pharynx. — C'est à peine si nous pouvons soupçonner que Yexcision de la luette œdémateuse ait contribué au développement de l'œdème laryngé chez un adulte cité par le docteur Ponnet (n° 6), et qui était affecté de laryngite chronique. — Et il est fort douteux que Y extraction de plusieurs molaires ait joué quelque rôle dans l'apparition de cette même angine œdémateuse, chez un individu atteint de cancer de la langue. (Voyez plus haut.)
e. — Nous étudierons à part (voyez Appendice) l'angine laryngée œdémateuse occasionnée par Veau bouillante ou par sa vapeur.
f.— Nous avons examiné un grand nombre d'observations à'em-
QUELQUES AGENTS EXTÉRIEURS. \h\
poisonnement par les acides sulfurique, azotique, etc., et nous n'en avons trouvé qu'une seule qui fasse mention d'une angine laryngée sur-aiguë (très probablement, avec infiltration sous-muqueuse). Nous reviendrons en détail sur ce fait intéressant observé par M. le docteur Charcellay. (Voy. Bronchotomie.)
g. — Quant aux topiques et aux médicaments irritants, considérés comme cause d'angine œdémateuse, nous voyons que, chez un jeune homme de vingt-quatre ans affecté de laryngite chronique syphilitique, l'œdème du sommet du larynx débuta quarante-huit heures après la première des fumigations mercurielles auxquelles le malade fut soumis. (Observation anonyme, n° 2.)
Le tartre stibié à hautes doses déterminerait-il parfois une inflammation de la gorge, et par suite l'angine œdémateuse. C'est un point que nous avons précédemment cherché à éclairer. (Voyez Pneumonie.)
Enfin, nous signalerons l'observation suivante du docteur Jackson.
Il s'agit d'un homme de cinquante- quatre ans atteint d'une maladie du cœur avec œdème considérable du cou , de la poitrine et des membres supérieurs. Plusieurs remèdes stimulants et toniques furent administrés : ainsi, le carbonate d'ammoniaque, Y esprit de camphre, la teinture d'opium, un mélange de sulfate de quinine , d'élixir de vie et de sirop de gingembre. Ces agents furent remplacés par de petits morceaux de glace destinés à étancher la soif; puis bientôt on revint aux stimulants déjà indiqués. Ce traitement durait depuis neuf jours lorsque débuta une angine laryngée œdémateuse qui fut très promptement mortelle. — A l'ouverture du cadavre , l'arrièrebouche, est-il dit, offrait à peine quelque rougeur.
Les médicaments excitants qui furent mis en usage auraient-ils, par une action toute locale, déterminé sur la gorge et sur le sommet du larynx une légère inflammation, ou même une simple irritation, laquelle aurait été bientôt suivie d'œdème laryngé, en raison de l'état d'infiltration séreuse des parties supérieures du corps ? Nous le soupçonnons sans l'affirmer ; mais dans le doute où nous sommes, nous pensons que chez tout malade affecté d'anasarque, de diathèse séreuse, on doit ou bien éviter autant que possible toute médication qui pourrait enflammer, ou seulement j irriter fortement la gorge et le sommet du larynx, ou bien n'y avoir recours qu'avec certaines précautions; et, par exemple, après chaque
142 ÊTIOLOGIE.
dose, faire boire au malade, à plusieurs reprises et par gorgées, an liquide adoucissant et mucilagineux. Ne perdons pas de vue les cas assez nombreux où chez des individus en diathèse séreuse, la plus légère inflammation du larynx ou de la gorge, causée par le refroidissement, a été suivie d'angine laryngée œdémateuse.
RECAPITULATION.
L'examen de 194 observations, contenant un plus ou moins grand nombre de détails sur les circonstances au milieu desquelles l'angine infiltro-laryngée est survenue, nous conduit à établir les tableaux suivants :
Inflammation aiguë et simple de la gorge. Chez des sujets auparavant bien portants, 31 fois ; — chez des sujets convalescents ou encore atteints de maladies
diverses, 25 fois 56 cas.
