CAUSES DE POLLUTION DES EAUX
Au siècle dernier, Parmentier s'exprimait ainsi, à propos du projet mis en avant par Deparcieux d'emprunter Teau de Paris au cours de l'Yvette :
« A la fin de la belle saison, la plupart des petites rivières sont couvertes des dépouilles des arbres, qui pendant l'hiver, se pourrissent et se changent en limons ; les digues, les déversoirs, les bàtardeaux, les vannes, les chanvres, les lins, que Ton fait macérer et rouir dans les ruisseaux ou fosses pratiquées à côté, toutes les immondices, les lavages, les égouts, les eaux pluviales des villes, des bourgs, des villages, des hameaux et des fermes, qui y aboutissent sont encore autant de causes qui infectent l'eau, occasionnant des dépôts qui ralentissent son courant et empêchent qu'elle ne puisse en détruire la source ou les entraîner, même dans les plus grandes crues. Faut-il s'étonner si l'eau qui a séjourné de cette manière dans les écluses malpropres des moulins, qui a lavé des prairies marécageuses, qui a pour fond, rarement du sable, mais toujours un limon et des végétaux qui se décomposent, contracte un goût devenu plus ou moins sensible, à raison des circonstances locales et des saisons ?
« Ce sont, néanmoins, ces eaux, originairement le réceptacle des immondices de tous les endroits qu'elles ont baigné, qui charrient longtemps les résultats des dégraisseurs, des bouchers, des tanneurs, des blanchisseuses, des teinturiers, des fabriques de colle forte ; ce sont, dis-je, ces eaux qu'on estime tant, qui composent
EPURATION DES EAUX RESIDUELLES 399
par leur réunion les grandes et les moyennes rivières en s'y déchargeant. »
Si à cette époque Finfection des cours d'eau était appréciée ainsi par un des savants que préoccupaient les questions d'hygiène, que dire aujourd'hui de l'état des rivières ou des fleuves qui ont traversé les grandes villes et les agglomérations industrielles ou qui ont servi d'exutoires aux usines placées sur leur parcours.
Le développement énorme des grandes cités, la création de nouvelles industries, l'extension considérable prise depuis un siècle par celles qui existaient, ont transformé les rivières, en certains points de leur cours, en de véritables égouts où circule une eau infecte, souillée de toutes sortes de détritus et où la science micrographique nous a révélé la présence de germes malfaisants, causes des plus redoutables maladies.
A la liste des industries données par Parmentier on pourrait ajouter aujourd'hui les féculerieSy les sucreries, les cartonneries^ les papeteries^ les boyauderies^ Ipsi fabriques de margarine^ de chandelles^ les savonneries^ les peignages, les lavages de laines, les usines de dégraissage et à' apprêts^ les fabriques de lard et de poissons salés^ les fabriques de poudrette et dépôts di engrais, les fabriques (Reproduits chimiques et]de matières colorantes^ etc. déversant dans les cours d'eau des matières en suspension ou en solution qui les rendent souvent impropres même aux usages industriels, mais surtout aux besoins de la vie.
Les égouts des grandes villes rejettent des quantités énormes d'eaux infectées ; à Paris, la moyenne de vingt années donne un volume de 260 000 mètres cubes par jour, soit le trentième du volume du fleuve, ce qui représente 125 litres par habitant.
A Londres, la Tamise reçoit 410 litres d'eau vanne par habitant.
Les égouts reçoivent ainsi 70 p. 100 de l'eau distribuée à la ville ou qu'elle reçoit par les pluies; 30 p. 100 des eaux de pluie ou de lavage se perdent dans le sol ou par évaporation, une partie revient au fleuve par les infiltrations, souillée par les détritus rencontrés dans son parcours.
Les grandes villes industrielles rejettent des quantités d'eaux vannes plus considérables encore si on les rapporte au chiffre de la population.
