‹ Traité de l'erysipèleChapitre 9 sur 20 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

NOSOGRAPHIE

«Ici c'est la chirurgie qui enseigne la médecine. Au moins sommes-nous persuadé que la connaissance de l’érysipèle traumatique a surtout éclairé sur la nature de l’érysipèle provenant de cause interne. »

(J. Franck, t. II, p. 71. Tr. Paris, 1838.)

ÉRYSIPÈLE t

Étymologie. De èsûeiv, attirer, et irsXaç, proche. — Synonymie, feu sacré? fièvre érysipélacée. — Glossaire. èpuoinrEXaî, erysipelas , Rothlauf, rose, the rose, rispola, enjsipela.

L’inflammation, en quelque point qu’elle apparaisse, se manifeste toujours de la même façon. Haller, Hunter, Wilson Philip, Vogel, MM. Dubois (d’Amiens), Lebert, Piobin, Kiiss, tous ont vu les vaisseaux capillaires altérés dans l’inflammation, ils ont saisi de plus le mode de développement de l’inflammation, le resserrement du capillaire, le rapide cheminement des globules sanguins dans une première période, puis la stagnation du sang dans les capillaires, puis les exsudais de globules granuleux, puis la formation du pus aux dépens de l’exsudât. Les faits peuvent être et ont été reproduits cenl fois, ils sont incontestables. Nous savons qu’ils se traduisent par de la

DE L’ÉRYSIPÈLE, rougeur, de la chaleur, de la douleur, et autres signes propres à des troubles fonctionnels correspondant au siège de l’inflammation. Nous savons que la lésion dite inflammatoire, qu’elle se produise dans un viscère ou sur le tégument, est toujours une. C’est là une des acquisitions les plus certaines de l’anatomie pathologique.

Dans l’inflammation érysipélateuse, en présence de symptômes analogues, qui nous empêche de conclure de l’analogie de structure et d’usage, à l’analogie de la lésion ? Les constatations anatomiques absentes? Si cette assertion était vraie, il n’y aurait plus qu’à nous arrêter et conserver tous les doutes où nous plongent les remarques des praticiens devant l’expérience de qui la sagesse commandait de s’arrêter. Mais il nous semble que le système lymphatique déjà a quelque analogie avec le système artériel et veineux au point de vue des altérations anatomiques, témoin les lésions de l’angioleucite, voisines des lésions de la phlébite. Quelle que soit une angioleucite, il y a toujours rougeur au point de départ du vaisseau enflammé ; l’élément quia déterminé l’inflammation du vaisseau lymphatique a passé par les capillaires; il y a eu lymphangite capillaire. Remarquons combien de fois encore l’angioleucite existe avec l’érysipèle.

MM. Rayer, Ribes, Cruveilhier, Blandin ont trouvé du pus dans les vaisseaux lymphatiques après des érysipèles; le pus était dans des lymphatiques assez volumineux. N’est-ce pas là un ordre de faits analogues à ceux qui se passent dans le phlegmon, au voisinage desquels existe une phlébite dont on retrouve les traces sur le cadavre? N’est-ce pas encore un ordre de faits que démontrent les

NOSOGRAPHIE. 431

petits abcès sous-cutanés qui surviennent dans la convalescence des érysipèles, comme il s’en développe à la suite des angioleucites autour des vaisseaux qui, ont été le siège de l’inflammation?

Ce sont là des constatations anatomiques qui ont été déjà interprétées par Blandin en faveur de la nature de l’érysipèle.

La marche des idées des générations médicales est tout entière dirigée dans le sens d’une localisation de l’inflammation érysipélateuse dans les vaisseaux lymphatiques. Galien et la renaissance avec lui admettaient un érysipèle exquis très superficiel. Callisen plaçait le siège de l’érvsipèle « in vascula summæ cutis ». Lorry, en traduisant Callisen, a ajouté une conception de plus : il a placé l’érysipèle dans les couches superficielles de la peau et le réseau de Malpighi. Comme Blandin, reprenant cette idée et la complétant, grâce aux connaissances nouvellement acquises et aux conclusions qu’elles inspirent, vint, quarante ans après Lorry, dire que l’érysipèle était une angioleucite.

Par contre, personne ne parle plus du feu sacré, du feu de Saint-Antoine, ni de la fièvre érysipélacée.

Faisons maintenant entrer l’anatomie et la physiologie -en ligne de compte.