I Inflammation pseudo-membraneuse de la
/Inflammation de y gorge 3 —
*° / la gorge et du ( (Deux autres fois, les fausses mem- » I pharynx. 68 cas. \ branes se sont étendues au larynx : voy. g m 1 plus bas.)
g l ! Inflammation gangréneuse de la gorge. 2 —
«js 1 f (On autre cas avec fausses membranes.)
s "a 1 F Pharyngite phlegmoneuse ou ulcéreuse. 5 —
4* V 1 ! (Voy. aussi inflammation de la gorge.)
gjo ] l Glossite (voy. le texte); cancer de la langue. 2 —
£ g, S < / Laryngite érythémateuse sans inflamma-
!■ tion de la gorge. Chez des sujets auparavant bien portants, 2 fois ; — chez
g,s j des sujets convalescents ou atteints de
maladies diverses, 11 fois 13 —
$0 \ Laryngite superficielle et commençante? à —
Laryngite striduleuse (faux croup) ?.. . . 1 — Qa I \ Laryngite pseudo-membraneuse (croup). 3 —
I r \ InHammation du ) Laryngite ulcéreuse aiguë à-
larvnx 89 cas. < Laryngite gangréneuse 2 -
J ' \ Laryngite nécrosique aiguë (chez des con-
valescents de fièvre typhoïde, 12 fois) . 14 — Laryngite chronique : tuberculeuse, tt fois; — syphilitique, lli fois; —
d'autre nature, 17 fois 45 —
Très probablement laryngite syphilitique, mais certainement ulcérations ou cicatrices syphilitiques dans la gorge 3 —
\Épiglottite (voy. le texte)
RÉCAPITULATION . — CONCLUSIONS. 1 h 3
Dans les 157 cas qui précèdent, l'inflammation de la gorge ou du larynx a été le point de départ principal et souvent unique de l'infiltration aryténo-épiglottique.
Dans les observations suivantes, des lésions diverses ont affecté les tissus extérieurs au larynx ; elles ont, sans doute, exercé quelque influence sur le développement de l'angine infiltro-laryngée ; mais l'inflammation de la gorge ou du larynx, qui, le plus ordinairement alors a coexisté, a joué encore ici un rôle important.
/ Séro-purulente ou purulente ÏU cas.
g / Infiltrations. S Gangréneuse 1 —
B j l 30 cas. i Sanguine 5 —
f SL «M Séreuse 10 —
c — ao j Tumeurs solides. j Inflammatoires des glandes 11 —
.S^*3 f 16 cas. ) Par dégénérescences organiques 5 —
w \Pustule maligne 2 —
Telles sont les lésions de la gorge, du larynx ou des tissus voisins qui ont présidé ou coopéré, pour une part variable en importance, au développement de l'angine infiltro-laryngée.
Mais il est un grand nombre d'affections et d'états divers en dehors de la gorge , du larynx ou des tissus voisins, qui ont exercé une influence manifeste ou obscure sur l'apparition de l'angine infiltro-laryngée ; nous les énumérons dans le tableau qui suit :
Broncho-trachéite quelq. cas.
Coqueluche 1 —
Grippe 1 —
Pneumonie aiguë 10 —
Gangrène pulmonaire 3 —
Épanchementpleurétique. quelq. cas.
Tubercules pulmonaires 18 —
Maladies organiques du cœur. 5 —
Anévrisme de l'aorte 2 —
Affections des centres nerveux. 3 —
Rhumatisme 2 —
Érysipèle 7 —
Eczéraa 1 —
Éléphantiasis 1 —
Abcès sous-cutanés 2 —
Convalescence ou à la suite de rougeole quelq. cas.
Convalescence de scarlatine . . 5 cas.
Convalescence de miliaire ?.. 1 —
Variole 3 —
Varicelle 1 —
Fièvre typhoïde 23 —
Morve? 2 —
Choléra 1 —
Hépatite 2 —
Maladie de Bright 1 —
Péritonite aiguë 2 —
Ascite quelq. cas.
Cachexie paludéenne 3 —
Cachexie scorbutique 1 —
Cachexie cancéreuse 1 —
Anasarque, — épanchements
séreux, — diathèse séreuse. 20 —
Convalescence de fracture — k —
ÉTIOLOGIF.
I. — Une prédisposition inexpliquée, insaisissable, préside le plus ordinairement au développement de l'angine infiltro-laryngée. C'est ainsi qu'un individu, observé par notre très regrettable ami Cornbette, fut atteint d'œdème laryngé, périodiquement , pendant plusieurs hivers consécutifs.
