CHAPITRE Vm
Pattiogénle. — Théorte de l'auteur.
Boerrhave avait dit(i) : «Les affections fébriles se terminent par une maladie qui résulte du dépôt des humeurs changées par la fièvre sur telle ou telle partie, » et , deux pages plus loin, il mettait l'érysipèle dans les maladies qui résultent des fièvres ; mais il ne nous apprend pas en quoi consiste cette altération des humeurs.
M. le professeur Fuster (^) essaie de trouver Torigine de Férysipèle, et il confond sa pathogénie arec celle de Taffection catarrhale. «Une innombrable variété d*efflorescences , dit-il, filles méconnues de l'affection catarrhale, s'épanouissent sur la
peau et les muqueuses aux divers âges de cette affection
Quelques-unes, telles que Térysipèle , la miliaire , la roséole , les aphthes , simulent , par leurs phases , les maladies éruptives proprement dites. Cette apparence ne doit pas en imposer; Téruption n'est que l'enveloppe , la forme d'une affection catarrhale bien conditionnée. »
Nous ne pouvons admettre cette prétention qui tend à tout confondre , et à faire rentrer une foule de maladies bien distinctes dans la même classe.
Si l'on a suivi avec attention l'étude que nous venons de faire de l'érysipèle épidémique , si l'on a surtout remarqué les rapprochements que nous avons établis dans le cours de ce travail, on doit être convaincu , comme nous , de la nature septique du principe spécifique érysipélateux. L'apparition de ces épidémies dans les lieux encombrés , mal aérés , dans les saisons chaudes et humides , la contagiosité , militent en fa-
(1) T. II, p. 76.
(2; Traité de JTXffection catarrhale, p. 31.
— zn —
veur de cette opiniim. La septicœmie est surtout caractérisée^ par rétat difiQuent du sang.
Or , il ne faudrait pas croire que, pètùe que l'ârjtipèle naît spentanâonent et se moûtre sjporadiquement , cette cause ne^ fût pas réelle. Nous avons dît que la contagion pouvait se faire par les plaies ou par inhalation. Hais lot*squ'il n'existe encore aucun cas, comment expliquer la septicœmie? tci nous devons faire un retour vers l'analogie. Jl est positif que , dans Ie$ fièvres typhoïdes , par exemple , les matières contenues dans rintestin peuvent donner lieu à un empoisonnement septique. Le même fait s'observe dans les métrites puerpérales , et Ton voit souvent , dans ces cas , des rougeurs érysipélateusés se manifester sur le corps des malades. Il est constant encore que l'on remarque surtout les érysipèles chez les individus qui ont des embarras gastriques. La négligence de cet état peut amener une altération des saburres , et , par absorption , ces matières , jetées dans le torrent circulatoire , voùt bientôt parcourir l'économie entière. Tel peut être le point de départ debeaucoup d*érysipèles.
Toutefois , nous pouvons pousser plus loin notre démonstration. Nous avons dit que le réseau lymphatique capillaire était l'aboutissant de l'érysipèle considéré comme cause générale, et que son début, par des troubles généraux , indiquait une modification intime de toute l'économie.