400 EPURATION DES EAUX
Birmingham rejette par jour et par habitant . . 223 litres Glascow — — — 363 —
Reims — — — 400 —
La nature des eaux d'égout varie évidemment dans chaque ville, dans chaque quartier, dans chaque saison.
Pour la ville entière elle dépend de Tindustrie qui y domine ; ainsi les eaux de Reims par exemple, de Roubaix, de Tourcoing, sont surtout souillées par les résidus du travail des laines.
Les eaux d'égout de Paris ont la composition moyenne suivante, rapportée au mètre cube *.
Azote 45 grammes.
Autres matières organiques, volatiles ou combustibles 678 —
Acide phosphorique 49 —
Potasse 37 —
Chaux .401 —
Mafçnésie 22 —
Soude 85 --
Résidu insoluble dans les acides (silice, argile, etc.) . 728 —
Matières minérales diverses 893 —
Les eaux d'égout, en se déversant en Seine, salissent la rivière dans une proportion indiquée par le tableau suivant donné par M. Durand-Claye dans son Mémoire sur la pollution des cours d'eau (Congrès international d'hygiène, 1878).
Les nombres sont rapportés à 1 000 litres.
POLLUTION DE LA SEINB PAR LES EAUX d'ÉGOUT DE PABIS
Aiote organique Azote total OsTgène dsisous
non encore Irans- y compris * eiprimé
fohné Tacote am- en centimètre»
en sela amroonia- moniacal. cubea.
cauz.
Pont d'Asnières, en amont du grand collecteur. L'eau a déjà traversé Paris, mais
n'a pas reçu les égouts généraux . . . 0«',85 l'^jO 5 340
Clichy (en aval du collecteur) 1 51 4 4 600
Saint-Ouen (bras droit) 1 16 2 4070
Saint-Denis (en aval du collecteur) ... 7 27 11 29 1 020
Epinay (bras droit) 1 26 3 1050
Bezons 87 19 1 540
Maisons-Laffitte 79 2 5 3 740
Poissy 45 2 2 6 120
Meulan 40 13 9 600
Rouen » » 10 420
• A. Gautier.
EPURATION DES EAUX RESIDUELLES 401
On le sait, Teau de la Seine est profondément souillée par les substances organiques que lui apportent les égouts.
L'oxygène qu'elle contenait disparaît en grande partie, par suite du travail d*oxydation qui s'effectue sur ces substances organiques. C'est seulement entre Maisons-Laffîtte et Poissy qu'elle revient à son taux normal.
En Angleterre, Franckland, étudiant les eaux des fleuves qui traversent les grandes villes, a conclu qu'après 200 kilomètres ces eaux contenaient encore les deux tiers de leur carbone et de leur azote organique.
Le teneur en substances organiques de ces eaux polluées les rend éminemment propres au développement des bactéries, même si on les a stérilisées.
c Ainsi, dit M. A. Gautier, infection de l'eau, goût nauséabond de croupi, désaération, terrain tout préparé et favorable à la pullulation des microbes de toute espèce, production de gaz et d'autres matières putrides et délétères, tels sont les principaux effets de la pollution des cours d'eau par les égouts et les causes accessoires de l'effet de ces eaux sur l'économie. Nous disons accessoires, car il ne faut pas oublier que leur influence nocive principale réside bien plus dans les germes vivants de toute sorte qu'elles charrient que dans les matières organiques en décomposition. »
Indépendamment de ces inconvénients, il en est d'autres qui résultent de la nature des substances versées dans la rivière. Les eaux de la Bièvre à Paris, souillées par des tanneries, celles de la Vesle à Reims, de TEspierre à Roubaix, salies par les savons et les détritus provenant du travail des laines, sont dans un tel état qu'on ne peut les employer à aucun usage industriel ; à plus forte raison ne peuvent-elles être d'aucune utilité dans les usages domestiques.
§ 2. NÉCESSITÉ DE l'ÉPURATION DES EAUX INFECTÉES
Un pareil état de choses a appelé depuis longtemps l'attention des riverains intéressés et des municipalités et on a cherché le moyen d'y remédier.
