CHAPITRE IV
DU ROLE DE L ASPIRATION DANS LES MALADIES DE I^ E: TOMAC ET DANS LES EMPOISONNEMENTS.
ARTICLE PREiMIER
La cavité de restomac peut être abordée par les voies naturelles de Toesophage, ou par des voies artificielles, en piquant Torgane à travers les parois abdominales au niveau du creux épigastrique. Il est à remarquer que le cathétérisme de l'œsophage n'a été utilisé jusqu'ici que pour remédier aux maladies de ce conduit, tandis qu'il a été complètement négligé dans les affections de Teslomac.
Cependant la cavité de ce viscère est aussi accessible que la cavité de la vessie à nos procédés chirurgicaux, le cathétérisme de l'œsophage n'est pas plus difficile à pratiquer que celui de 1 urèthre, et la muqueuse de l'estomac est, comme toutes les muqueuses à l'état pathologique, susceptible de se modifier sous rinfluence d'un traitement local. Or, si ce mode thérapeutique n'a pas été plus tôt employé, c'est que les moyens mis à notre service étaient insuffisants. Une
opération de ce genre est délicate : il est utile de ménager l'œsophage, dont la muqueuse, si absolument dif-
lerente de la muqueuse de l'estomac, ne supporterait pas sans altération les topiques destinés à celle-ci ; il est encore nécessaire de doser très-exactement Tinjeçtion destinée à Testomac, et on doit la manier de telle sorte qu'on puisse prolonger son action à volonté ou la retirer jusqu'à la dernière goutte quand on le désire.
Grâce aux appareils que nous possédons aujourd'hui, ces différentes manœuvres sont très-faciles à exécuter : les aspirateurs-injecteurs remplissent ce but ; et le manuel opératoire est si simple et si inoffensif qu'il nous sera désormais possible d'intervenir plus utilement et plus directement qu'on ne Ta fait jusqu'ici dans les înaladies de l'estomac.
Les applications de ce procédé sont multiples. S'agit-il d'une maladie chronique, de Tulcère, par exemple? Il nous paraît indiqué de pratiquer tous les jours le lavage et Tiiyection de la cavité au moyen de liquides appropriés. xVu lieu d'administrer le nitrate d'argent par centigrammes et en pilules, ne serait-il pas préférable de l'appliquer loco dolenti exactement comme un collyre, qu'on laisserait à demeure le temps voulu et dont on pourrait neutraliser les effets ultérieurs au moyen d'une injection d'eau salée? Il y aurait pour la gastvorrh^gie des indications analogues. Mais l'une des applications les plus pratiques et les plus directement utiles du procédé est réservée au traitement des empoisonnements. L'observation suivante, si intéressante, que je dois à l'obligeance de M. le D' Paul, vient à Tappui de ce que j'avance et prouve tout le bénéfice qu'on peut retirer du nouveau procédé.
160 DE l'aspiration dans les 0R6A^ES.
Empoisonnement d'un enfant^ six heures après Sc7 naissance, par une cuillerée à dessert de laudanum de Sydenham.
Emploi de Vappareil aspirateur de M. Dieulafoy, — Guérison. (Par M. le docteur Paul de Dauville).
Je me trouvais au mois de janvier dernier à Bone (Algérie), auprès d'un parentdont la femme était sur le point d'accoucher; sa sœur M"® L***, également dans la même situation, habitait le même appartement. Ces deux dames furent prises en 'même temps des premières douleurs; mais madame L*** prit l'avance et, en une heure et demie, accoucha d'une fille trèsbien constituée. L'enfant fut confiée à une dame amie pour recevoir les premiers soins, et je retournai auprès de W" P. dont le travail se faisait beaucoup plus lentement. Une sage-femme très-expérimentée, W^^ Mareschal, qui nous assistait en cette circonstance, avait pensé qu'il serait à propos de faire prendre à la petite fille, cinq ou six heures après sa naissance, une petite dose de sirop de chicorée. La dame qui avait bien voulu donner ses soins à l'enfant se chargea de l'administrer.