M. Richet, en nous démontrant les usages des lymphatiques,, nous permettra d'établir ici notre théorie. « Les lymphatiques,, dit-il , doivent contrôler , pour ainsi dire , la nature des substances qui soût destinées à |)énétrer dans les capillaires sanguins : ils setnblent avoir été établis pour veiller à ce qù*il n'entré dans ces derniers aucune substance dont l'introduction pourrait nuire à l'économie, à cause de la rapidité avec laquelle elle serait à l'instant portée par la circulation dams tous nos organes Une subétance introduite dans fes
i^aisse^uxlymphaticïues doit, avs^nt de pénétrer dans la circulation générale, p^^ssçr paj: des détours infinis , traverser les -enrpulçBaents labyrinthiques d'une quantité de ganglions d*auT tant plus multipliés que la lymphç provient d'prganeç plus 4iGtife, toutes circo^stances qui doivent rendre très-4iificile
et surtout très-lente cette voie d'intoxication Et eu
égard au pgu d'activité de la. progression de la lymphe et au rs^lpz^tis^epaent qu'elle éprouve dans les nombreux gan^lions^ à sa minime quantité, le systèoie lymphatique peut être con-sidéré comme un appareil d'absorption lentç, tardive ^ sage, -ayant pour but d'empêcher ou au moins de retarder la pé^é^ tration trop rapide dai^sles capillaires sanguins de^ subst<9ijices «Uisiblçs ou non a3simi.Iables (i). »
g'il en est aiusi , il p'ç$t pas étonn^^nt que l'engorgement ig^p^liQm^re pçécè^p. r^ç,arition de la plaque éryMpéls^teuse, çjlors qu'il n y]^, njl traumatisme , ni angéioleu.cite , lors- ^pe l'absorption du princijpe érysipélateux s'est faitp intérieuremejit et par inh^Jlation, naême dginslescas d'çrysipèle 4raumatique; il iji'est pas étonnant npn plus que cet engoifgçmçnt §ijiye, l'érysipèle traun(iatique lorsque l'empoisonnement par la plaie s*est fait primitivement par les innombr^ble? bonch,es de3- capiHaires ouverts par la, lé$iou,. en 4?hors même de tpute trace de lymphangite.
Mais ce qui me fr^pe surtout dans Vérysipèle ,. c'est la pré- 45ence 4^8 gsmglions engorgés, comme on les trouve dans les. iBèvT^s dites p^^slilentiellç? pau: \(^s a^uteurs.. Sans wcuujç iQsiou ,. les g^oiglions se tumjéfieut , et c^tte ob§ervatipn clinique ppujcraÀt bien donner nn^ autorité de plus à la pensée de JJ.. IViabet» de même que sa théorie , qui ne me paraît pas seulement une Tuç^ l'esprit, corrobore inon opinion su^: la,p^tbog^ierde rççysip^le.
m Ànatçmie mééL ehÂrur, , p. 177 , 178.
Uérysipèle doit donc être classé parmi les maladies sepliques «t spécifiques. Il est le résultat d'une élaboration spontanée de l'organisme , aboutissant à la spécificité , pour produire une affection féconde dans ses résultats , et dont Torigine serait la vitalisation de produits septiques provenant, soit de l'extérieur, soit de l'intérieur.
Grâce à cette théorie, on peut comprendre plus aisément comment, dans les salles de chirurgie, dans les lieux encombrés , l'érysipèle peut naître sous l'influence occasionnelle des foyers d'infection ; comment il trouve des moyens favorables à sa dissémination dans les produits virulents créés de toutes pièces par les malades ; comment aussi , sans ces causes*, et seulement par les dispositions acquises sous des conditions spéciales d'atmosphère et d'alimentation, il se développe des érysipèles médicaux, aussi spontanés que les érysipèles chirurgicaux; comment les érysipèles Iraumatiques sont plus graves, à cause du milieu insalubre dans lequel vivent les malades; pourquoi l'adynamie les complique si souvent, et pourquoi, enfin, les érysipèles, gagnés par contagion , sont toujours plus sérieux et plus enclins à l'adynamie que tes autres.
L'érysipèle est tellement de nature spontanée et spécifique, que, même dans les épidémies qui sévissent sur les blessés, il est susceptible d'être complètement isolé de ses complications, et qu'il reste souvent maladie individuelle et épidémique. C'est ainsi qu'on peut voir des érysipèles traumatiques sans lymphangite et sans phlébite , de même qu'on trouve des cas de lymphangite et de phlébite, compliquant des plaies, sans aucune trace d'érysipèle.