Parfois, et c'est le cas de la rivière de TEspierre, entrant souillée
402 EPURATION DES EAUX
sur le territoire belge, les pouvoirs publics ont eu à s'occuper de ces questions et à en chercher à grands frais la solution, pour éviter des difficultés de toute nature.
Dans les grandes villes, comme Paris, où Ton tend de plus en plus à substituer aux anciens systèmes de vidanges l'écoulement total des matières excrémentitielles à Tégout, ce problème se pose de plus en plus et se complique de jour en jour, avec laugmentation toujours croissante du volume des eaux infectées. Aussi pour trancher la difficulté a-t-on proposé de conduire les eaux à la mer par un long égout diminuant ainsi le volume du fleuve de l'apport des eaux de la ville, mais lui rendant à peu près sa pureté primitive.
D'autre part, les économistes se sont préoccupés de la masse énorme des substances fertilisantes perdue ainsi pour l'agriculture. Les matières minérales, les substances organiques essentiellement formées de oarbone, d'hydrogène et d'azote que charrient les égouts sont, en grande partie, empruntées aux récoltes. En les jetant à la mer, on appauvrit le sol d'une façon continue. Si l'eau et l'atmosphère se chargent de lui restituer certains de ces éléments comme le carbone et Thydrogène, il n'en est pas de même des éléments minéraux comme l'acide phosphorique et la potasse. L'azote également fera défaut, la restitution par l'atmosphère étant hors de proportion avec la perte par les récoltes.
La masse de ces substances représente une valeur considérable.
Ainsi en se reportant aux chifl*res donnés précédemment on voit que les égouts de Paris rejettent à la Seine journellement :
11700 kilos d'azote; 4 940 — diacide phosphoriqae ; 9 620 — de potasse.
OU annuellement :
4 300 000 kilos d'azote ;
1 800 000 — d'acide phosphorique ;
3 500 000 — dépotasse.
Ces importantes quantités de matières fertilisantes, rejetées dans les cours d'eau, sont perdues pour l'agriculture.
L'adoption complète du système du tout à Fégout viendrait les augmenter encore dans d'énormes proportions.
Aussi s*est-on préoccupé des moyens de les recueOlir économie quement et de les utiliser et Tétude du problème est-elle venue s'ajouter & la recherche déjà si complexe de Fassainissement des cours d'eau à la sortie des grandes villes.
Epuration à domicile. — L'épuration des énormes masses d'eau d'égout soulève de telles difficultés que Ton a souvent proposé de couper le mal dans sa racine.
Pour les villes, le système de vidanges par fosses fixes simplifiait le problème, mais ne satisfaisait pas aux exigences de l'hygiène. Les appareils mobiles destinés à recueillir les excréments humains sont inspirés par le souci de l'utilisation de ces résidus de l'alimentation et viendraient en aide à l'épuration ultérieure des cours d'eau sans résoudre, il s'en faut, le problème.
Pour les cours d'eau industriels on a cherché également à diminuer les difficultés en les déplaçant et à faire l'épuration chez les industriels eux-mêmes.
Les règlements de police s'opposent déjà au rejet dans les cours d'eau de substances qui pourraient être nuisibles à la santé publique, qui pourraient dépeupler les cours d'eau des poissons qui y vivent ou être cause de détériorations, mais ils sont à peu près impuissants contre la masse de résidus de toute sorte que les industries rejettent constamment.
Le cours d'eau sortant des villes industrielles travaillant la laine, comme Reims ou Roubaix pour ne citer que celles-là, sont chargés de graisses et de savons qui, disséminés dans ces rivières, suffisent à les souiller entièrement, mais, dilués dans une grande masse d'eau, y sont d'une extraction difficile et coûteuse. Récoltées dans l'usine même, les eaux savonneuses, beaucoup plus riches, pourraient être traitées, sinon d'une façon fructueuse, du moins d'une manière moins onéreuse que dans les cours d'eau qui les reçoivent. Un certain nombre d'usines se sont engagées dans cette voie, où se sont produites d'intéressantes recherches.
