DU SEVRAGE
bonne, devient mauvaise par suite de maladies, de grossesse, etc. Dans tous ces cas il faut pourvoir à son remplacement.
Le changement de nourrice ne doit pas inspirer d'appréhensions; il convient seulement, lorsqu'on croit devoir remplacer une nourrice, de lui laisser ignorer la résolution qu'on a prise tant que celle-ci n'est pas mise à exécution ; en la prévenant d'avance on s'exposerait, soit à ce qu'elle partît avant l'arrivée de la nourrice nouvelle, soit à ce que la colère altérât son lait.
Un enfant de quelques mois fait parfois difficulté de prendre le sein d'une femme autre que la nourrice qu'il connaît. Pour y remédier il peut être utile que la nourrice nouvelle lui donne d'abord à teter dans l'obscurité ; il faut surtout avoir de la patience et ne pas se laisser rebuter.
§ 3. — Du sevrage.
On désigne sous le nom de sevrage (du latin separare), l'acte par lequel on sépare l'enfant du sein de sa nourrice, et l'on substitue au lait de femme soit le lait de vache, soit d'autres aliments.
Le sevrage peut être brusque ou graduel. Comme nous l'avons dit plus haut, nous croyons, à moins de cas exceptionnels, qu'il est préférable d'opérer graduellement le sevrage. Au lieu de supprimer brusquement l'allaitement au sein, on habitue l'enfant quelque temps auparavant à prendre les aliments de facile digestion qui doivent pour lui remplacer le lait de femme (voy. p. 898). La transition, bien ménagée, est inolfensive, tandis qu'en changeant tout d'un coup le régime alimentaire de l'enfant, on s'expose à produire une gastro-entérite grave.
Quelle doit être l'époque du sevrage complet ? Avant un an, et surtout avant six mois, le sevrage détermine souvent soit l'athrepsie, soit le rachitisme; d'autre part, un sevrage trop tardit n'est pas sans inconvénients, car il vient un moment où le lait constitue un régime insuffisant, de sorte que l'enfant languit jusqu'au jour où on lui accorde des aliments plus substantiels. En général on peut dire que le sevrage doit avoir lieu de un an à dix-huit mois environ. En France, il est fréquent de tlotuier le sein jusim'à la moitié de la seconde année. A l'étranger, paniculicrement en Allemagne et en Angleterre, il est rare que l'allailemenl se prolonge au delà de la première année. Cela provient peut-être de ce que, dans ces pays, c'est pres(pie toujours la mère (jui noui'rit et qu'on tient à ménager ses forces, d'autant plus qu'une nouvelle grossesse survient souvent à la (in de l'allaitement. Quand on est consulté sur l'époque du sevrage, il faut examiner (juclle est la santé de la mère, qu'on déchargera plus tôt de l'allaitement si elle en est fatiguée, et la santé de l'enfant, qu'on ne doit pas sevrer lorsqu'il est malade; il faut tenir compte de la saison et du nombre de dents qui ont apparu ilepuis la naissance. Ainsi il ne faut pas sevrer un enfant par les grandes chaleurs, parce que le lait de vache, qui constituera la base de l'alimentation, pourrait s'altérer et causer des troubles digestifs qui se traduiraient par des selles vertes liquides et abondantes, et parce que l'été est l'époqne où les entérites
graves sont le plus fréquentes. Nous n'attendons pas, comme Trousseau le recommandait, que l'enfant ait seize dents pour le priver du sein; mais nous faisons en sorte que le sevrage ne coïncide pas avec l'éruption d'un groupe de dents (voy. p. 303) ; nous attendons, par exemple, pour priver complètement l'enfant du sein, huit jours après que l'évolution de l'un de ces groupes est terminée.
Une fois le moment convenable arrivé, il suffit de séparer l'enfant de sa nourrice, et de le confier à une personne qui lui donnera, pendant le jour, les aliments auxquels il est déjà accoutumé; pendant la nuit, un peu d'eau sucrée d'abord, puis dès la deuxième et troisième nuit de l'eau pure, et bientôt l'enfant ne boira plus pendant la nuit. Au bout de très-peu de jours il est déshabitué du sein et l'on peut sans inconvénient le remettre en présence de son ancienne nourrice. Souvent même le sevrage peut être opéré par la nourrice elle-même; il est quelquefois utile, dans ce' dernier cas, d'appliquer sur les mamelons une solution d'aloès, de gentiane ou de quelque autre substance amère, de la moutarde (Cazeaux), pour dégoûter le nourrisson et lui faire perdre le désir de teter.
On a dit que, « chez quelques enfants, une sensibilité précoce rend dangereux l'éloignement de la nourrice; on les exposerait ainsi à une tristesse, à des cris, à un état de marasme qui peut se terminer fatalement » (1). Nous croyons que ces cas sont extrêmement rares.