Depuis la découverte d’Olaüs Budbeck, les lymphatiques généraux étudiés par Mascagni, Ilunter, Fohmann et Panizza en particulier, pour les réseaux superficiels de la peau, ont été encore l’objet des recherches suivies de M. Sappey, qui donna en France une nouvelle impulsion aux investigations sur le système lymphatique. Les

132 de l’érysipèle.

vaisseaux lymphatiques cutanés ont été tous injectés par cet anatomiste. Nous avons dû, à l’occasion de pièces de concours, puiser dans le livre de M. Sappey les moyens pour parvenir à injecter plusieurs régions. Cette étude a été féconde en remarques, et il en est résulté pour nous de singuliers rapprochements entre la structure, la disposition des lymphatiques et les particularités de certains érysipèles, variant suivant le siège de la lésion etsuivant l’âge des malades atteints de cette inflammation. Il est facile de vérifier le fait signalé par M. Sappey, que les vaisseaux lymphatiques sont difficiles à injecter chez l’adulte, tandis que chez les enfants les réseaux s’injectent avec une promptitude merveilleuse, même sur tout le corps. Et n’est-il pas reconnu que les érysipèles chez les enfants s’étendent avec une rapidité rare chez les adultes ?

11 est encore incontesté que, pour obtenir une bonne injection des vaisseaux lymphatiques des membres, il faut commencer par injecter les doigts ou les orteils, et lorsque cette indication est remplie, presque immédiatement les troncs lymphatiques s’injectent. Cette considération n’explique-t-elle pas pourquoi les angioleucites des membres sont si fréquentes après les plaies des doigts, de la main et du pied, à l’exclusion des érysipèles, qui sont beaucoup plus rares ?

Pour quiconque a injecté des réseaux lymphatiques, il est clair que le réseau injecté a la forme d’une plaque irrégulière, à surface grenue, avec élevure légère, limitée par un bord saillant. A la face, ces réseaux s’injectent avec une grande facilité, mais il n’est pas commun que l’on parvienne, môme après de longs essais, à injecter un

NOSOGRAPHIE

tronc lymphatique, encore est-il peu volumineux, et lorsqu’il est distendu, il fait à peine saillie sous la peau. Toutes ces particularités se traduisent dans l’érysipèle avec netteté. En effet, la plaque érysipélateuse, sauf la couleur et l’étendue, ne peut pas être autrement définie que la plaque de lymphatiques injectés au mercure. On sait aussi que l’érysipèle de la face ne s’observe pas souvent sous forme de traînée, et que l’angioleucite du visage n’existe pas pour ainsi dire.

La physiologie nous apprend que, comme le sang, sérum contient, en plus petite proportion, les mêmes éléments que le sang, à part les globules rouges, et qu’il se coagule absolument comme le sang. C’est donc là une première analogie de propriété entre les deux liquides, manifeste déjà dans les phénomènes pathologiques, lorsque l’on compare le caillot obturateur du lymphatique dansl’angioleucite et le caillot obturateur de la veine dans la phlébite, sans compter que la sérosité des vésicatoires contient de la fibrine dans les phlegmasies comme le caillot d’une saignée. Or le sang, dans les capillaires sanguins, subit des altérations dans l’inflammation appelée phlegmon. Ne peut-on pas dès lors conclure que la lymphe subit des altérations analogues, quoique moins marquées, dans les capillaires lymphatiques, lorsque l’inflammation érysipélateuse se développe?

Maintenant pourquoi l’érysipèle est-il excessivement voyageur? La physiologie nous en donne encore une raison. Le livre de M. le professeur Longet nous apprend que M. Colin a pu extraire du canal thoracique d’une vache l’énorme quantité de 95 kilogram. de lymphe en vingt-

43 h DE l’érysipèle.

quatre heures. On sait quelle quantité de lymphe peuvent fournir les fistules des vaisseaux lymphatiques (observations de Nuck, Van Swieten, Haller, MM. Michel et Dcmarquay ; Malgaigne, Anat. c/rir., t. I, p. 358). Ces faits indiquent surabondamment une grande activité de la circulation dans le système lymphatique, activité que démontre encore l’accumulation de sérosité dans la poche d’un vésicatoire. Rapprochant donc ces données des précédentes, on arrive à cette conclusion pour l’érysipèle, que l’oblitération des vaisseaux lymphatiques se faisant en un point, la lymphe, arrêtée un instant, ne tarde pas à prendre un autre chemin, et cela vingt-quatre ou quarantehuit heures après le début d’un érysipèle, c’est-à-dire à des moments qui coïncident parfaitement avec ce que M. Velpeau appelle les poussées d’érysipèle.

