‹ Traité de l'épuration des eaux naturelles et industriellesChapitre 23 sur 97 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

« Une eau peut être considérée comme bonne et potable, dit V Annuaire des Eaitx de France^ quand elle est fraîche, limpide, sans odeur, quand sa saveur est très faible, quand elle n'est surtout ni désagréable, ni fade, ni salée, ni douceâtre, quand elle contient peu de matières étrangères, quand elle renferme suffisamment d'air en dissolution, quand elle dissout le savon sans former de grumeaux et qu'elle cuit bien les légumes. »

On pourrait ajouter aujourd'hui à cette définition, classique pour ainsi dire, la condition pour une eau de n'avoir pas été contaminée par des micro-organismes pathogènes, qui, sans changer les caractères organoleptiques de l'eau, la rendent dangereuse.

< Une eau de boisson ne doit pas être désagréable, par sa saveur, sa température, son manque d'aération, à la bouche et à l'estomac. Dans ces conditions, elle n'exciterait pas la sécrétion du suc gastrique et contribuerait à donner une mauvaise digestion. Une eau crue, dure, fatigue les viscères; elle nuit à l'assimilation par la formation de composés durs, insolubles, avec les aliments, dont elle retarde la cuisson. Une eau contenant un excès de substances salines pourra s'opposer à l'action des sucs digestifs et favoriser des actions moléculaires nuisibles. Enfin une eau contaminée par des matières organiques peut apporter dans le tube digestif des bactéries ou des moisissures qui provoqueront des fermentations opposées aux fermentations normales de l'estomac ou de l'intestin (Gautier). »

96 EPURATION DES EAUX

Les reins éliminent par une fillration une notable portion des boissons. Ils rejettent, avec Teau, toutes ou presque toutes les matières que celle-ci tenait en dissolution ; il est donc nécessaire que ces substances salines ou organiques ne fatiguent pas ces organes, que Teau de boisson ne contienne pas, par conséquent, des substances inutiles et surtout toxiques.

Les hygiénistes anglais, Franckland en particulier, admettent que la meilleure eau de boisson doit se rapprocher le plus possible de Teau distillée. Ce n'est pas Topinion des chimistes et hygiénistes français, qui professent généralement qu'une eau doit être légèrement calcaire et doit pouvoir fournir à l'organisme une bonne partie des éléments minéraux nécessaires à l'ossification. Ce qui est hors de doute, c'est que Feau calcaire serait surtout utile à la classe pauvre dont l'alimentation n'est pas assez abondante et en particulier à l'enfant et à l'adolescent.

Le carbonate de chaux est mieux supporté par l'estomac que les autres sels calcaires ou les sels magnésiens. Un excès d'acide carbonique permet d'utiliser pour la boisson, mais pour elle seulement, des eaux qui, sans cela, seraient impotables. L'eau de Saint-Galmier, contenant plus d'un gramme de bicarbonate de chaux et de magnésie, peut être bue presque indéfiniment, parce qu'elle contient près de 2 grammes d'acide carbonique par litre. Cet excès de calcaire, admissible, dans ces conditions, pour la boisson, ne le serait pas pour la cuisson de la viande, des légumes, la fabrication du pain, de la bière, pour les savonnages.

Les sulfates sont lourds à l'estomac et à la dose de 0*^,300 par litre communiquent déjà à l'eau un goût déplaisant, la rendent facilement altérable sous l'influence des agents réducteurs, très répandus dans la nature. Cette eau corrompue prend une odeur désagréable d'acide suif hydrique.

Si l'on peut admettre, dans une eau de boisson, la présence de 0^,5 de bicarbonate de chaux par litre, on doit rejeter une eau contenant 0'^,92 par litre.

Une eau contenant plus de 0k%5 de matières solides par litre peut être considérée comme impotable.

Une eau potable contient souvent de 0*%003 à 0^',018 de chlorures. Une plus forte proportion de chlorures alcalins peut y exister,

mais une faible quantité de chlorure de calcium doit entraîner le rejet de Feau.

De nombreuses observations montrent que les eaux trop calcaires favorisent le développement des calculs vésicaux.

On a dit également que « dans les pays où Ton buvait des eaux chargées de bicarbonate calcique les habitants étaient particulièrement sujets à des dépôts tophacés qui incrustent les articulations et peuvent devenir cause de douleurs rhumatoïdes. Cette curieuse observation mériterait d'être confirmée » (A. Gautier).