Des soins que doit prendre une femme quand elle sèvre son nourrisson. — Au moment où elle cesse l'allaitement, la femme doit diminuer sensiblement sa ration alimentaire et surtout la quantité de boissons qu'elle prenait habituellement. Ordinairement on lui donne, en outre, une ou deux légères purgations; on peut encore y joindre une tisane diurétique. On pourra couvrir les seins d'ouate et faire sur ces organes des onctions avec un Uniment camphré ou avec de l'huile de chènevis chaude qui, selon le docteur Coulenot, constituerait un moyen efficace de faire cesser la sécrétion lactée (2).
Tous ces moyens et beaucoup d'autres dont la liste serait interminable, sont bien moins propres à faire véritablement passer le lait qu'à calmer les craintes des femmes qui, dans leurs préjugés, redoutent beaucoup les dangers imaginaires d'un lait répandu. Le médecin est souvent obligé de faire une certaine part à ces préjugés, mais il faut qu'il sache qu'en réalité la thérapeulique est impuissante à tarir le lait. Celui-ci disparait peu à peu et naturellement, quand l'enfant ne tette plus. Voilà la vérité.
La femme qui sèvre a, pendant quelques jours, une tendance à la moiteur qui exige des précautions spéciales contre le refroidissement.
Nous venons de dire que le lait disparaît quand l'enfant ne tette plus. Cela est vrai en général ; mais il y a des femmes chez lesquelles les montées de lait se font sentir pendant longtemps ; d'autres chez lesquelles on trouve
(1) Loraiii, Dict. de méd et de chir. pral., art. Allaitement, p 736
(2) Couteiiot, Ann méd. de la Flandre occidentale, 1856.
quelques gouttes de lait dans lamamelle plusieurs semaines, plusieurs mois et même plusieurs années après le sevrage. Enfin, on rencontre parfois, rarement il est vrai, des femmes qui, après avoir sevré, présentent une véritable galactorrhée contre laquelle la plupart des médications empiriques ou rationnelles viennent échouer pendant des mois et des années.
ARTICLE III
Nous avons dit que l'allaitement par la mère ou par la nourrice est préférable à tout autre mode d'alimentation. Il y a cependant des circonstances rares dans lesquelles la mère ne peut ni allaiter, ni prendre une nourrice sur lieu, ni confier son enfant à une nourrice à distance. Dans ce cas, force est de nourrir l'enfant avec du lait de vache ou d'un autre animal : ânesse, jument, chèvre, etc. C'est à ce mode d'alimentation qu'on donne le nom d'allaitement artificiel.
L'allaitement artificiel se pratique, soit en faisant teter directement l'animal par le nourrisson, soit en administrant le lait au moyen d'un instrument : biberon, verre ou cuiller. Nous exposerons la manière de le diriger dans l'un et l'autre cas, et nous terminerons par une appréciation des différents modes d'allaitement artificiel.
§ 1. — De l'allaitement direct par un animal.
Avec cette méthode on est sûr de faire prendre à l'enfant du lait pur, non altéré, et à une température constante. Elle se prête très-bien aux cas où l'on veut administrer avec le lait un principe médicamenteux, le mercure par exemple, qu'on fait pénétrer dans l'organisme de l'animal par la voie digestive ou par la voie cutanée (voy. p. 808). En revanche, elle rend impossible le coupage du lait (voy. p. 910) et oblige à surveiller l'animal pour qu'il ne blesse pas le nourrisson.
C'est généralement la chèvre qu'on emploie, parce que ses trayons sont faciles à saisir pour l'enfant, et que d'ailleurs cet animal arrive à contracter pour le nourrisson un certain attachement. On choisit de préférence une 'chèvre qui n'ait pas de cornes, dont les poils soient longs, blancs et toulTus, parce qu'elle exhale une odeur moins forte que les autres chèvres. Il est avantageux qu'elle ait mis bas récemment.
Pour faire teter l'enfant, on le i)lace dans un berceau bas, par-dessus lequel la chèvre est en quchpie soito à cheval, et cet animal prend aisénuMit l'habitude de présenter son pis à l'enfant.
On a quelquefois eu recours à la brebis, à l'ânesse, à la vache (I). L'allaitement direct par l'àiiesse, auquel se prêtent bien la forme et le volume du
(1) Cazeaux, Accouchements, 9° éJit., p. 1157.
pis de cet animal, mériterait selon nous la préférence sur tout autre procédé d'alimentation artificielle (voy. plus loin p. 916), et devrait être conseillé aux familles qui se montreraient disposées à passer par-dessus les ennuis qu'il entraîne, et qui pourraient avoir à domicile une ânesse et son ânon, car ce dernier est souvent nécessaire pour entretenir chez sa mère la sécrétion lactée.