Malheureusement, dans l'obscurité, elle se trompa de fiole et fit avaler, au lieu de sirop de chicorée, une pleine cuillerée à dessert de laudanum de Sydenham.
Le père, entrant presque au même instant, s'aperçut, à l'odeur, de Terreur qui venait d'être commise. Terrifié, il vint m'avertir, et comme les deux chambres
n'étaient séparées que par une autre pièce, je fus aussitôt auprès de la petite empoisonnée. Il n'y avait donc pas de temps de perdu.
Je trouvai sous la main un reste de sirop et de poudre d'ipéca que j'administrai immédiatement; mais, soit que la dose fût insuffisante, soit que l'intoxication eût déjà commencé à se produire, dix minutes après son ingestion, les vomissements ne se produisaient pas encore. Vainement cherchai-je à les provoquer en introduisant le doigt dans la gorge, en titillant la luette avec une plume, rien n'y fit. Je jugeai alors que l'enfant était perdue si je ne parvenais à l'instant à retirer par un moyen quelconque le poison de l'estomac. Il n'y avait qu'un moyen mécanique qui pût me donner ce résultat. J'introduisis donc une sonde en gomme par l'œsophage ; sur cette première j'en adaptai une seconde, et j'eus la satisfaction, en opérant une succion avec la bouche, de voir que mon tube plongeait dans les liquides de l'estomac. J'en retirai ainsi environ une cuillerée. J'injectai par le même procédé un demi-verre d'eau tiède, afin de déloger davantage ce qui restait et" en rendre l'aspiration plus facile. Mais les choses allaient bien lentement pour un cas aussi pressant. L'accident remontait à peine à quarante minutes, et cependant l'enfant était déjà dans le coma; la respiration était tombée à dix inspirations par minute (et plus tard jusqu'à huit), les pupilles déjà trèsfortement contractées, les membres en complète résolution, et la tête roulant sur les épaules comme si elle eût été tout à fait détachée du tronc.
Devant les progrès si rapides de l'empoisonnement,
je m'évertuais à aspirer et à envoyer le plus active-
ment possible les liquides de restomac dans ma bouche et vice versa. Tout en opérant ainsi, au milieu du trouble que nous occasionnaient les cris déchirants de la pauvre mère, le désespoir de la dame qui avait commis la fatale méprise, et les inquiétudes que nous donnait notre belle-sœur à laquelle on avait eu l'imprudence de raconter l'accident ; au milieu de tout ce désordre, je sentais cependant que j'avais sous la main quelque chose qui me permettait de mieux faire. Mais il en est toujours ainsi quand on est pressé de trouver : j'avais pensé à toutes les pompes possibles, à tous les instruments que j'avais dans mon coffre ; rien de plus pratique et de plus actif ne se présentait à mon esprit. Enfin, ce fut comme un trait de lumière, l'appareil aspirateur de Dieulafoy me revint en mémoire ; aller le prendre ei l'ajuster sur la sonde fut l'affaire d'une minute. Gomme nous avions là une grande cafetière de café noir, je me mis à laver l'estomac avec le bienfaisant breuvage.
En dix minutes à peine, je pratiquai l'injection et l'aspiration une douzaine de fois en ayant soin diB renouveler chaque fois le liquide. Je terminai en laissant dans l'estomac la valeur d'une tasse de café noir très-fort, dans lequel je mêlai quelques gouttes de rhum. Nous passâmes ensuite aux moyens accessoires : sinapismes promenés sur tout le corps, lavement purgatif suivi d'un lavement au café, entretien de la respiration par la compression et la dilatation alternative des côtes, puis par l'électricité, etc., etc. Au bout de six heures, la respiration redevint à peu près normale, les muscles reprirent leur tonicité, la tète cessa de rouler sur les épaules, et l'enfant ressentit les pince-
Maladies de l'estomac, etc. 163
ments et les flagellations qu'entre-temps nous lui administrions impitoyablement, malgré la désolation de la jeune mère. Trente-six heures après Taccident, sauf la contraction des pupilles qui a persisté trois jours, tout était revenue Tétat normal, et Tenfant, à laquelle nous avions déjà fait ingérer de temps en temps quelques cuillerées de lait, prenait d'elle-même le sein et s'en lirait assez bien.