Les eaux trop magnésiennes sont, comme les eaux trop calcaires, impropres au savonnage, mais elles cuisent mieux les légumes, elles déplaisent au goût par leur amertume, sont laxalives et par conséquent entravent la digestion et sont débilitantes. Les sels magnésiens tendent à se précipiter sous forme de phosphates ammoniaco-magnésiens dans les reins et la vessie et contribuent très souvent à la formation des calculs.

Les nitrates sont assez bien supportés par l'économie, mais ils indiquent le plus souvent la présence de matières organiques nuisibles. Les eaux trop siliceuses seraient cause, d'après le D' Guilbert, de la carie et de la perte des dents.

Les eaux désaérées peuvent être employées pour la boisson, bien qu'elles soient moins agréables que les eaux contenant de l'air en dissolution. Quand l'oxygène n'existe pas dans une eau naturelle, il est à craindre qu'il n'ait été absorbé par les matières organiques. Dans ce cas, les eaux produisent l'embarras gastrique, des gaz intestinaux, etc.

Les eaux peuvent être souillées : l^par des substances organiques proprement dites et des détritus privés de vie, par des matières organisées vivantes, végétales ou animales.

C'est surtout cette dernière classe de substances qui est dangereuse et dont la présence doit faire rejeter une eau de l'alimentation. On a de nombreux exemples d'eaux chargées de substances humiques et servant à la boisson sans inconvénient, surtout si on a eu soin de les débarrasser par la filtration ou l'ébuUition des organismes vivants qu'elles peuvent contenir. Les eaux noires de

98 EPURATION DES EAUX

rAraérique du Sud, chargées d'acide humique, sont d'excellentes eaux de boisson.

Dans les eaux contenant des substances en décomposition, on peut, il est vrai, caractériser la présence de produits dangereux alcaloïdes putrides, gaz délétères , tels que : Thydrogène sulfuré, l'hydrogène phosphore, l'oxyde de carbone, etc., mais il est rare que ces corps y soient en proportion suffisante pour y être dangereux.

« Il se fait, il est vrai, dans toute décomposition des matières albuminoïdes, animales ou végétales, des ptomaïnes vénéneuses et à certains moments de la putréfaction surtout ; au début, la septicité des matières putrides est à son maximum, mais ce n'est que tout à fait exceptionnellement que ces matières s'accumulent dans les eaux en quantités suffisantes pour les rendre sensiblement et directement nuisibles (A. Gautier). »

Si ces eaux, qui paraissent impotables au premier abord et dont se contentent cependant, en grande partie, les habitants des pays chauds de l'Afrique et de l'Orient, peuvent être tolérées, avec de certaines précautions, dans l'alimentation, combien plus dangereuses sont des eaux qui, sous l'aspect d'eaux potables, limpides, dissimulent les germes redoutables de la fièvre typhoïde et du choléra!

Il est inutile d'insister sur ce point. L'opinion publique s'est vivement préoccupée des révélations des micrographes et des hygiénistes. Il est démontré aujourd'hui surabondamment et chacun sait que le bacille de la fièvre typhoïde, trouvé par Eberth dans la rate et le foie des lyphiques, peut vivre et pulluler dans les eaux de rivière et de source, et que l'eau est l'agent le plus actif de la transmission de cette terrible maladie.

On a pu dire sans la moindre exagération qu'en ouvrant ou fermant les vannes qui substituent à Paris l'eau de Seine contaminée à l'eau de source pure, les ingénieurs de la ville ouvraient ou fermaient les portes à la mort. Les statistiques publiées par M. Brouardel prouvent de la façon la plus absolue qu'il en est ainsi. M. Mosny, dans son Mémoire sur l'eau potable à Vienne, a fait la même démonstration. Dans son rapport sur la fièvre typhoïde dans rarmée\ M. de Freycinet constate que, par suite des mesures prises

* Journal Officiel, 19 février 1890.

pour assurer aux dix-huit corps d'armée de France une eau débarrassée de germes, mesures reconnues encore incomplètes cependant, la mortalité par la fièvre typhoïde a diminué d'un quart dans l'armée et la morbidité dans une proportion encore plus grande.

Il en est des germes du choléra comme de ceux de la fièvre typhoïde. MM. Koch, Marey, Brouardel ont démontré que, dans presque tous les cas, les épidémies de choléra s'étaient développées suivant la distribution des cours d'eau, fleuves, ruisseaux et canalisations qui viennent infecter les quartiers où elles se répandent. La fièvre paludéenne, la dysenterie, la fièvre jaune sont également transmises par les eaux.

Le goitre, d'après les observations les plus récentes, serait également produit par un microbe transmis à l'organisme par les eaux, qui l'ont emprunté eux-mêmes à des sols infectés par des déjections organiques du fumier, etc.

Page 1