404 EPURATION DES EAUX
§ 3. TRAITEMENT DES EACX d'ÉGOCT ET DES EAUX-VANNES d'cSïNES
On peut diviser les méthodes d'épuration qui ont été préconisées ou appliquées aux eaux d'égout, en plusieurs classes, de la façon suivante :
1** Clarification par dépôt ou filtration;
2* Désinfection sans clarification ;
3° Traitement électroly tique ;
4** Précipitation chimique avec clarification ;
5** Précipitation chimique avec épuration par le sol ou irrigation ;
6* Irrigation.
Clarification par dépôt ou filtration. — Pour des eaux très chargées de matières en suspension, on a procédé parfois à une simple clarification. Ainsi les égouts de Birmingham déversent journellement à Sattley * 35 000 mètres cubes de liquide que Ton fait séjourner dans des bassins longs de 100 mètres, larges de 30 mètres, peu profonds et divisés en compartiments ; les eaux y séjournent et abandonnent journellement 60 tonnes de dépôt, qui, une fois desséchés, sont livrés à Tagriculture.
On complétait, à Torigine, cette clarification par une filtration à travers des filtres de gravier, traversés de bas en haut ; on a dû renoncer à cette dernière purification à cause du coût élevé de l'entretien et du nettoyage des filtres.
Désinfection sans clarification. — Â Londres, où les eaux d'égout constituent une cause d'infection et de dangers redoutables, on a cherché à détruire les odeurs dégagées par les eaux, sans se préoccuper des matières en suspension. De 1858 à 1860, on opéra cette désinfection en versant dans les égouts de la chaux additionnée de chlorure de chaux et d'acide carbolique.
En 1858, la dépense fut de ce chef de 450 000 francs ".
La purification de Teau était fort incomplète puisqu'on laissait
* Knapp. Chimie technologique^
* Knapp.
EPURATION DES EAUX RESIDUELLES 405
toutes les matières en suspension. Elle n^était que momentanée^ car les eaux ainsi traitées recommençaient à se putréfier au bout de quelques jours.
Hofmann et Franckland, chargés d*étudier cette question, reconnurent que la chaux, le perchlorure de fer ou le chlorure de chaux désinfectent convenablement les eaux d'égout.
En opérant sur 4 543 mètres cubes d'eau, la désinfection était complète si on ajoutait à Teau :
300 litres de perchlorure de fer; 181 kilos de chlorure de chaux.
Il fallait employer des quantités de chaux vive beaucoup plus considérables.
Les liquides, conservant malgré ce traitement leurs germes de putréfaction, recommençaient à se putréfier au bout de :
Deux jours lorsqu'ils avaient été traités à la chaux ;
Quatre jours lorsqu'ils avaient été traités au chlorure de chaux;
Neuf jours lorsqu'ils avaient été traités au perchlorure de fer.
Il résulte des expériences de ces savants que la désinfection permanente des eaux d'égout n'est possible qu'à la condition de séparer les matières en suspension.
Depuis on a employé en Angleterre et expérimenté sur les eaux d'égout de Paris le permanganate de potasse qui s'est' montré agent désinfectant et microbicide énergique, mais pour les raisons que nous avons indiquées plus haut l'efTet de ce produit n'est ni complet ni durable, et son usage ne s'est pas répandu.
Traitement électroljrtiqne. — Dans ces dernières années, on a proposé d'appliquer l'électrolyse à la désinfection des eaux résiduelles des villes ou des usines.
En ajoutant à l'eau à désinfecter un chlorure, comme le chlorure de sodium (sel marin dénaturé) ouïe chlorure de calcium, substance que Ton peut se procurer à bas prix, on produit, d'une part au pôle positif, un composé oxygéné du chlore doué d'un ^rand pouvoir d'oxydation et de désinfection ; au pôle négatif, il se forme un oxyde métallique qui peut produire la précipitation de certaines matières organiques.