M. Pujos de Bordeaux nous annonce que l'année qui précéda l'épidémie d'érysipèles de Bordeaux, il y eut douze morts par infection purulente , tandis que , pendant Tépidémie d'érysipèles , il n'y eut aucune complication de cette espèce. Ceci
^oit-il nous étonner , alors que nous savons que la résorption purulente accompagne surtout la phlébite , que la lymphangite produit particulièrement une intoxication lente, putride ou septique, sans abcès métastatiques, tandis que Térysipèle amène te plus souvent l'empoisonnement par le pus décomposé et les accidents ordinaires de Tétat adynamique le plus absolu? Aussi lorsque Térysipèle est isolé de ces deux complications ne produit-il guère d'autre effet qu'un état , plus ou moins gangreneux de la plaie; car nous savons que, de sa nature, il n'est pas enclin à la suppuration.
L'état général de l'économie et la spécificité de Tinflammation traumatique, qui se trouve métamorphosée parla cause morbide , rendent compte de ces résultats , et si l'économie tout entière résiste, il est plus que probable qu'à la terminaison de l'érysipèle , le malade en sera quitte pour une gangrène limitée qui permettra consécutivement la formation ordinaire des bourgeons réparateurs du tissu inodulaire.
Cette distinction entre les accidents dus à la phlébite, à la lymphangite et à l'érysipèle, sont bien de nature à fortifier l'opinion de tous ceux qui , contrairement à Blandin , attribuent à l'érysipèle une cause interne spécifique. . Cela est si vrai, que, si l'on examine l'influence d'une constitution bilieuse sur la marche de la cicatrisation des plaies, on pourra bien voir le travail réparateur languir , traîner en longueur , la plaie plus blafarde , la suppuration moins louable ; mais on ne verra pas toujours l'érysipèle.
Stoll avait remarqué la pernicieuse influence des fièvres d'été sur les blessures ; mais il ne signale pas l'érysipèle.
De même si l'on songe à l'influence des fièvres rémittentes sur l'aspect et la marche des traumatismes , on constate bien une modification réelle de la lésion , on voit bien une tendance locale à l'adynamie et à la gangrène, mais l'érysipèle ne naît pas pour cela. H faut autre chose qu'une fièvre ordinaire,
qu'ua état général commua pour produire Térystpëe épidémique.
Toutefois, comme je n'ai pas assez d'autorité pour être cru , comme, d'ailleurs , une ofÂnioa personaelle n'a de valmur que lorsqu'elle est confirmée paf les idées des maitares et de» princes de la science , nous devons If étayer sur des appréciations cœftfirmatiyes > et nous sommes heureux de placer notre manière de voir sous l'égide et le patronage de F. Hoffmann, qui trouvait la cause intime des érysipèles dans un ferment animal; de H. Piorry, qui, quoique n'admettant pas Térysipèle spontané , aâstgne une cause septique à son extension ; de M. Yelpeau (i) , qui déclare que l'érysipèle l^itime est le résultat d'une espèce d'enif oisonnement par suite de l'introduction dans l'écoiaomie d'uA agent méphitique inconnu , et dont la nature taid h se débarrasser; de: U. Bouillaud^ enfin, qui croit qu'un des âémenls propres à faire régner les érysipèles épidémiques, peut êt^e rapporté à un état infectionnel du sang, provenant soit de miasmes exitérieuns» soit de principes absorba à L'intérieur du corps.
Happions. Picore que Grégory admet ua poison morbide comme cause de Târysipèle ,.et qu'il trouve de grandes analogies entre cemiaerneet cdui qui, dans les maisons d'accouchement, produit la péritonite puerpérale; dans les hôpitaux d'enÊmte, la gangrène des- parties sexuelles et rulcération de l'ombilic ; dans les hôpitaux militaii^es ,,la pourriture d'hôpital , dans les autres grands établissements, les angines avec otite et g^ossile , et , enfin , le: typhus (^) .
Citons enfin M.. Chauffard P), qpi semble admettre ea entier la pensée de Grégory^ et qui proclame que les mauvaises condition»^ dues à l'enoombremenl:, proYoqueront tantôt le
(1) Cliniqu$, t. III, p. 285.
(8) Lecturet sur les Fièvres éruptiveSf p. 210.
