ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Les lésions qui sont le propre de l’érysipèle disparaissent sur le cadavre. La plupart du temps on ne trouve
NOSOGRAPHIE. 137
aucune altération au point où existait l’érysipèle. Quelquefois du pus a été trouve dans les lymphatiques, quelquefois du pus existait sur la peau (M. Bouillaud) ; l’épiderme est détaché, la peau a une coloration un peu plus foncée, elle est un peu plus épaisse.
Si l’on n’a pu, sur le cadavre, constater des lésions des capillaires lymphatiques, cela ne saurait rien infirmer; dans le phlegmon on ne trouve autre chose que des capillaires déchirés, comme dans l’érysipèle lorsque l’épiderme est détaché. Mais ce que l’on manque rarement de trouver dans cette maladie, c’est de l’œdème du tissu cellulaire sous-cutané et un épaississement appréciable de la peau qui correspond exactement à l’œdème qui apparaît quelques jours après la production d’un érysipèle. Il n’en faut pas davantage pour prouver qu’il y a oblitération d’un réseau des capillaires lymphatiques, et que, d’après ce que nous savons des fonctions de la peau, les lymphatiques jouant le rôle de vaisseaux absorbants, tous les liquides amenés dans les capillaires sanguins laissent au point malade tous les liquides qui sont destinés normalement à être pris par les lymphatiques.
Des analyses du sang ont été faites ; c’est pendant la vie, sur des saignées pratiquées à des érysipélateux, que des résultats variés ont été obtenus. M. Andral (Hématologie, p. 86 et suiv.) nous apprend que dans l’érysipèle la fibrine oscille entre 3,6 et 7,3, a peu près comme dans la péritonite et l’amygdalite aiguë ; que le nombre des globules est descendu au chiffre de 3 03. En tenant compte des phlegmasies qui compliquent l’érysipèle on comprend l’augmentation de fibrine. L’infection puru-
de l’érysipèle.
lente peut avoir des rapports avec la diminution des globules. Tous ces faits, qui partent d’une grande autorité, sans être absolument concluants, paraissent confirmatifs de ceux que nous rapportons, et se rapprochent des altérations du sang après la mort.
Dans le mémoire de Becquerel et Rodier, il n’y a pas de détails aussi importants à cet égard, quoique la diminution de l’albumine du sang dans l’érysipèle comme dans les autres maladies soit à considérer.
Les individus présentent encore d’autres altérations : celles des complications. En premier lieu ce sont les lésions d’une inflammation phlegmoneuse existant en même temps que l’érysipèle ; ce sont ensuite les lésions de l’infection purulente, celles d’une méningite, les lésions de voisinage chez les enfants, par exemple, où la péritonite accompagne souvent l’érysipèle de la région ombilicale. (Trousseau, Journ. cle méd. , 1844, t. I.)
Nous renvoyons à nos observations (XIII, XIY, XXIV, etc.) pour les cas où le phlegmon existait en même temps que l’érysipèle. Pour l’infection purulente on nous dira, nous le savons, que l’infection purulente avec ses abcès métastatiques ne se trouve qu’à l’état rudimentaire (obs. VII et XIV); que des noyaux apoplectiques dans le poumon ne sont point des abcès métastatiques Mais à cela on peut répondre que, dans les infections purulentes puerpérales, on ne trouve pas souvent d’abcès métastatiques, et que, dans un bon nombre de cas d’infection purulente traumatique, on n’en trouve pas davantage, soit parce que la maladie n’a pas duré assez longtemps pour qu’ils se puissent produire, soit parce que les abcès métastatiques ne
NOSOGRAPHIE
sont pas un épiphénomène fatal dans l’infection purulente.
Mais il y a autre chose dans l’infection purulente; nous avons vu Gorter, Borsieri, Callisen et bien d’autres remarquer que dans les érysipèles simples ou compliqués, auxquels ils donnaient le nom d’érysipèle phlegmoneux, le sang des malades était très fluide, solutus. Cette remarque a été reproduite par tous les auteurs modernes, et en particulier par M. Bouillaud etM. Velpeau ( loc . çit.\\ la diffluence du sang a été admise, puis critiquée et mise au nombre des vieilles choses. Cependant il est incontestable que la coagulation du sang après la mort, au moins dans les gros vaisseaux, est un fait constant dans un ordre de maladies telles que celles où les malades périssent au début de la maladie, pendant ce que l’on peut appeler la période inflammatoire, tandis que dans les longues maladies le sang se réunit en grumeaux friables, mais sans qu’il se forme de caillots fibrineux. On peut voir dans nos observations que chez les malades morts plus d’une semaine après le début de l’érysipèle, outre une splénisation plus ou moins complète du poumon, le sang avait perdu sa plasticité, il n’y avait de caillots nulle part, et par contre chez ceux morts d’une méningite au début on retrouvait ces caillots dans les vaisseaux.