On arriverait ^ionc ainsi à deux résultats :
l"" A détraire complètement les matières organiqvies résultant de la putréfaction et les gaz tels que : hydrogène sulfuré, sul&ydrate d'ammoniaque, carbures d'hydrogène et aussi les germes ou microbes ;
2* A précipiter certaines matières tellos que les matières albuminoïdes, et, par conséquent, à clarifier les eaux.
Cette désinfection devrait être suivie d'une décantation ou d'une (îltration.
Les appareils Hermite, dits Électroiyseurs {fig. 147), ont été
Fig. 147. — Electrolyseur Hermite.
créés pour réaliser cette épuration. Le liquide y est divisé en lames minces et subit Faction d'un courant fourni par une dynamo, après avoir reçu l'addition des chlorures à décomposer. Pour cela il drcuîe dans une cuve en fonte galvanisée, où l'amène un tuyau percé de trous, placé à la partie inférieure; il passe entre des électrodes négatives, formées de disques en zinc, montés sur deux arbres horizontanx, et des électrodes positives, composées de tofles de platine maintenues par des cadres en ébonite, puis vient déborder dans un rebord de la boîte, formant canal et s'écoule au dehors par un tuyau.
Le courant, venant dhme dynamo, passe dans une barre de cuivre qui traverse l'électrolyseur, se dis^tribue dans les électrodes de platine et traverse le liquide pour arriver aux disques de zinc,
formant électrodes négatives, et communiquant par la boîte en fonte avec le pôle négatif de la dynamo. On maintient les électrodes négatives dans l'état de propreté nécessaire à leur bon fonctionnement, en faisant tourner lentement les arbres portant les disques ; ceux-ci sont raclés, par suite de ce mouvement, par des couteaux flexibles en ébonite, fixés aux cadres positifs.
Les dépôts tombent à la partie inférieure de la boite en fonte. De temps en temps on évacue les boues par un robinet de vidange environ tous les mois; on lave Fappareil avec de Teau, au moyen d'un tuyau de caoutchouc, sans rien démonter; il n'y aurait donc pas d'entretien spécial et l'usure des électrodes serait à peu près nulle.
Les eaux résiduelles : eaux-vannes des vidanges, eaux d'égout, eaux stagnantes, eaux de marais, sortiraient, d'après l'inventeur, complètement désinfectées de cet appareil et pourraient être versées sans inconvénient dans les cours d'eau.
Il reste à ce procédé, qui paraît coûteux pour ces applications, à recevoir la sanction de la pratique.
Précipitation chimique avec clarification. — On a proposé un grand nombre de produits pour coaguler les matières organiques et les enlever à l'eau.
Percfalorare de fer. — En Belgique, le D' Koene a préconisé l'emploi du perchlorure de fer qui peut être obtenu à bon marché. En solution étendue ce sel donne facilement de l'oxyde de fer qui se combine aux matières albuminoïdes des eaux d'égout et les précipite. Il amène également la précipitation de l'acide phosphorique. Cette combinaison serait stable à l'air et la désinfection serait permanente (d'après le D' Gorrissen). Les dépôts obtenus ainsi, une fois répandus dans les champs, se détruiraient par combustion lente et donneraient à la plante les éléments nutritifs, qui lui sont nécessaires, dans un état très favorable.
Chaux. -^ On a préconisé également l'emploi de la chaux, pour produire, non plus comme dans les essais de Franckland et Hofmann, une simple désinfection, d'ailleurs fort peu satisfaisante,
408 EPURATION DES EAUX
mais en même temps une précipitation des matières organiques, sous forme d'un magma qui peut être recueilli par dépôt ou iiltration et livré à l'agriculture.
MM. Hofmann et White, expérimentant dans ce sens, sont arrivés à des résultats négatifs.