(8) Op. cit.
typhus contagieux , tantôt la dysenterie ; ici la fièvre de famine» ailleurs la méningite ^idémique , la stomatite ulcéro-membraneuse, l'infection purulente» la fièvre purulente puerpérale, les érysipèles adynamiques, la pourriture d'hôpital, Tictère épidémique des prisons et des casernes, etc. Ces différences ne tiendront qu'au mode spécial dont l'être vivant a ressenti ces causes, aux conditions communes de la vie réagissante, à ses prédispositions acquises, aux influences particulières du milieu et du régime.
Telles senties déductions auxquelles nous avons été conduits au point de vue de la pathogénie de l'érysipèle épidémique. Nous les livrons, sous toutes réserves, à nos confrères et à nos juges. Hais , si je ne me trompe , elles peuvent être prises en considération; car elles résultent pour nous d'une conviction pfofoBde puisée ds^s les auteurs et au lit des malades.
copsrcLusioivs.
Uérysipèle S6 montre fréquemment à Tétat épidémiqae , quoiqu'il soit souvent sporadique.
La théorie qui regarde Térysipèle épidémique comme un état local ne peut que faire rétrograder la science et obscurcir la pratique. L'érysipèle épidémique n*est pas une affection locale , mais bien une maladie générale. C'est une manifestation d'un état général, aboutissant au système lymphatique capillaire.
L'érysipèle épidémique peut attaquer, non-seulement toutes les parties de la peau, mais encore les muqueuses. Il nait avec ou sans lésions.
Toutes les variétés d'érysipèle se rapportent à une affec-
tion identique. Quoique Térysipèle ait de l'affinité avec la diphthérie , la pourriture d*hôpital , il ne peut cependant pas se confondre avec ces maladies.
La fièvre puerpérale n'est pas la cause de l'érysipèle. Il arrive , au contraire , que certaines fièvres puerpérales ne sont autre chose que des érysipèles internes ou externes.
La cause intime de Férysipèle nous est ^inconnue; elle est spontanée. L'influence épidémique , la contagion paraissent le développer et le multiplier. La cause générale ou la disposition diathésique est nécessaire à sa production , et aucune cause interne ou externe, autre que la cause érysipélateuse, ne peut le faire naître. Les causes externes ne sont réellement que rt)ccasion de la manifestation de la cause interne.
L'érysipèle épidémique varie de gravité ; toutes les épidémies ne sont pas les mêmes. L'érysipèle des nouveau-nés est presque toujours mortel. L'érysipèle traumatique est plus dan-
~ 332 — ger^nc que Térysipèle spontané. L'érysipMe mlenie est aussi plus important , surtout lorsqu'il occupe l'utérus dans l'état puerpéral.
L'érysipèle épidémique a une marche forcée ; il se comporte à la manière des fièvres éruptives» quoiqu'une soit pas une fièvre éruptîve vraie.
Le traitement curatif ne peut enrayer l'érysipèle épidémique. Il doit être dirigé contre l'état général des individus; il varie, par conséquent, suivant les épidémies, les conditions individuelles et les complications. L'art véritable sait éviter les excès de Texpectation et de l'activité thérapeutique.
Le traitement prophylactique, le seul utile, consiste à éloigner les causes qui prédisposent à la maladie , à éviter la contagion , et à prendre , dans les pansements des plaies . lies précautions nécessaires pour diminuer les chances de propagation.
li^érysipèle épidémique paraît tenir à la septicœmie, et doit être classé, par conséquent, au rang des maladies septiques.
On peut supposer, avec quelque raison, que Tair atmosphérique sert de véhicule à certains miasmes qui pénètrent dans l'économie par la muqueuse respiratoire et même par d'autres voies, empoisonnent, pour ainsi dire, tout le corps et produisent, en définitive, Térysipèle. L'absorption peut «ussi se Élire, en partie , par les surfaces traumatiques.
XHL
Une fois Tinfection produite , la contagion peut s'opérer par les mêmes voies , le virus de Térysipèle étant halitueux. Mais, dans rérysipèle épidémique, la contagion n'est pas plus fatale que dans toute autre épidémie.
FJN.
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