Mais ce n’est pas exclusivement l’infection purulente, telle que celle des femmes en couches, qui entraîne les malades, c’est encore une infection générale du sang, analogue à celle qui existe dans la fièvre typhoïde, l’infection urincuse, et qui se présente avec un cortège de symptômes représentant un état intermédiaire entre l’infection purulente et l’infection putride.
de l’érysipèle.
UO
Dans lo premier cas, l’altération provient de ce que la lésion des lymphatiques est développée chez un individu dans des conditions de santé mauvaises; ce sont les cas funestes d’érysipèles dits spontanés qui se manifestent de la sorte. Dans le second cas, les érysipèles généralisés qui deviennent funestes tuent tout à fait à la manière des urémies, des résorptions urineuses, ils en ont les caractères comme ils sont accompagnés de ces manifestations morbides que l’on observe chez les animaux enduits d’un vernis gras dont on vient à supprimer tout d’un coup la perspiration cutanée.
Piorrv et Mallé ont, avec les anciens, depuis Fabrice d’Aquapendente, admis la possibilité de la propagation de l’inflammation érysipélateuse aux méninges. Des observations de méningites consécutives cà un érysipèle du cuir chevelu ont été rapportées; d’autres n’ayant pas tous les détails anatomiques que comporte l’inspection cadavérique d’une inflammation des méninges, ont pu être discutées. Mais il nous paraît que l’état poisseux, pour nous servir d’un vieux mot, de l’arachnoïde, tel qu’il a été trouvé dans nos observations, est une lésion inflammatoire de l’arachnoïde, un premier degré de méningite incontestable. Loin de nous pourtant la pensée d’en faire une inflammation érysipélateuse différente de l’inflammation proprement dite ; loin de nous la pensée de faire des maladies distinctes des différents degrés d’une lésion qui procède par période.
Des lésions, qui existent encore chez les individus morts d’érysipèle, dans nos observations, étaient dues à une complication étrangère à l’érysipèle. Ainsi les malades
NOSOGRAPHIE
1 lll
(obs. XXI et XXXV) avaient une fracture du crâne, et nous savons combien de fois les individus atteints de fracture du crâne meurent dans un état congestif du cerveau, qui n’est pas toujours en rapport avec des signes évidents de méningite qui se sont produits pendant la vie.
Y a-t-il plusieurs espèces d’érysipèles? Non, parce que la lésion de l’érysipèle est une. Cette manière de voir n’est pas nouvelle. M. Rayer, dans son chapitre sur Y Erysipèle, M. Monneret et Delaberge avaient admis, en 1838, que l’on pouvait concevoir l’érysipèle simple, l’érysipèle phlvcténoïde, l’érysipèle phlegmoneux, comme trois degrés d’une même maladie. Ceci est parfaitement juste si l’on accepte comme synonyme de l’érisypèle le terme d’inflammation du tégument externe, et ces trois degrés pourraient alors être représentés par l’érythème, la cuti te, l’érysipèle et le phlegmon diffus sous-cutané. Mais s’il convient de réserver le nom d’érysipèle à la lésion des vaisseaux capillaires lymphatiques, la division de l’érysipèle par degrés ne peut plus satisfaire entièrement. Cependant cette division nous offre une déduction à produire, que M. Velpeau a mise en avant en 1831, lorsqu’il a établi que l’érysipèle n’est pas grave par lui-même, mais bien à cause de ses complications (1).
(1) Déjà Earle et Arnott, au commencement de ce siècle, avaient pro» posé de restreindre le mot érysipèle à l'inflammation de la peau ( Lond . mcd. and phys. journ., t. V, p. 1 et 193). — Rust appelait l’érysipèle
phlegmoneux un faux érysipèle ( Magasin , l. VIII). losepli Franck [Med.
prat., t. II) admet la distinction entre l’érysipèle phlegmoneux et le phlegmon érysipélateux.
iAÔ t)E L’ÉrtYSIfèLE.