M. Way a donné les conclusions suivantes :
1^ La chaux précipite simplement les matières organiques insolubles, qu'une simple fîltration aurait séparées;
2** La chaux ne fixe aucune partie de l'ammoniaque soluble. L'ammoniaque qu'on retrouve dans le précipité provient uniquement des matières organiques insolubles ;
3^ La potasse soluble n'est pas fixée ;
4*^ Les cinq sixièmes de Tacide phosphorique sont précipités.
Le traitement à la chaux a été essayé sur une grande échelle à Leicester, ville de 70 000 habitants, où dès 1855 une compagnie exploitait un procédé consistant à additionner les eaux d'égout d'un lait de chaux et à reprendre le précipité par une vis d'Archimède qui le déverse dans des bassins où on le dessèche et on le coupe en mottes susceptibles d'être portées au loin ; l'installation coûta 700 000 francs. Le même procédé fut appliqué dans plusieurs villes : Tottenham, Blackburn, Wimbleton, etc.
A Cheltenham, les eaux d'égout traversaient successivement deux filtres verticaux semblables aux filtres Brunquell (dont nous avons donné la description), elles y abandonnaient les matières en suspension et arrivaient dans un bassin où on les mélangeait avec un lait de chaux. A la surface du liquide se formait une épaisse couche crémeuse qu'on retenait en forçant le liquide à traverser un nouveau filtre.
Tous les deux mois, on nettoyait les filtres et on curait les bassins.
La matière boueuse obtenue était livrée à l'agriculture.
D'après plusieurs ingénieurs qui ont visité ces installations, les résultats obtenus étaient loin d'être satisfaisants. L'eau traitée était trouble et infecte. D'après M. Le Châtelier, le précipité exposé à l'air perdait en vingt jours le cinquième de son azote.
En 1870, M. de Freycinet annonçait, dans son ouvrage [sur l'-^^sainissement municipal^ que la compagnie de Leicester avait résilié
EPURATIOiN DES EAUX RESIDUELLES 409
sa concession et que les villes de Tottenham, Ely, etc., n'avaient pas mieux réussi. On s'était heurté à ce double écueil : insuffisance des produits, incommodité des manipulations.
M. Durand-Claye, dans sa mission de 1872 en Angleterre, constata Tétat d'abandon et de ruine des établissements de Tottenham.
Il résulte de ces expériences en grand, faites en Angleterre, que l'épuration des eaux d'égout par la chaux est incomplète, que la clarification est illusoire, surtout avec des compositions et des débits variables, comme il faut s'y attendre avec les eaux d'égout. Enfin le maniement des dépôts boueux est très difficile.
Les boues recueillies, plastiques et de valeur fertilisante à peu près nulle, sont d'un épandage difficile et empâtent le sol. Aussi ne sont-elles pas demandées par l'agriculture, et finalement sont une charge pour les compagnies ou les municipalités qui, en employant ce procédé, ont fait une opération fort onéreuse.
Employée en excès, chose à craindre avec des eaux de volume et de composition variable, la chaux présente encore cet inconvénient d'être nuisible à la vie des poissons.
Composés désinfectants de Mac Dougall et de Suvern. — On a proposé de substituer à la chaux des substances plus actives, parmi lesquelles nous citerons la poudre Mac Dougall employée en Angleterre et qui est un mélange de carbolate de chaux (phénate impur) et de sulfite de magnésie.
Le désinfectant de Suvern, qui s'en rapproche, est obtenu en mélangeant :
100 kilogrammes de chaux éteinte; 15 — de goudron de houille;
15 — de chlorure de magnésium.
On éteint la chaux dans l'eau, on lui ajoute peu à peu le goudron et de l'eau chaude en mélangeant constamment. Quand le mélange est bien intime, on ajoute le chlorure de magnésium dissous dans l'eau.
Lorsqu'on veut employer le mélange de Suvern, on l'étend de cinq fois son poids d'eau et on l'ajoute aux liquides à désinfecter.
D'après le D' Grouven, on obtient ainsi une désinfection com-
piète. On précipite la majeure partie des matières étrangères. L'eau sort, limpide et sans odeur, et peut rester des semaines entières sans altération.
