II.e PARTIE. TRAITEMENT PRESERVATIF
D'après l'extrême gravité de l'apoplexie , et l'impuissance de l'art dans la plupart de ses attaques , de quelle importante utilité ne doit pas être le traitement prophylactique ? C'est effectivement le plus efficace. Il convient également aux personnes qui , par leur constitution , leurs habitudes , leurs travaux , leur manière de vivre , sont disposées à l'apoplexie ; et à celles qui , en ayant déjà été frappées , ont à se préserver de rechutes.
Le traitement préservatif consiste presque uniquement dans l'observation judicieuse des règles de l'hygiène : les remèdes n'y sont qu'accessoires.
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g. I." Traitement hygiénique.
Pieds chauds, ventre libre, tête fraîche* tels étaient les préceptes que l'illustre Boerhaave donnait aux individus disposés à l'apoplexie. (S algue s , Hygiène des vieillards.) Lancisi était persuadé de la haute puissance de l'hygiène dans le traitement prophylactique : « Je ne saurais , dit-il (de subitaneis mortibus , cap. 1 8 , pag. io5), assez le répéter; on cherche en vain des préservatifs dans les médicamens quand on néglige les règles d'une sage hygiène. Tous les secours de la médecine sont trompeurs ; un seul est efficace dans tous les temps , dans toutes les circonstances : on le trouve dans un régime de vie sagement ordonné , et dans un heureux calme de l'âme, que ne troublent ni les succès ni les revers. »
Ces moyens valent bien les prières que les Italiens adressent à saint André Avellino pour se rendre favorable ce patron des apoplectiques. (Saignes, Hygiène des vieillards.)
Circumfusa. Les personnes disposées à l'apoplexie habiteront un lieu commode et sain, où l'on n'entretiendra qu'une médiocre chaleur, et
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dont l'air sera constamment renouvelé; elles éviteront avec soin un froid trop rigoureux, et se mettront à l'abri des changemens brusques de l'atmosphère,
Applicata. Les vêtemens appropriés aux saisons, seront aisés, afin de ne gêner en rien la circulation.
Les lits seront plutôt formés de laine et de crin que de plume et d'édredon ; ces dernières substances ayant l'inconvénient de favoriser les congestions cérébrales par la vive chaleur qu'elles entretiennent. Les couvertures seront très-légères , pour le même motif. La personne menacée d'apoplexie dormira la tête élevée.
Les bains chauds seront proscrits; on permettra à peine des bains tièdes de propreté. Les bains froids , ceux surtout où l'on a la liberté de nager , seront au contraire favorables.
Les frictions sèches avec une brosse rude ou un morceau de flanelle , en excitant la peau et y déterminant une irritation dérivative, les lotions froides, toujours suivies d'une vive réaction à la surface du corps , seront également utiles.
Ingesta. Le régime se composera d'alimens doux , de facile digestion et en petite quan-
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tïté (1). Les végétaux frais en feront la majeure partie ; parmi ceux-ci , les fruits acidulés bien mûrs , les légumes rafraîchissans , la betterave , l'endive, la laitue, la chicorée, les épinards et la plupart des herbes potagères seront préférés. On proscrira avec soin les végétaux acres , farineux, qui, à une pénible digestion, joignent l'inconvénient de dégager beaucoup de gaz dans le canal alimentaire.
Parmi les substances animales 3 les viandes blanches, le veau, le poulet, les œufs, le laitage , les poissons saxatiles et littoraux , conviendront exclusivement. Les substances animales excitantes , telles que la chair des bêtes fauves , des oiseaux carnassiers , les viandes noires, les rôtis , les ragoûts épicés , seront sévèrement exclus.
On ne permettra pour boisson que de la limonade , l'orangeade , l'hydromel, une bière faible ou de l'eau rougie. Les liqueurs alcoholiques , le café , les aromates seront rejetés.
On engagera ceux qui sont disposés à l'apoplexie à se priver du repas du soir , ou au moins à le faire très-léger , et long-temps avant de
(i) Hippocrate dit avoir préservé, dans l'Elide, Démocrite de l'apoplexie, par une longue abstinence.
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se coucher; la digestion étant plus lente el plus difficile pendant le sommeil (1).
On se relâchera cependant de la sévérité du régime en faveur des vieillards , des personnes débilitées , et de celles accoutumées à une forte alimentation.
Excréta. On aura le plus grand soin d'entretenir les évacuations naturelles; on évitera surtout la constipation , au moyen de lavemens , ou en prenant de temps à autre un doux laxatif. Les évacuations périodiques, tels que les flux menstruel et hémorrhoïdal; les excrétions habituelles , tels qu'un exutoire , un ancien ulcère , ou une éruption cutanée invétérée , seront soigneusement respectées. Leur suppression pouvant devenir causes déterminantes de l'apoplexie, on se hâtera de les rétablir. On respectera l'habitude des saignées et des purgatifs de précaution que quelques personnes contractent.
Gesta. Un exercice modéré suivi d'un repos proportionné sera très-convenable. On évitera
(i)M Portai a remarqué que depuis qu'on a renoncé de souper à Paris , les attaques d'apoplexie pendant la nuit y étaient bien moins fréquentes.
les excès contraires de l'activité et de l'inaction. Le sommeil surtout ne sera pas trop prolongé ; les veilles, les travaux forcés du cabinet seront défendus. On aura soin de varier ses occupations, et de ne pas se livrer trop long-temps à des méditations sérieuses.