Quelques jours après, se montra sur le corps une éruption papulo-vésiculeuse qui disparut en une semaine et détermina une légère desquammacion épidermique. Actuellement, c'est une très-belle petite fille qui n'a conservé de l'accident qu'une excitabilité trèsgrande, qui fut surtout très-marquée pendant les premières semaines : le moindre bruit et le moindre attouchement lui occasionnaient des tressaillements et des soubresauts vraiment très-extraordinaires pour une enfant de cet âge.
Je souhaite que, dans une pareille circonstance, le souvenir de l'aspirateur arrive immédiatement à l'esprit de celui à qui il pourra se présenter; pour ma part, je suis convaincu que c'est à son emploi et à la promptitude avec laquelle il nous a permis d'agir qu'est dû le succès obtenu dans ce cas, sur la gravité duquel je n'ai pas besoin d'insister.
ARTICLE II
DU MANUEL OPERATOIRE.
Cette observation nous montre tout le bénéfice qu'on doit attendre d'un pareil procédé. Il n'est certainement
IG4 DE l'aspiration dams les organes.
pas applicable à tous les cas; mais il peut nous rendre les plus grands services. On objectera peut-être qu'il est souvent plus facile de se procurer un vomitif qu'un aspirateur ; je répondrai que Tun n'empêche pas l'autre, et, qu'en présence d'un empoisonnement, on ne saurait prendre trop de précautions pour conjurer les accidents. En pareille circonstance, la première indication est de ne pas laisser à l'absorption le temps de se produire. Or, l'action du vomitif est parfois tardive et souvent incomplète ; l'aspiration, au contraire, permet de laver l'estomac et de le débarrasser en quelques secondes de la substance toxique jusqu'à la dernière goutte.
Le manuel opératoire est fort simple : on pratique d'abord le cathétérisme de l'estomac, puis on adapte à la sonde œsophagienne l'un des tubes de l'aspirateur, et on répète à plusieurs reprises l'injection et l'aspiration d'un liquide approprié et variable suivant Tempoisonnement. Un cas cependant doit être prévu : je suppose qu'on se trouve en présence d'un individu empoisonné, et qu'on n'ait sous la main ni vomitif, ni sonde pour pratiquer le cathétérisme de l'œsophage; il n'y a pas a hésiter, et il faut pénétrer dans l'estomac à travers les parois abdominales au moyen de l'aiguille n° 1 de l'aspirateur. Pour pratiquer cette opération, on commence d'abord par limiter la cavité stomacale au moyen de la percussion faite au niveau de la région épigastrique, et le point sur lequel doit porter la piqûre est fixé à l'avance. On fait alors avaler au malade deux ou trois verres d'eau, ou une boisson quelconque, afin de distendre un peu la cavité stomacale et de faciliter ainsi le manuel opératoire. L'aspirateur étant armé,
c'est-à-dire le vide préalable étant fait, on introduit l'aiguille n° 1 sur le point désigné à l'avance, à la recherche du liquide que le malade vient d'avaler. Grâce au vide préalable, on sait très-exactement à quel moment on pénétre dans l'estomac, et on ne s'expose pas à traverser la poche de part en part. On a soin de n'aspirer qu'une partie du liquide ingéré, afin d'éviter que les parois de la cavité, en s'accolant sous l'influence du vide ne repoussent l'aiguille au dehors, et on pratique peu à peu le lavage de la cavité, au moyen d'un liquide qui varie suivant le poison qui a été avalé.
GHAPITHE V