Nous sommes donc conduit à admettre seulement dans l’érysipèle deux variétés, qui tiennent, comme dans le phlegmon, à l’étendue de la lésion, et l’on pourrait presque admettre un érysipèle circonscrit et un érysipèle diffus, si l’on n’avait pas les mots d’érysipèle fixe et érysipèle erratique, qui représentent bien à la pensée le caractère distinctif de ces deux variétés d’évolution de l’érysipèle.
Nous relions au chapitre des complications ce qui a trait au rapport de l’érysipèle et du phlegmon.
Quant à l’érysipèle phlycténoïde, il paraît être une période dans l’évolution de l’érysipèle, la période de sa suppuration.
Pour ce qui est de l’érysipèle du cuir chevelu, de l’érysipèle des nouveau-nés, ils ne doivent entraîner aucune distinction dans l’érysipèle, une différence dans quelques symptômes ne nous paraissant pas devoir entraîner une division de l’érysipèle d’après le siège et d’après l’âge du malade.
L’érysipèle spontané n’est rien autre chose qu’une interprétation incomplète. Il a déjà été attaqué par MM. Trousseau et Piorry; mais leurs assertions ont été repoussées parce qu’ils croyaient toujours à une plaie ou à une écorchure au début, et qu’ils n’ont pas pu la montrer dans tous les cas. Nous ajouterons ici, pour notre part, qu’un refroidissement, un coup d’air sont une espèce de traumatisme suffisant, et que la prédilection de l’érysipèle pour la face, c’est-à-dire une partie découverte, ne peut s’expliquer que par le traumatisme ; il est évident en môme temps que l’érysipèle traumatique et l’érysipèle
NOSOGlWPHÎE. 1 AB
spontané ont à la lace et ailleurs des manifestations identiques.
L’érysipèle spontané a été défendu par une comparaison. Rust (1) et d’autres médecins en ont fait une fièvre exanthématique. Rien de mieux; c’est une définition de deux symptômes de l’érysipèle : la fièvre et l’exanthème. Mais peut-on rapprocher l’érysipèle des fièvres éruptives, comme l’a fait cet auteur? Nous ne le croyons pas : 1° parce que l’érysipèle IraumaLique de la face ne diffère pas de l’érysipèle spontané; 2° parce que l’érysipèle occupant la face de préférence à tous les autres points du corps, il y a lieu de supposer que l’érysipèle est dù à une cause traumatique quelconque, et, à son défaut, à une intempérie, à un refroidissement, etc.; 3° parce que l’érysipèle n’est jamais général, ce qui, au contraire, est le propre des fièvres éruptives; /i° parce que l’engorgement ganglionnaire, le frisson initial, les vomissements ne peuvent être considérés comme des symptômes prodromiques, puisqu’ils existent au même degré dans une série d’autres maladies inflammatoires, ou dans la période inflammatoire des maladies du tégument externe ; 5° parce que l’érysipèle généralisé n’a point, comme les autres fièvres éruptives, une durée fixe due à la succession de périodes d’une durée également fixe.
Reste à savoir s’il y a réellement un érysipèle interne et un érysipèle des séreuses. 11 ne s’agit certainement ici ni de la métastase de L'érysipèle sur les viscères, ni
(1) Dan» Grisolle, art. Érysipèle, t. II.
lkh DE l’érysipèle.
de ces érysipèles étranges désignés dans Hippocrate et parles hippocratistes sous le nom d’érysipèle de la matrice, érysipèle du poumon, pas plus que de l’érysipèle de la vessie dans Van Helmont.
J. -P. Franck, 1792 (1), dit : « Nullum ergo de interni » erysipelatis frequentia dubium superesse potest, licet ï signa caracteristica ; » d’abord parce que l’érysipèle rentre. Il ajoute que la différence entre l’érysipèle interne et l’inflammation est établie parle caractère épidémique et contagieux, les causes et la constitution cachectique, qui sont le propre des érysipèles.
Vogel (2) est moins affirmatif, et il dit qu’il est au moins très difficile de différencier une phlegmasie d’un érysipèle interne.
Leprieur (3) établit une analogie entre l’érysipèle et l’inflammation des muqueuses. Quand l’érysipèle ne voyage pas, dit-il, les symptômes inflammatoires et les autres accidents diminuent vers le septième jour. Il en est de môme, après le premier septénaire, des fièvres gastriques, simples et bénignes, et de toutes les phlegmasies des muqueuses et des séreuses.
