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Traité de l'ésprit

Claude-Adrien Helvétius naquit à Paris au mois de janvier 1715, de Jean -Adrien Helvétius et de Gabrielle d’Armancourt. La famille des Helvétius, originaire du Palatinat, y fut persécutée du temps de la réforme, et s’établit en Hollande, où plusieurs d’entre eux ont possédé des emplois honorables.

Le bisaïeul d’Helvétius, premier médecin des armées de la république, mérita qu’elle fit frapper des médailles en l’honneur des services qu’il lui avait rendus.

Le fils de cet homme illustre vint à Paris fort jeune. Il y fut connu sous le nom de médecin hol- • landais, et nous lui devons l’ipécacuanha : il avait appris l’usage de cette racine d’un de ses parens, gouverneur de Batavia; il s’en servit avec beaucoup de succès à Paris et dans nos armées. Louis XIV, dont les grâces étaient si souvent ce que doivent être les grâces des rois, c’est-à-dire

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des récompenses, lui donna des lettres de noblesse, et la charge d’inspecteur général des hôpitaux. Il mourut à Paris en 1727, regretté des pauvres et des gens de bien.

Un de ses fils, héritier de ses talens, cultiva, comme lui, la médecine avec gloire. Il était jeune encore lorsqu’il sauva le roi régnant d’une maladie dangereuse dont ce prince fut attaqué à l’âge de sept ans. Il fut depuis premier médecin de la reine, et mérita la confiance et les bontés de cette princesse. Il fut, à Versailles, l’ami de toutesJes maisons dont il était le médecin. Il recevait chez lui un grand nombre de pauvres, et allait voir assidûment ceux que leurs infirmités retenaient chez eux.

Il aimait beaucoup sa femme, qui était belle et attachée à son mari , comme à tous ses devoirs. Ils aimèrent tendrement leur fils, et s’occupèrent également de son éducation et du soin de rendre son enfance heureuse. Il n’avait pas cinq ans lorsqu’ils le confièrent à M. Lambert, homme sage et sensible, qui lui a survécu et a long- temps pleuré son élève.

Il n’y avait point de travail que l'envie de plaire à un tel précepteur ne fît entendre au disciple. Il eut de bonne heure le goût de la lecture. Il est vrai qu’il n’aima d’abord que les contes de fées et des livres où régnait le merveilleux. Mais il

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leur associa bientôt La Fontaine, et même Despréaux, dont les ouvrages charment les hommes dégoût, mais ne devraient pas charmer l’enfance.

On venait de mettre le jeune Helvétius au college. Lorsqu’il lut X Iliade et Quinte-Curce , ces deux lectures changèrent son caractère : il était fort timide, il devint audacieux. Son goût pour l’étude fut suspendu pendant quelque temps. Il voulait entrer au service, et ne respirait que la guerre.

D’abord le despotisme de ses régens, leur ton menaçant, et la contrainte, le révoltèrent; les occupations minutieuses dont on le surchargeait le dégoûtèrent : il ne fit que des progrès médiocres. Mais, parvenu à la rhétorique, le père Porée, son régent dans cette classe, s’aperçut que cet écolier était très sensible aux éloges, et en louant ses premiers efforts, il lui en fit faire de plus grands. Les amplifications étaient à la mode au collège. Le P. Porée trouva dans celles d’Helvétius plus d'idées et d’images que dans celles de ses autres disciples : de ce moment il lui donna une éducation particulière. Il lisait avec lui les meilleurs auteurs anciens et modernes, et lui en faisait remarquer les beautés et les défauts. Ce père n’écrivait pas avec goût, mais il avait d’ excellons principes de littérature. C’était un bon maître et un méchant modèle. Il avait surtout le talent de connaître la mesure d’esprit et le carac-

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tère de ses élèves, et la France lui doit plus d’un grand homme dont il a deviné et hâté le génie.

La première jouissance de la gloire en augmente l’amour. Le jeune Helvétius, comblé d’éloges dans les exercices publics de son collège, voulut réussir dans tout ce qui pouvait être loué. Il avait d’abord détesté la danse et l’escrime : il excella depuis dans ces deux arts. Il a même dansé à l’Opéra sous le nom et le masque de Javilber 1 , et a été très applaudi.

Son émulation, qui s’étendait à tout, ne prit jamais le caractère de l’envie. Il aimait ses jeunes rivaux ; il avait gagné leur confiance. Ils étaient sûrs de sa discrétion dans les petits complots que la sévérité des maîtres et le besoin du plaisir rendent si communs parmi les jeunes gens.

