CHAPITRE PREMIER
DE l'aspirateur ET DE l' ASPIRATION. — HISTORIQUE. — ÉTAT DE LA SCIENCE AVANT ET APRÈS LE 2 NO- VEMBRE 1869.
Le 2 du mois de novembre 1869, M. le professeur Gubler présenta en mon nom, à l'Académie de médecine, un appareil que Je nommai aspirateur, et une note destinée à donner un aperçu général d'une méthode dite d'aspiration. Dans cette note, je démontrais que l'aspiration constitue une méthode de diagnostic et de traitement qui nous permet d'aller avec certitude et sans danger à la recherche de tous les liquides pathologiques, quel que soit leur siège et quelle que soit leur nature. Les ponctions exploratrices peu sûres et parfois dangereuses feront place désormais aux ponctions aspiratrices toujours innocentes ; les organes les plus délicats de l'économie seront traversés sans qu'il en résulte pour eux aucun dommage, et les collections liquides cachées dans la profondeur des tis-
SUS n'échapperont plus à nos moyens d'investigation.
Je disais, dans cette note, que Turine sera aspirée dans les cas de rétention, et que des hernies étranglées pourront être réduites après l'aspiration des gaz et des liquides qui distendent l'intestin. Le même procédé s'appliquera à rhydarthrose, à la péricardite, aux pleurésies aiguës et chroniques, aux kystes de différente nature, en un mot aux épanchements de toutes sortes, séreux, hématiques ou purulents, qui seront recherchés, trouvés et taris jusqu'à épuisement. Le point vraiment dominant que je mettais en relief dans ma communication à l'Académie de médecine, c'est le principe sur lequel est basée cette méthode qui embrasse le traitement de tous les liquides pathologiques, et ce principe est inséparable de deux conditions, à savoir : 1"* l'usage à' aiguilles creuses d'une extrême finesse; 2° la création d'un vide préalable.
Le vide PRÉALABLE ; tout est là. Cette idée si simple et d'une application si facile différenciait du premier coup l'aspiration des procédés qui l'avaient devancée. Depuis Galien et son pyulque, les chirurgiens de tous les temps avaient tâtonné sans trop rencontrer ce qu'ils désiraient, et de leurs recherches étaient nés des appareils à succion, tels que les seringues, les siphons, les pompes et autres instruments tour à tour repris et délaissés. M. Bouchut, dans un savant mémoire \ a étudié la question au point de vue historique ; il nous a fait connaître les transformations et les modifications nombreuses subies par ces
* De la thoracentèse par aspiration dans la pleurésie purulente et dans Thydropueumothorax; Paris, 1871.
appareils depuis Galien jusqu'à Tépoque contemporaine et il en a fait ressortir Tinsuffisance. Après un abandon de bien longue durée, le seizième et le dix-septième siècle voient reparaître le pyulque * avec Jean de Vigo, on applique le trocart avec Drouin, on se sert d'aiguilles avec Mick. De nos jours, c'est encore le pyulque qu'on veut, mais en vain, remettre en honneur en modifiant son aspect et son nom; il devient ballon avec Laugier, trocart avec M. Van den Corput, seringue avec M. Guérin; sa forme change, mais ridée qui l'enfante persiste avec son vice hérédi- ' taire, et ces diverses créations, comme leurs aînées, tombent successivement dans l'oubli.
C'était aller chercher bien loin ce qu'on avait sous la main ; on tournait dans le même cercle sans en sortir, et l'on remontait jusqu'à Galien, alors qu'il fallait penser à Torricelli ou à Guéricke. Qu'ai-je fait? J'ai utilisé le vide et sa force aspiratrice en simplifiant pour la circonstance la machine pneumatique, et j ai montré, en imaginant l'aspirateur, comment on peut, en un instant, avoir à son service un vide puissant, capable d'aspirer à travers les aiguilles les plus fines les liquides les plus épais. C'était bien simple; il suffisait d'appliquer à la médecine un des principes les plus usuels de la physique, mais encore fallait-il y penser, et j'espère qu'on me rendra cette justice que le premier j'en ai eu l'idée.
Dès lors le problème tant cherché pour l'extraction des liquides pathologiques paraissait résolu ; la perfection du vide permettait de faire monter au travers
' Pyulque ou pyulcon de irOov, pus, et sXxw, je retire.
6 DE l'aspiration en GENERAL.
d'aiguilles extrêmement fines des liquides de toute espèce ; la finesse de Taiguille garantissait Tinnocuité des piqûres, Tinnocuité de la piqûre nous donnait le moyen de tenter et d'oser ce qu'on n'avait pas encore fait, et les applications de la nouvelle méthode devenaient innombrables en même temps que le principe étonnait par sa simplicité. A ce moment s'est produit un phénomène qui fatalement accompagne toute innovation, et qu'il faut accepter sans se plaindre, car il est le contrôle le plus certain que nous possédions en matière scientifique. Quand un homme a eu la bonne fortune de trouver ce qu'il cherchait (ou même ce qu'il ne * cherchait pas), on commence toujours par lui contester sa découverte, et que de soins ensuite, que d'efforts, pour arriver à lui prouver que son idée est vieille comme le monde, et dépourvue de toute valeur !
