CHAPITRE PREMIER
Pour diviser les tissus vivants, la chirurgie |)OSsè(le des moyens variés, inais presque tous susceptibles de présenter dans leur application des inconvénients plus ou moins graves. Il résulte de là que ce n'est qu'au prix de dangers souvent fort redoutables que l'art chirurgical peut intervenir pour la gnérison d'un grand nombre de maladies.
Les meilleurs esprits ont de tout temps recherché les moyens de diminuer ces ilangers, et les |>lus belles pages de l'histoire de la chirurgie sont assurément celles où se trouve inscrit chaque progrès réalisé dans cette voie. Témoin la hgature des vaisseaux dans les amputations, pratiquée par Ambroise Paré.
Sous les inspirations et d'après les sages conseils de M. le professeur Flourens, qui, lui aussi, a cherché dans plusieurs de ses beaux travaux, et notamment dans ses recherches sur l'ostéogénie et le chloroforme, à faire ressortir de ses investigations physiologiques des conséquences pratiques, je me suis occupé de substituer, aux méthodes généralement employées jusr|u'ici pour sectionner les tissus vivants, un moyen qui réunit à la fois l'avantage d'obtenir des sections promptes sans effusion de sang, et celui de diminuer Tctendue des sur-
2 LEÇONS SUR LÉCRÂSEMENT LINÉAIHE.
faces traumatiques. C'est au moyen de chaînes métalliques mises en mouvement par (le8 appareils doués d'une grande puissance, que j'ai réalisé dans la pratique de la chirurgie ridée d'une méthode opératoire qui a donné jusqu'à ce moment les plus heureux résultats.
Ces chaînes ou ligatures métalliques articulées ont des ovantages que nous allons rapidement indiquera
1* Elles permettent de pratiquer la constriction des tissus vivants avec des cordons beaucoup plus forts et plus volumineux que ceux qui constituent les ligatures ordinaires.
2'' Elles donnent lieu à des plaies sèches, c'est-à-dire non saignantes ; c'est ce qui a été établi par de nombreuses expé* riences faites sur les animaux vivants, et par des opérations plus nombreuses encore, faites chez l'homme sur des parties riches en vaisseaux, et qui donnent lieu fréquemment à des hémorrhagies dangereuses. Exemples : certains polypes, d'énormes tumeurs hémorrhoïdalcs, l'amputation de la langue, etc.
3® Comparé dans son mode d'action aux ligatures ordinaires avec ou sans serre-nœud, l'écrasement linéaire a pour avantages de diminuer les accidents inflammatoires, et les douleurs presque intolérables inhérentes ù l'action des ligatures ; en outre, d'abréger la durée habituellement nécessaire pour la séparation des tissus.
&° Un autre avantage enfin consiste dans lexiguïté relative des surfaces traumatiques auxquelles donne lieu l'écrasemetit linéaire. Ou comprend en effet que sijavant d'opérer la section complète des tissus vivants, on les réduit par une Compression très énergique à la plus simple expression du volume qu'ils puissent présenter, la surface de section se trouve naturellement ramenée aux proportions les plus exiguës^
I; ôngîae de TéoraMiiMinl lîaéaîft.
La méthode de Técrasement linéaire, que j'ai fait connaître flour la prcmièic fois en 1850, a pris sa source dans les études
que j ai faites pour lapplication des serre-nœuds en chirurgie. Ces études nVont conduit à reconnaître l'imperfection radicale des serre-nœuds connus jusqu'ici. Elles m'ont prouvé que tous ces instruments, sans exception, étaient atteints d'un vice consistant dans la rupture prématurée des ligatures les plus fortes, par suite de la production d'une vive arête sur laquelle le fil vient en quelque sorte se couper. C'est en cher« chant les moyens d'obtenir une constriction progressivement croissante des ligatures, sans être exposé à les voir se rompre avant la complète séparation des tissus qu elles entourent, que j'eus l'idée d'employer dans ce but des ligatures métalliques articulées, mises en mouvement par un mécanisme d uae grande puissance. J'obtins ainsi un excellent appareil à écrasement linéaire.
Dans la séance du 28 aoiït 1850, je présentai k mes collègues de la Société de chirurgie mon premier appareil à écralement linéaire, sous le nom de ligature métallique articulée. Voici le texte même de ma communication et de la discussion à laquelle elle donna lieu :
« L'instrument que je présente a pour effet d'exercer sur les parties qu'il embrasse une constriction supérieure à cella que toutes les ligatures connues peuvent donner.
> La raison d'être de cet appareil c'est le fait expérimentât que voici : Toutes les ligatures à constriction progressive, et qui agissent par l'entremise du seiTe-nœtid, sont exposées à se rompre avant d'avoir produit tout l'effet qu'on se proposait dobtenir parla ligature. L'impossibilité où Ion est de savoir silaction du serre-nœud ne va point déterminer la rupture tlu fil a tel ou tel degré de constriction est cause qu'on ne peut sufBsamtnent compter sur les ligatures A serre-nœud, même sur celles qui sont réputées les plus solides.