L'allaitement par un animal est soumis aux mêmes règles que l'allaitement par la femme, quant à la fréquence des tétées. Mais la quantité de lait qui doit être prise chaque fois varie avec l'animal qui fournit le lait : elle sera la même que chez la femme (voy. p. 887), s'il s'agit d'une ânesse; elle sera moindre, s'il s'agit d'une vache ou d'une chèvre, ainsi que nous l'établirons plus loin (voy. p. 915). On doit après la tetée laver la bouche de l'enfant et le trayon de l'animal.
§2. — De l'allaitement artificiel, sans que l'enfant soit mis au pis de l'animal.
Lorsque l'enfant ne prend pas directement le laità la mamelle de l'animal, il y a lieu de se préoccuper des conditions dans lesquelles ce lait doit être recueiilijConservé, modifié, s'il y a lieu, par un coupage, et enfin administré. Nous allons passer en revue ces conditions, qu'il faut s'attacher à remplir avec un soin scrupuleux, sous peine d'exposer l'enfant aux dangers les plus graves.
Des conditions dans lesquelles le lait doit être recueilli. — Il est rare,
surtout en ville, qu'on ait chez soi l'animal dont on doit donner le lait à l'enfant. En général on prend le lait chez un marchand; il faut donc s'assurer qu'il provient d'animaux bien portants et convenablement nourris, qu'il est pur, c'est-à-dire qu'il n'a subi aucune sophistication, et qu'il n'est pas tourné, c'est-à-dire que sa caséine n'est pas coagulée.
On conseille souvent de donnera l'enfant du lait qui provienne toujours de la même bête, afin qu'il ait toujours la même composition. Ce que nous avons dit montre qu'il faudrait en outre tenir compte de l'heure de la traite, et même se procurer toujours celui du début ou du milieu, ou de la fin de la traite(voy. p. 861). Pour le lait de vache, Donné conseille d'accorder la préférence àcelui qui a été recueilli le matin ; il aurait pu ajouter, au début de la traite. Dans ces conditions, en effet, le lait de vache contient une proportion de beurre beaucoup plus voisine de celle que renferme le lait de femme.
Généralement les marchands mélangent toutle lait qu'ils recueillent et qui est fourni par des vaches nombreuses et de races différentes, de sorte qu'ils ont ainsi un lait, ayant une composition moyenne, désigné sous le nom de lait de marché. En un mot on travaille le lait comme on travaille le vin. C'est à ce lait moyen que Trousseau accordait la préférence. Sa composition étant connue à l'avance, on peut plus sûrement procéder au coupage avec de l'eau, comme nous le verrons plus loin, et établir des règles pour l'alimentation ar- ^
tificielle de l'enfant. Biedert recommande aussi de méLanger le lait de toutes les vaches d'une même étable, afin d'atténuer l'influence du poison tuberculeux, s'il existe dans le lait de l'un de ces animaux.
Autant que possible, il faut que le lait soit recueilli et consommé sur place, car les transports à longues distances modifient désavantageusement ses qualités. C'est, en grande partie, pour cette raison, que l'allaitement artificiel donne, à la campagne,' des résultats un peu moins mtuvais qu'en ville.
Des conditions dan'* lesqueUc* le laît do't élre conservé- — Le lait
une fois recueilli, il faut empêcher qu'il ne tourne, c'est-à-dire que sa caséine ne se coagule. Cette coagulation se produit, comme nous l'avons dit page 851 lorsque, sous l'inHuence d'un ferment spécial, la lactose ou sucre de lait s'est transformée en acide lactique. C'est donc à cette transformation qu'il faut s'opposer. Pour cela on peut maintenir le lait à une basse température, tuer les ferments par l'ébullition, ou alcaliniser le lait par l'addition de bicarbonate de soude (0",50 par litre), comme l'ont recommandé Darcet et Petit (1).
Les marchands qui apportent le lait de la campagne à la ville y ajoutent préalablement du bicarbonate de soude, qu'ils appellent de la conserve; après la traite ils le font refroidir dans des caves ; puis ils le placent, pour le transport, soit dans des vases en verre ou en grès hermétiquement fermés, soit dans des vases métalliques, entourés parfois d'un corps mauvais conducteur de la chaleur.
Les personnes qui achètent le lait doivent toujours le tenir au frais. En hiver, cette précaution suffit généralement pour le conserver. En été, il faut, en outre, prendre du lait frais deux fois par jour, le matin et le soir.
En général, il est préférable de donnera l'enfant du lait non bouilli, parce qu'il se digère plus facilement; mais par les grandes chaleurs, il est prudent de le soumettre à l'ébullition dès qu'on le reçoit, afin de prévenir son altération. L'ébullition a encore l'avantage de détruire la plupart des germes morbides qui pourraient se trouver dans le lait.