D après les analyses, faites sur des eaux soumises à ce traitement, le réactif de Suveni enlève aux eaux :
50 à 75 p. 100 de matières organiques azotées; 55 à 75 — — — non azotées;
40 à 65 — — minérales.
Le dépôt abandonné par les eaux forme une masse qu^on drague et qu'on utilise comme engrais *i
Composé Sillar. — On a expérimenté en Angleterre, concurremment au procédé à la chaux, le procédé Sillar consistant à traiter les eaux par un mélange d'alun, de sang et de charbon. Ce procédé a été aussi dénommé procédé A. B. C, à cause des constituants du composé (AUum, Blood, Charcoal).
Le rapport fait par MM. Franckland, Denison et Chalmin Morton, sur ce procédé, en même temps que sur le procédé à la chaux, conclut à l'inefficacité des deux traitements. « L'effet produit par les deux procédés avait été d'accroître la quantité d'azote organique que les eaux tenaient en dissolution, c'est-à-dire que la quantité d'azote organique, prise aux matières en suspension dans les eaux d'égout et dissoute, a été plus grande que celle précipitée des matières en dissolution par les réactifs qu'on y a ajoutés. »
Le procédé Sillar, pas plus que le procédé à la chaux, ne purifierait donc pas assez les eaux d'égout pour qu'on puisse les envoyer sans inconvénient dans un cours d'eau.
Sels d'alumine et de chaux. — En Angleterre, une compagnie (The Rivers Purification Association limited) purifie, à l'aide des sels d'alumine et de la chaux, les eaux de différentes vUles (Coventry, Warv^ùck, Leamington).
D'après le D' Angus Smith, membre de la Société royale de
* Knapp. Chimie technologique.
ÀTant traitement.
Après traitement.
Londres, chargé û'un rapport sur cette question, Teau renfermerait par mètre cube :
Azote à rétat d'ammoniaque ....
— de matières albuminoldes. • .
— des autres matières organiques
Le traitement n'a pas grande action sur Tammoniaque, mais il entraîne dans la précipitation 85,58 p. 100 de Tazote des matières organiques.
Cette purification est complétée par le passage de Teau à travers des filtres de cailloux et de gravier, qu'on renouvelle de temps en temps ; les matières organiques sont retenues en partie et Teau ne contient plus, en arrivant dans la rivière Sevem, que 1,45 p. 100 de Fazote organique qu'elle contenait avant traitement. La proportion d'ammoniaque contenue n'est que de 22 p. 100 de la teneur primitive.
Procédé de Le Chfttelier. — M. Le Châlclier proposa l'emploi des sels d'alumine et de fer, et, en 1865, commença des essais sur les eaux d'égout de Paris.
Le sulfate d'alumine employé provenait des pyrites de Picardie, on de la bauxite traitée à l'acide sulfurique; il contenait environ 10 p. 100 d'alumine et 3 p. 100 d'oxyde de fer.
Les eaux d'égout traitées par ce produit subissent un véritable collage ; Il se forme des savons d'alumine en même temps qu'une précipitation d'alumine hydratée.
Le sulfate de fer joue le rôle d'agent désinfectant ; il se transformerait, d'après M. Le Châtelier, en sulfure de fer, au contact des matières contenues dans les eaux d'égout, et ce sulfure, absorbant l'oxygène avec rapidité, se régénérerait en passant par l'état de sous-sulfate de peroxyde de fer, susceptible d'agir comme agent oxydant. Il y aurait donc absorption du soufre des matières infectes et de gaz sulfurés et, en même temps, oxydation par le fer, agissant comme transporteur d'oxygène.
Des essais faits à Clichy et suivis par les ingénieurs de la ville, MM. Mille et Durand-Claye, ont confirmé les expériences de
EPURATION DES EAUX
M. Le Châtelier. Voici un tableau d'analyses d'eaux avant et après épuration faite au laboratoire :