J'avais à peine fait connaître la méthode d'aspiration, que des questions de priorité ont surgi en France et à l'étranger; des réclamations ont été faites, les unes avec bienveillance^ les autres avec aigreur pour ne pas dire davantage, et plus d'un inventeur de trocart et de seringue s'est cru autorisé à réclamer en sa faveur la découverte de l'aspiration. On cherchait même à rabaisser les conditions du débat, et on essayait de limiter à une question de robinets une innovation qui touchait par tant de côtés à la médecine et à la chirurgie ^ .
Les raisonnements les plus sains ne pouvaient convaincre, et pour cause, ceux qui ne voulaient pas voir. Mais, leur disait-on, puisque vous aviez depuis longues années inventé l'aspiration, d'où vient qu'il n'en
1 Séanc(} de rAcadémie de médecine, 26 juillet 1870.
élait fait mention nulle part, tandis que quelques mois ont suffi pour la répandre dans tous les pays? Où sont vos travaux,. dans quel ouvrage sont exposées vos doctrines, dans quels mémoires, dans quels journaux avez-vous consigné vos observations ; où est-il question du vide préalable et de Taspiration appliqués aux épanchements du péricarde, àThydarthrose, aux kystes du foie? Montrez-nous les résultats de ce procédé dans les hernies étranglées et dans la rétention d'urine. D'où vient que vous n'en pourriez citer un seul fait, pas un seul, tandis qu'on les compte aujourd'hui par centaines? Et les prétendus inventeurs se contentaient de tourner la difficulté, ou gardaient le silence.
Or, quand une idée nouvelle surgit, il ne suffit pas d'en réclamer la priorité, il faut encore avancer des preuves et des faits ; nous aurions désiré écarter du débat toute question personnelle, mais il nous parait utile d'établir une fois pour toutes le point de départ et la naissance de cette méthode d'aspiration qui, du reste, est encore assez jeune pour n'avoir pas de généalogie.
Il nous importe peu de rechercher si la différence est grande entre tel trocart, telle seringue et tel aspirateur, laissons pour le moment ces détails d'instrumentation ; ce qui nous intéresse, c'est de fixer d'une façon certaine l'origine de l'aspiration, méthode toute française qui embrasse le diagnostic et la thérapeutique des liquides pathologiques. Je pose donc ainsi la question :
AVANT ma présentation à l'Académie, séance du 2 novembre 1869, le vide préalable était-il employé à la
8 DE l'aspiration EN GÉNÉRAL.
recherche des collections liquides, et l'aspiration étaitelle érigée en méthode; Tavait^on, à une époque quelconque, et dans un pays quelconque , appliquée à la réduction des hernies étranglées, à la rétention d'urine, au traitement de Thydarthrose et des kystes du foie, à l'extraction des épanchements du péricarde ? En existait-il seulement une seule observation en France ou à l'étranger? Eh bien ! mes recherches me permettent d'être affirmatif et exclusif dans ma réponse, et à ces différentes questions, je réponds : — Non.
Que s'est-il passé au contraire après le 2 novembre 1869? La méthode née en France s'est brusquement répandue sur les deux continents, et en peu de temps, pour répondre à ses besoins nouveaux, dix-sept aspirateurs ont été successivement imaginés ^ . Cette idée d'avoir à son service un vide préalable et une force aspi-
* Dans un aspirateur, le principe est invariable; ce qui ne peut changer, c*est la finesse des aiguilles et la création d'un vide préalable bien fait. Quant à la forme et aux dimensions de Tappareil, on comprend qu'on puisse les modifier à l'infini. Je citerai entre autres appareils aspirateurs :
L*aspirateur à encoche de Dieulafoy ;
L'aspirateur à crémaillère de Dieulafoy ;
L'aspirateur de Hamon;
L'aspirateur de Potain ;
L'aspirateur de Smith (Londres) ;
L'aspirateur de Rasmussen (Copenhague);
L'aspirateur de Weiss (Londres; ;
L'aspirateur superposé de Weiss (Londres);
L'aspirateur de Castiaux ;
L'aspirateur de Regnard;
L'aspirateur de Leiler (Vienne);
L'aspirateur de Thénot;
L'aspirateur à vapeur de Fleuret ;
Le double aspirateur de Dieulafoy.
ratrice puissante a si vite été adoptée, que chacun a voulu inventer ou modifier un appareil. On a fait le vide dans des bouteilles, dans des ballons, tantôt par des procédés fort simples, tantôt au moyen de manipulations chimiques fort compliquées.