Enfin les expériences faites sur la lymphe nous appren- .nent encore que l’hydrogène sulfuré, les alcalis retardent la coagulation de la lymphe (Krirner, dans Physiologie de M. Longet, t. I, p. à 19), et nous savons que les érysipèles n’arrivent jamais le premier jour d’une plaie ou d’une opération, mais bien le troisième et le quatrième jour, alors qu’il se forme aux dépens de l’exsudât des liquides altérés toujours riches en principes alcalins et en hydrogène sulfuré. Nos observations (XIV, XIX, XXIX, LIV, LVet LV1) nous montrent que dans le cas où il s’était développé des érysipèles les plaies étaient pâles, remplies de sanie et de gaz, répandant une odeur où l’hydrogène sulfuré prédominait, et, dans ces cas, l’érysipèle s’était développé d’un seul coup dans une grande étendue et plus tôt que dans les autres observations. Ne pouvons-nous pas inférer de là

NOSOGRAPHIE

que dans les premiers jours, normalement, la lymphe se coagule dans les extrémités des vaisseaux coupés et que l’érysipèle ne peut se produire ; tandis que, lorsqu’un liquide arrête la coagulation de la lymphe, et détermine par conséquent une altération moléculaire de ce liquide, les vaisseaux béants peuvent absorber le principe septique né dans la plaie, et la lymphe s’altère alors dans les vaisseaux mêmes et ne se coagule que tardivement? Que la plaie soit dans le voisinage d’un tronc ou sur un réseau qui communique promptement avec un tronc, comme à la face palmaire des doigts par exemple, une angioleucite se développera ; et si rien n’est changé dans l’état de la plaie, la lymphe, ne pouvant plus passer par le lymphatique oblitéré, prendra un autre chemin, et déterminera une lymphangite capillaire de la main, du bras et consécutivement du tronc. C’est ce qu’il est facile de voir pour un érysipèle de la jambe dans l’observation XVIII.

Une objection sérieuseasera sans doute posée : Puisque vous admettez l’identité de nature et de phénomènes morbides entre l’inflammation dans l’ érysipèle et l’inflammation dans le phlegmon, pourquoi le phlegmon est-il si souvent circonscrit et l’érysipèle presque toujours voyageur ou diffus, disons le mot?

Il faut se rappeler que la lymphe, pour rentrer dans le torrent de la circulation, n’a qu’une voie, des troncs lymphatiques superficiels en petit nombre, situés sous la peau, ne communiquant pas tous entre eux et ne s’anastomosant pas que l’on sache avec les rares lymphatiques profonds, tandis que les veines communiquent entre elles par toute une série d anastomoses transversales, non-seulement dans

136 de l’érysipèle.

les veines les plus peliles, mais encore dans les veines du

plus gros volume.

Que l’inflammation vienne donc à s’emparer d’un réseau étendu de capillaire sanguin, la circulation s’y arrête et le sang qui arrive à cette partie trouve, pour regagner le tronc veineux principal du membre, cent voies ouvertes, tandis que dans l’érysipèle la lymphe doit longtemps voyager pour parvenir à une autre région dont les troncs ne sont pas oblitérés. Le système veineux ne reprend pas immédiatement les liquides apportés pour être repris par les lymphatiques, témoin l’oedème qui accompagne les érysipèles.

Enfin la thérapeutique elle-même donne des preuves en faveur de la nature inflammatoire de l’érysipèle. En effet, les traitements qui ont réussi le plus à arrêter des inflammations sont la compression, les vésicatoires, les incisions multiples. Pourquoi? La compression empêche l’accumulation du sang ou de hj lymphe, ralentit l’activité circulatoire; le vésicatoire enlève une partie des liquides apportés, et les incisions agissent à peu près de la même façon. Dans l’érvsipèle le vésicatoire en particulier, placé aux limites du mal, détruit les vaisseaux lymphatiques et empêche la propagation de l’inflammation, tant que la continuité n’est pas rétablie entre les lymphatiques sains et les lymphatiques malades.

Page 1