II. ■ — Les affections auxquelles l'infiltration aryténo-épiglottique est subordonnée sont locales ou générales.
IIÏ. — Le plus ordinairement cette infiltration est sous la dépendance d' une phi 'e g mas ie aiguë, sub-aiguë ou chronique du larynx ou de la gorge. En effet, sur 19Zi observations, 157 fois, c'est-à-dire dans les quatre cinquièmes environ des cas, la phlegmasie dont nous parlons a été positivement constatée; et, sans doute, elle a existé en réalité beaucoup plus souvent que ne l'indique ce chiffre , car rien ne prouve qu'elle ait manqué dans toutes les observations où elle n'a pas été notée, ni chez plusieurs sujets dont l'ouverture cadavérique n'a pas été pratiquée.
IV. — Diverses lésions voisines du larynx, et situées en dehors de lui, du côté de la peau, contribuent assez fréquemment au développement de l'infiltration ary-épiglottique; quelquefois même elles la produisent à elles seules. Parmi ces lésions il en est à' inflammatoires; il en est d'autres qui agissent surtout en formant obstacle à la circulation veineuse du cou.
V. — Mais il est de nombreuses affections en dehors de celles du larynx, de la gorge ou des tissus voisins, qui jouent un rôle, tantôt manifeste, tantôt plus ou moins obscur, dans la production de l'infiltration laryngée, et par un mécanisme qui varie. Ainsi :
a. — Les unes (bronchite, pneumonie, etc.) nous paraissent imprimer un caractère aigu à la phlegmasie sub-aiguë ou chronique, dont le larynx est déjà atteint.
b. — Parfois un principe morbifique affectant d'abord les régions extérieures du corps se porte peut-être sur le larynx pour y devenir secondairement la cause de l'infiltration (érysipèle, eczéma, rhumatisme...).
CONCLUSIONS. l/»5
c. — D'autres maladies plus générales encore présentent, entre autres manifestations locales, une laryngite variable dans son acuité et dans sa profondeur (fièvre typhoïde, variole, morve ? tubercules, syphilis...).
d. — Plusieurs affections sont accompagnées d'une diathèse séreuse plus ou moins prononcée , laquelle tantôt s'étend au larynx lui-même , tantôt imprime le caractère séreux à la phlegmasie aiguë ou chronique de cet organe.
e. — Parfois le sang liquéfié et profondément altéré s'infiltre dans de nombreux organes, dans les replis ary-épiglottiques en particulier (variole hémorrhagique... ).
f. — De nombreuses affections, avec débilitation de l'économie, avec appauvrissement du sang , non seulement favorisent l'apparition des phlegmasies intercurrentes, de celles de la gorge ou du larynx en particulier, — mais encore leur donnent le caractère œdémateux.
VI. — Tantôt la cause de l'angine infiltro-laryngée est unique : c'est, par exemple, une inflammation aiguë et simple de la gorge ou du larynx chez un individu auparavant bien portant ; — c'est l'extension pure et simple de la diathèse séreuse au larynx ; — c'est une extravasation traumatique de sang dans le tissu cellulaire voisin de cet organe.,.
VII. — Mais beaucoup plus souvent l'angine infiltro-laryngée se développe sous l'influence de causes multiples, agissant simultanément ou successivement. Ainsi un sujet est atteint à la fois d'une inflammation aiguë de la gorge ou du larynx , et d'un phlegmon de la région antérieure du cou ; — un malade est affecté d'anasarque , survient une angine gutturale ; — un autre est atteint d'une laryngite chronique , puis se développe une diathèse séreuse; — ou bien encore il y a anasarque, survient un érysipèle de la face, puis une angine gutturale, etc.
Cette simultanéité ou celte succession de causes diverses, si fréquemment nécessaire à la production de l'infiltration laryngée, est fort importante à signaler pour le traitement prophylactique de l'affection ; — elle explique pourquoi l'angine infiltro-laryngée se [ rencontre beaucoup plus fréquemment , c'est-à-dire dans plus des quatre cinquièmes des cas , chez des sujets convalescents ou
U6 ÉTIOLOGIË.
atteints de maladies diverses, que chez des individus d'ailleurs bien portants ; — elle nous explique enfin, et en grande partie, la rareté de cette même angine.
Nous croyons inutile de récapituler ici les troisième et quatrième chapitres, et nous renvoyons pour cela à l'exposé de l'histoire générale de la maladie (partie VIII, § 1 de ce Traité).