En quelques mois, j'ai reçu des communications de tous les pays \ La Russie d'abord, dont Tesprit est si progressif, et l'Amérique du Nord nous ont suivi, puis l'Angleterre, l'Autriche, le Danemark, le Mexique, le Portugal, l'Espagne, etc., ont adopté le nouveau traitement des liquides pathologiques, et leurs journaux scientifiques ont été unanimes à le propager. Depuis cette époque, les différentes sociétés savantes s'occupent de la question.
C'est l'aspiration qui vient de susciter à l'Académie de médecine les longues discussions à la suite desquelles le traitement des épanchements de la plèvre est complètement remis en question. Depuis l'aspiration, la rétention d'urine, complication si redoutable dans les maladies des voies génito-urinaires, n'est plus qu'un incident insignifiant; la réduction des hernies étranglées s'opère dans le plus grand nombre de cas au moyen d'une simple piqûre d'aiguille; on vide les
* Je suis heureux de remercier les médecins étrangers qui, dès le début, ont eu obligeance de me prêter leur concours, et qui ont bien voulu me donner des détails sur l'emploi de l'aspiration dans leurs pays respectifs : MM. de Kioter et Zizurin (de Pétersbourg), Kleinberg (de Moscou), Marion Sims et James Liltle (de New-York), Henri Thompson (de Londres), Bilrolh et de Mosetig (de Vienne), Rasmussen (de Copenhague), Bàrbosa(de Lisbonne), C. Chaix ^de Mexico), Sanchez y Rubio ;de Madrid), Minich'(de Venise), Wising (dô Stockholm), Zaldivar (du Salvador).
10 DE l'aspiration EN GÉNÉRAL.
épancheinents du péricarde avec autant de facilité que ceux de la plèvre, et des applications tous les jours nouvelles prouvent qu'on marche sur un terrain qui n avait pas encore été exploré.
L'élan est partout donné; Taspiration est mise à Tordre du jour dans les sociétés de chirurgie et de médecine, dans les réunions sdentifîques et dans tous les hôpitaux; les articles, publiés chez nous sont aussitôt traduits à l'étranger, et les diverses applications de la méthode sont déjà devenues le sujet de plusieurs thèses inaugurales à la Faculté de Paris ^ .
Et depuis quand ces travaux et ces discussions, depuis quand ces mémoires et ces publications nombreuses qui surgissent de toutes parts et qui témoignent du courant nouveau dans lequel les esprits sont entraînés? Depuis le 2 novembre 1869.
Le parallèle que je viens d'établir entre l'état de la science avant et après ma communication à l'Académie, est le meilleur argument que je puisse invoquer en faveur de l'origine certaine de l'aspiration. J'ai donné des dates et des faits, parce que je ne connais pas de
* Traitement de la hernie étranglée par aspiration. Autun, thèse de Paris, 1871.
Traitement de la rétention d'urine par aspiration. Watelet, thèse de Paris, 1871.
Traitement des épanchements du genou par aspiration. Aubry, thèse de Paris, 1871.
Du traitement de l'étranglement herniaire. Lecerf, thèse de Paris, 1872.
Divers procédés de thoracentèse. Ligerot, thèse de Paris, 187"2.
Traitement do la hernie étranglée par aspiration. Brun- Buisson, thèse do Paris, 1872.
Des applications de l'aspiration à la médecine. Gastiaux, thèse de Paris, 1H73.
DU VIDE PRËALJ^BLË. l I
preuves plus absolues ; j'ai répondu d'un seul coup à tous les prétendants à Taspiration, parce que j'aurais eu trop à faire si j'avais dû m'adresser à chacun d'eux en particulier, et j'espère n'avoir pas dépassé les limites d'une simple discussion.
Tel est l'état actuel de cette question . Qu'en pensent ceux qui, dès le début, condamnaient la méthode sans même se donner la peine de la connaître? Quel besoin, disaient-ils, de changer ce qui existe, quelle nécessité de substituer de nouveaux procédés aux anciens ; et d'ailleurs, est-ce que le pus pourrait traverser ces fines aiguilles; est-ce que le vide serait assez puissant pour l'attirer au dehors? Pareilles tentatives avaient été faites vingt fois et n'avaient pas mieux réussi. Raisons que tout cela ! Il fallait étouffer dans son 'germe une innovation qui blessait certaines susceptibilités, et qui avait la prétention de prendre sa place au grand jour, sans respect pour la routine, et sans pitié pour les doctrines vieiUies du passé! Mais, au fait, il n'est pas utile d'insister plus longtemps sur des questions aujourd'hui jugées ^ .