11 s’agit du fait de Selle, un érysipèle de la langue, du fait de Léveillô (dans Clinique de M. Bouillaud), du fait de M. Labbé (Thèse de Paris , §858), du fait de M. Trélat, rapporté dans Gaz . des hùp ., 18(51 (érysipèle interne). Les auteurs ont vu là des érysipèles internes, comme MM. Camus, Guénau de Mussy, Hardy ont décrit et
(1) De curandis hominum morbis, t. III, p. 28.
(2) liandbuch dev Praclischen, t. III.
(3) L'homme considéré dans scS rapports avec l'atmosphère , t. U.
NOSOGRAPHIE
accepté l’angine herpétique et certaines bronchites en relation avec des éruptions dartreuses.
Nous avons vu le fait du service de M. Trélat, remplaçant alors M. Malgaigne. Sur une jeune fille dont des fistules ganglionnaires cervicales furent explorées et s’enilammèrent, un érysipèle survint avec un gonflement œdémateux énorme, extinction de voix, accès de suffocation. Nous vîmes la malade dans cet état pendant deux jours. Il n’y avait pas de symptômes généraux. Appelé auprès d’elle comme élève de garde, il n’y avait pas possibilité de pratiquer l’opération de la trachéotomie ; nous nous bornâmes à prescrire un vomitif, croyant à un œdème de la glotte. La malade mourut dans la soirée.
A l’autopsie, M. Trélat trouva les traces d’une inflammation superficielle du larynx, un gonflement œdémateux de la muqueuse trachéale avec de petites vésicules, des plaques comme gangréneuses, comme celles qui se trouvent sur les érysipèles. Telle est, du moins, la relation que ce chirurgien a bien voulu nous faire, et qui est reproduite dans la Gazette des hôpitaux (1) .
Dans l’observalion de M. E. Labbé, il est simplement constaté, pendant la vie, de la rougeur des muqueuses buccale et pharyngienne. A l’autopsie, il a été trouvé un peu d’œdème de la partie supérieure du larynx et de l’engouement pulmonaire.
Le fait de Léveillé est donné par M. Bouillaud comme un œdème de la glotte. Le fait de Selle ressemble beau-
(1) 14 décembre 1861,
de l’érysipèle.
coup à une glossite superficielle ; il ressemble beaucoup à notre observation X.
Cbornel et M. Blache attribuent à l’oedème général l’œdème de la glotte (1). Les faits allégués par Copland, Bayle ne les avaient point convaincus.
L’existence de l’érysipèle interne est, suivant J. Frank, fondée sur le caractère contagieux et les causes de la maladie, un caractère de l’érysipèle contesté et des circonstances obscures. Pour Leprieur, qui est plus porté à voir un érysipèle métastatique dans l’érysipèle interne, c’est la durée de la phlegmasie superficielle de la muqueuse qui est un indice. M. E. Labbé croit que la propagation habituelle de l’inflammation dans l’érysipèle est identique dans celui qu’il place sur les muqueuses et dans celui qui occupe la peau. 11 semble pourtant que ce n’est pas un argument. En effet, toutes les inflammations des muqueuses ont ce caractère; il n’est pas jusqu’à la blennorrhagie virulente qui n’ait cette propriété.
Faut-il fonder l’érysipèle interne sur les lésions, l’œdème de la glotte de la muqueuse trachéale? Ce ne serait pas encore un caractère suffisant, car on le sait, l’œdème de la glotte arrive dans l’albuminurie, dans la convalescence de la scarlatine., dans le tubercule du larynx.
En un mot, nous pensons, pour notre part, que toutes les altérations inflammatoires muqueuses, marchant avec l’érysipèle, sont des complications; qu’il en est dont la lésion est superficielle et occupe le réseau lymphatique
(1) Dictionnaire en 30 vol., art. Érysipèle.
NOSOGRAPHIE. 447
superficiel, el que, puisque nous avons un mot pour désigner ces inflammations , par exemple l’angine érythémateuse, il n’y a aucun avantage à substituer le mot d’érysipèle à celui d’inflammation superficielle.
S’il y a un point douteux dans l’histoire des inflammations, c’est l’érysipèle chronique el le phlegmon chronique, c’est là une antinomie insoluble peut-être. L’antiquité admettait l’érysipèle squirrheux, une terminaison de l’érysipèle. Mercati [toc. cit.) croyait que les noli me tangere étaient des conséquences de l’érysipèle. Alard (1) est connu pour sa théorie de la production de l’éléphantiasis, M. Velpeau s’est en partie rattaché à cette idée ; peut-être d’autres altérations de la peau sont-elles dues encore aux lésions des capillaires lymphatiques : c’est là une série d’inconnues qu’il appartient au temps de résoudre.