SUR SAINT-GEORGES
L’homme le plus extraordinaire qu’on ait peutêtre jamais vu dans les armes , et même dans tous les exercices du corps, fut sans doute le fameux Saint-Georges : on pourroit lui appliquer ce qu» l’Arioste dit de Zerbin : la nature le fit et rompit le moule.
Il a fait tant de bruit par la perfection qu’il avoit acquise dans les arts , et principalement dans les armes, que son nom semble inséparable de cet ouvrage. J’ose croire que le lecteur verra avec plaisir les détails suivants.
Saint-Georges naquit à la Guadeloupe le 20 décembre 1745, et à l’âge de dix ans fut amené en France par son père. A cet âge il étonnoit déjà les maîtres qu’on lui avoit donnés par sa facilité à apprendre. A treize ans il fut mis en pension chez M. LaBoëssière, où il resta six ans. On l’occupoit le matin à son éducation, et le reste de la journée étoit employé à la salle d’armes. A quinze ans ses
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progrès avoient été si rapides qu’il battoit les plus forts tireurs. A dix-sept ans il avoit acquis la plus grande vitesse. Avec le temps il joignit encore à sa prompte exécution des connoissances qui achevèrent de le rendre inimitable.
Dans les autres arts il reste des monuments de l’habileté de ceux qui s’y sont distingués : les tableaux survivent au peintre, les marbres au statuaire, l’œuvre de musique et de poésie au musicien et au poète ; il n’en est pas ainsi des exercices du corps : la danse, les armes, l’équitation ne laissent point de traces de l’exécution parfaite de ceux qui s’y sont distingués. Les contemporains seuls, témoins de ces prodiges, en gardent le souvenir. Beaucoup de personnes qui ont vu Saint- Georges existent encore, et peuvent attester que tout ce qu’on citeroit de cet homme merveilleux seroit au-dessous de ce qui les a étonnés.
Moi qui l’ai vu de près, moi qui ne l’ai jamais quitté, j’avoue que je suis encore dans l’admiration des assauts qu’il a faits, et qui tous étoient plus surprenants les uns que les autres.
Saint-Georges étoit parvenu à la taille de 5 pieds 6 pouces, très bien fait, doué d’une force de corps prodigieuse, et d’une vigueur extraordinaire; vif, souple, mince, élancé, il étonnoit par son agilité. Jamais personne dans la leçon n’a déployé plus de grâce, plus de régularité. Il avoit
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un développement superbe; sa main soutenue au plus haut le rendoit toujours maître du foible de son adversaire ; son pied gauche solidement établi ne varioit jamais, et sa jambe droite restoit constamment perpendiculaire; cette réunion de moyens lui procuroit ce bel aplomb qui le facilitoit à se relever d’un seul temps et à repartir aussitôt avec la vitesse de l’éclair.
On l’admiroit particulièrement dans sa manière de tirer le mur à toucher; il étoit si sûr de ses moyens qu’il touchoit indistinctement des deux côtés et franchement, observant les principes démontrés au chapitre du mur à toucher. Sa quarte sur les armes étoit sur-tout étonnante. Il surprenoit davantage lorsque l’épée engagée en dedans, il étoit à bonne portée et en garde d’assaut. Il recommandoit de ne pas s’ébranler, se faisant un devoir de ne pas tricher , c’est-à-dire de ne point faire de faux mouvements avant départir. Si par hasard il eût fait le moindre temps, le coup ne comptoit pas engagé en dedans, dis-je; il passoit le coup de quarte sur les armes si promptement, toucboit et repassoit son fleuret dans sa main gauche avec tant de vivacité que le pareur n’avoit pas eu le temps de rencontrer le fer pour la parade. Une telle prestesse doit paroître incroyable à qui ne l’a pas vue.
Qu’on s’imagine ce que peut un tireur avec une
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vitesse pareille ! qui tire à botte nommée , d’une portée folle! qui tient toujours hors de mesure, avec une garde des plus imposantes! Vouloit-on prendre son fer, on ne trouvoit rien; sa pointe avoit une telle légèreté qu’on ne pouvoit la sentir; si malheureusement on voulait s’emporter on étoit pris d’un coup d’arrêt avant que le pied eût touché à terre; enfin on n’osoit rien tenter ; les coups droits, les dégagements se succédoient et accabloient.
Ménageant bien sa vitesse, il ne l’employoiî qu’à coup sûr. Contre un adversaire qui lioit bien la parade, il ne tiroit qu’après avoir fait un temps, afin de passer un coup de légèreté au moment oû l’on joindroit le fer. Op sait qu’en tirant sur un liement, quelque prompt qu?on soit, on peut tirer trop tard, et être paré; en conséquence il faut tâcher de faire serrer le fer, et interrompre le liement par un temps quelconque; c’est ce que Saint- Georges exécutoit avec une grande précision. Il étoit impossible de lui faire des coups pour coups, quelque déterminé qu’on fût. Il avoit l’esprit présent à tout, et ne tiroit jamais sans être assuré du fer. S’il s’aperceyoit qu’on lui opposât un mauvais jeu , le fer étoit dérangé par des croisés et des battements si vigoureux et si élastiques que les bras en étoient brisés; qu’on juge des développements hardis qui s’enspivoient, ainsi