« Pour critérium de la puissance du mode de ligature articulée que je propose, on peut donner l'expérience suivante: Prenez sur le cadavre une langue de sujet adulte; soumettez^ la à Faction d'une ligature à serre-nœud, et vous verrez que 1^ ligature éclate toujours avant que la section de la langue
à LKÇONS sua LÉCRASEMEMT LlNÉAlKfc:.
soit complète. Au contraire, avec la ligature articulée, laction constrictive atteint son maximum et termine la section. C'est une expérience qui a été plusieurs fois répétée.
Il La cause de cette différence provient de ce que les fils les plus forts, ceux de cordonnet de soie, de métaux de diverse nature» de fil de' chanvre, etc., se brisent toujours avant davoir épuisé toute la force de cohésion qui leur est propre, et cela par suite d'un vice inhérent à tous les serre-nœuds employés jusqu'ici. Ce vice, c'est la production, sur un point ou sur un aulre du serre-nœud, d'une vive arête plus ou moins aiguë sur laquelle le fil se brise prématurément.
» Du reste, Tinstrument que je propose est très simple. Le premier qui ait été construit n'est autre chose qu'une scie à chaîne ordinaire, mais plus fine et complètement cdentée, montée sur la canule aplatie d'un serre-nœud, et s'enroulant sur le treuil ou tourillon placé à l'extrémité de la canule.
» M. HuGuiER. — En quoi cette ligature est-elle supérieure à celle pratiquée à l'aide d'un simple fil métallique?
» M. CiiASSAiGNAC. — En ce que ce fil se rompt et que la chaînette résiste.
» M. GiRALDÈs. — Je regarde l'instrument de M. Chassaignac comme un véritable perfectionnement apporté à la ligature mécanique, en raison de la résistance de la chainette qu il emploie; seulement la difficulté de la nettoyer l'exposera peut-être à des ruptures ultérieures.
w M. Chassaignac. — Il est important de couper promptement la langue par la ligature; c'est le seul moyen d'éviter une sorte d'empoisonnement produit par un pus infect qui s'introduit dans les voies digestives avec les aliments. C'est un danger auquel exposent les lenteurs de la ligature ordi« naire, et que mon instrument prévient par la rapidité de son action. Quanta la douleur, c'est une objection à laquelle le chloroforme a répondu.
» M. GiJERSAKT. — En employant la ligature, on se propose de couper les tissus, non pas rapidement, mais lentement, afin d'éviter l'hémorrhagie, et, sous ce rapport, je ne sais pas (|uel
IDÉE GÉNÉnALE DE LA MÉTHODE. 5
avantagerinstrumentdeM. Chassaignac offrirait sur lebistouri.
9 M. Morel-Lav ALLÉE. — Seloo moi, M. Cbassaignac est parti d'une idée très plausible en chercbant un moyen qui réunit la promptitude du bistouri et la sûreté de la ligature. L*a-t-il trouvé ? Ce qui me parait incontestable^ c'est que la section par son procédé, quelle que rapide qu'elle soit, est loin d'exposer à l'hémorrhagie, comme la section par l'instru-^ ment tranchant. Sous la constriction de la chaînette, les tissus, au lieu d'être nettement coupés, sont broyés, et l'on sait que les plaies par écrasement sont celles qui saignent le moins. Le sang s'arrête ici dans les artères comme par l'action de la mâchure. Peut-être seulement cet instrument, malgré sa puissance, ne divisera-t-il pas les tissus aussi vite que l'espère M. Cbassaignac. Dans ce cas, si d'ailleurs l'expérience vient en sanctionner l'usage, on pourrait y apporter une modification qui imprimât à la chaînette un mouvement de scie, comme dans le procédé de ligature que M. Lucien Boyer appliquait aux polypes utérins.
» M. Chassaignac. — Mon instrument, construit du reste tout autrement que celui de M. Boyer, suffira, je crois, complètement à l'indication. »
Nous indiquerons encore, à titre de document historique, une excellente thèse de M. le docteur BanceUDuptiy, sur le traitement chirurgical des tumeurs hémorrhoïdales. Dans la partie de cette thèse qui est consacrée à l'exposition de la nouvelle méthode que nous avons imaginée pour l'ablation des tumeurs hémorrhoïdales, on trouve: l"" une description très exacte de l'appareil à écrasement linéaire, tel que nous l'avions conçu et fait construire primitivement par M. Mathieu; 2^ des détails circonstanciés tant sur le mode d'action de cet appareil que sur le manuel opératoire pour l'ablation des tumeurs hémorrhoïdales. {Thèses^ Paris, 185ft, p. 29 et suiv.)