Pour bien conserver le lait, on doit le mettre dans de petits vases de grès préalablement échaudés à l'eau bouillante, qu'on remplit complètement, qu'on bouche hermétiquement et qu'on place soit à la cave, soit dans un seau d'eau de source ou de puits. Comme une nouvelle quantité de ferments provenant de l'air peut s'introduire chaque fois que l'on ouvre le vase pour y puiser, le mieux est d'avoir un certain nombre de petits vases soigneusement fermés contenantchacun la quantité de lait nécessaire pour un repas, de sorte que le pot soit vidé chaque fois et nettoyé immédiatement à l'eau bouillante ; de cette façon le lait n'est jamais dans un pot à moitié vide et par conséquent il est à peu près à l'abri des parasites qui existent dans l'air et qui peuvent l'altérer.
On doit éviter de transvaser inutilement le lait. Cette opération le prédispose à la coagulation, soit en exerçant sur lui une perturbation moléculaire,
(I) Darcet et Petit, Revue mêd., t. [, p. 2U, 1839.
comme le pense Bouchardat, qui a attiré l'atlention sur ce point (1), soit peut-être tout simplement en multipliant les occasions d'ensemencement par les germes de l'air.
Il nous paraît presque superflu d'ajouter que si le lait tournait, c'est-àdire se coagulait, quand on le fait chaufîer, il ne faudrait sous aucun prétexte le donner à l'enfant.
Du coupage du lait. — Le lait de vache, beaucoup plus concentré que le lait de femme, est rarement bien digéré par les nouveau-nés; aussi la plupart des médecins conseillent-ils de le couper, c'est-à-dire d'y ajouter une certaine quantité d'eau, pure ou chargée de différents principes. Généralement on y ajoute ausei du sucre, car après l'addition d'eau le lait de vache est beaucoup moins sucré que le lait de femme. Certains auteurs ne sont pas partisans du coupage ; ainsi le professeur Parrot dit qu'il est préférable de donner le lait pur (2). Nous croyons, au contraire, que le lait de vache pur ne convient, en général, qu'aux enfants déjà âgés de quelques mois.
Dans quelle proportion doit-on couper le lait de vache? Quel liquide doit-on employer à ce coupage? Quelle proportion de sucre convient-il d'ajouter? Ces questions ont reçu des solutions très-différentes.
Quelques auteurs fixent la proportion du coupage à un tiers ou un quart. La plupart la font varier, avec raison, suivant l'âge de l'enfant. Ainsi Jacquemier recommande de mêler au lait au moins moitié d'eau pendant les deux ou trois premières semaines, et seulement un tiers d'eau passé ce délai.
D'après Cazeaux, « pendant la première semaine, le lait de vache ordinaire doit être coupé avec les trois quarts d'eau; pendant les premiers mois, avec la moitié ; puis , à moins que les déjections ne soient difficiles, avec un quart seulement jusqu'au sixième mois, époque à laquelle on peut le donner pur » (3).
Cumming (4) n'arrive au lait pur que beaucoup plus tard. Voici comment il recommande de faire le coupage :
Avec eau.. Avec sucre.
De 8 à 10 jours, 1000 gr. de lait 2643 243
A 1 mois 2250 204
(1) Bouchardat, Journ. de phann., t. XIX, p. 472, 1833.
(2) Parrot, Athrepsie, p. 437.
(3) Cazeaux, Accouchements, 9' édit., revue par Tarnier, p. 1158.
(4) Cummiag, On natural and artificial Lactation (Americlourn. of tke med. se, t. XXXIV, 2« série, 1858).
Biedert indique des proportions peu diiïércntes. En supposant qu'on ait du lait bien pur, non écrémé, cet auteur conseille de l'étendre dans les proportions suivantes, selon l'âge de l'enfant :
1" mois 3 parties d'eau et 1 de lait.
3» mois 2 parties d'eau et 1 de lait.
6* mois 1 partie d'eau et 1 de lait.
9' mois 1 partie d'eau et 2 de lait.
12» mois Lait pur.
Pour nous, nous conseillons en général de mettre une partie de lait pour trois d'eau pendant la première semaine ; une de lait pour deux d'eau jusque vers quinze jours; parties égales de lait et d'eau jusque vers deux mois ; puis, progressivement, les deux tiers, les trois quarts de lait, de façon à arriver au lait pur vers six mois.
Le tableau suivant, calculé d'après les analyses de Vernois et Becquerel, indique la teneur de ces différents mélanges en matières proléiques, en beurre et en sels. Quant au sucre, nous dirons plus loin (voy. p. 912) en quelle quantité il faut l'ajouter au lait coupé.