Si la personne exerce un état qui l'expose continuellement à une vive lumière ou à une forte chaleur , ou qui l'oblige à rester dans une position fléchie, on lui conseillera d'en changer, pour en choisir une autre où elle pourra se tenir debout, ou qui n'exigera pas une profonde application.
Percepta. Elle évitera avec soin les excès dans les plaisirs de l'amour, toute passion vive , les grandes émotions; tel qu'un violent emportement de colère, une joie excessive. On l'engagera à se choisir une société gaie et aimable , et à bannir le chagrin.
Les règles d'hygiène qui viennent d'être prescrites , ayant toutes pour but de prévenir la pléthore et les congestions cérébrales , ne seraient applicables qu'à l'apoplexie active , et ne conviendraient nullement à l'apoplexie passive. Si on avait eu le bonheur de guérir une hémorrhagie de cette dernière espèce , on en prévien-
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drait îe retour en tenant le malade au milieu d'une atmosphère sèche , en lui faisant habiter des iitjux élevés. Sa nourriture serait essentiellement restaurante. On aurait soin de lui épargner toute espèce de disgrâce; on l'engagerait se livrer à la joie. Cette conduite ternirait à réconforter l'économie , et à rétablir ainsi le parfait consensus des fonctions et l'égale répartition du sang.
§. II. Traitement pharmaceutique.
Après ce que j'ai dit du traitement hygiénique, i! ne me reste presque rien à ajouter sur le traitement pharmaceutique et chirurgical;
Un régime bien ordonné rend presque toujours les médicamens inutiles. Les anciens étaient cependant bien loin de penser ainsi. La foule de recettes médicamenteuses, toutes plus bizarres les unes que les autres, dont leurs ouvrages abondent , attestent assez la haute importance qu'ils attachaient à ces remèdes. Je ne veux citer pour preuve que les eaux nombreuses prétendues anli-rapoplectiques qui ont été tour à tour en vogue , et à quelques-unes desquelles des médecins modernes tiennent encore. Toutes ces eaux étaient ie produit de la distillation de
l'alcohol sur diverses plantes aromatiques et stimulantes.
On ne peut s'empêcher de rire en voyant avec quelle gravité Camérarius ( Wepfer } Flist, apoplecticorum , pag. 4^o ) proclame la vertu préservative de la résine de mastic mêlée à l'agaric , et mâchée à jeun deux fois par semaine.
Mathœus Blaw ( même auteur , pag. 424 ) préconise avec la même confiance la racine du tapsus (verbascum mas. h. ) , suspendue au cou et portée en amulette.
Théodore Craanen offre une collection nombreuse de drogues curatives ou préservatives de l'apoplexie. (Même auteur, pag. 425.)
Eltmuller a une grande vénération pour la
poudre de crâne humain. (Opéra omnia, p. 584 )
La petite sauge en infusion théiforme a été
spécifique, au dire de Marquet } dans six ou
huit apoplexies. ( Traité de l'apoplexie. )
Parmi les modernes, M. Porta lest celui qui croit le plus a la vertu prophylactique des médicamens. Il annonce (page i5i) que des malades affectés d'œdématie , avec somnolence, ont non-seulement été préservés de l'apoplexie , mais encore guéris de leur œdématie par l'usage des sudorifiques , les décoctions de squine , de bardane, de salsepareille , aiguisées par l'alcali volatil ? aux-
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quels il joignait des antiscorbutiques , des bols composés des extraits de digitale , d'ellébore blanc , de polygala , de serpentaire de Virginie , de poudre de scille , de sel de tartre , avec quelques grains d'éthiops martial , d'aloës , etc. 11 dit encore avoir prescrit avec avantage des errhins , des masticatoires excitans , des purgatifs hy dragogues ; et avoir fait porter avec utilité , pendant long-temps, un vésicatoire au bras, un séton à la nuque, et même un ou deux cautères sur les côtés de la colonne cervicale. Il terminait ce long traitement par une série de remèdes toniques, parmi lesquels les ferrugineux tenaient le premier rang.
M. Portai pourrait offrir prise à ces médecins qui, voulant réformer l'abus des médicamens, sont tombés dans des excès contraires.
Prévenir l'embarras des voies digestives par l'usage de boissons légèrement laxatives , de quelques purgatifs doux donnés de loin en loin ; entretenir à l'extérieur un ou plusieurs irritans dérivatifs , tels qu'un vésicatoire au cou , un cautère au bras ; faciliter le libre cours des évacuations périodiques et naturelles ; dégorger au besoin les hémorrhoïdes , si le sujet est d'une constitution pléthorique ; avoir l'attention de lui pratiquer de temps en temps une petite saignée,
surtout s'il en a contracté l'habitude , tels sont les seuls moyens pharmaceutiques que Fart pourrait raisonnablement associer à un régime hygiénique pour prévenir l'apoplexie et ses récidives.
Si , malgré ces précautions , la tête venait à s'embarrasser , il faudrait redoubler de soins et d'attentions, prescrire la diète la plus sévère, faire quelques saignées, rappeler les évacuations supprimées , ordonner des pédiluves sinapisés , des frictions irritantes, des lotions froides sur la tête ; déterminer une irritation dérivative sur le ventre; mettre enfin en usage tout ce que l'art a de plus puissant pour dissiper ce commencement de congestion cérébrale , ce prélude d'apoplexie, et préserver ainsi l'homme d'une des maladies les plus cruelles.