Il était encore au collège lorsqu’il connut le livre de X Entendement humain. Ce livre fit une révolution dans ses idées. Il devint un zélé disciple de Locke, mais disciple comme Aristote l’a été de Platon, en ajoutant des découvertes à celles de son maître.

Il porta dans l’étude du droit l’esprit philosophique que Locke lui avait inspiré. Il cherchait dès lors les rapports des lois avec la nature et le bonheur des hommes.

* Avant No verre, les danseurs de l’Opéra étaient masqués.

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Son père, dont la fortune était médiocre, et qui avait encouru la disgrâce du cardinal de Fleuri par son attachement à M. le duc, le destinait à la finance, comme à un état qui pouvait l’enrichir et lui laisser le temps de faire usage de ses talens. Il l’envoya chez M. d’Armancourt, son oncle maternel, directeur des fermes à Caen. Là, Helvétius fut occupé des lettres et de la philosophie, plus que de la finance; et plus occupé des femmes que des lettres et de la philosophie. Il apprit cependant en peu de temps, et presque sans y songer, tout ce que doit savoir un financier.

11 avait vingt-trois ans, lorsque la reine (Marie Leekzinska), qui aimait M. et M'"' Helvétius, obtint pour leur fils une place de fermier général. Il n’eut d’abord que le titre et une demi-place, mais M. Orri lui donna bientôt la place entière. C’était lui donner cent mille écus de rentes. Ses parens empruntèrent les fonds qu’un fermiergénéral doit avancer au roi, et ils exigèrent de leur fils qu’il prendrait sur les produits de sa place les rentes et même le remboursement de ces fonds.

Il avait deux passions qui pouvaient déranger le financier le plus opulent : l’amour des femmes et l’envie de faire du bien. Mais il avait de l’ordre et de la probité. Au milieu de tant de moyens de jouir, il sut jouir avec sagesse.il destina d’abord

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les deux tiers de ses revenus au remboursement de ses fonds; le reste fut consacré aux dépenses que son âge et la noblesse de son cœur lui rendaient nécessaires.

11 avait cherché, au sortir de l’enfance, à se lier avec les hommes célèbres dans les lettres. Marivaux était de ce nombre. Cet homme, qui a mis dans ses romans tant d’esprit, de sentiment et de verbiage, était souvent peu agréable dans la conversation. Il méritait des amis par la délicatesse de son âme et la pureté de ses mœurs. Helvétius lui fit une pension de deux mille francs. Marivaux, quoique un excellent homme, avait de l’humeur et devenait aigre dans la dispute. Il n’était pas celui des amis d’Helvétius pour lequel celui-ci avait le plus de goût; mais, du moment qu’il lui eut fait une pension, il fut celui de ses amis pour lequel il eut le plus d’attentions et d’égards r.

Le fils de Saurin, de l’Académie des Sciences, n’avait encore donné aucun des ouvrages qui lui ont fait de la réputation; mais il était connu des gens de lettres comme un esprit étendu, juste et ^ profond, qui avait des connaissances variées, de

' Dans une discussion, Marivaux s’étant emporté, ne mé- * nagea point son ami ; lorsqu’il fut parti , Helvétius se contenta de dire : Comme je lai aurai v répondu, si je ne lui avais pas l'obligation d'accepter mes bienfaits !

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la vertu et du goût. Il n’avait alors pour subsister qu’une place qui ne convenait point à son caractère. 11 reçut d’Helvétius une pension de mille écus, qui lui valut l’indépendance, le loisir de cultiver les lettres, et le plaisir de sentir et de publier qu’il devait son bonheur à son ami. Ce cligne ami, lorsque Saurin voulut se marier, 1 obligea d’accepter les fonds de la pension qu il lui faisait.

Il cherchait partout le mérite pour l’aimer et le secourir. Quelque soin qu’il ait pris de cacher ses bienfaits, nous pourrions présenter une liste d'hommes connus qu’il a obligés : mais nous croirions manquer à sa mémoire, si nous osions nommer ceux qui ont eu la faiblesse de rougir de ses secours.

Fontenelle était alors à la tète de l’empire des lettres. L’étendue de ses lumières, sa philosophie saine, la sagesse de sa conduite, la variété de ses talens, l’enjouement de son esprit, la facilité de son commerce, le rendaient agréable à plusieurs sortes de sociétés. Son indifférence même était utile à sa considération. Les ennemis de ses amis, sûrs de n’ètre pas ses ennemis, le voyaient avec plaisir. Il avait de plus le mérite d’un grand âge, et celui d’avoir vu ce siècle brillant dont notre siècle aime à s’entretenir. Sa mémoire était remplie d’anecdotes intéressantes, qu’il rendait plus

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intéressantes encore par la manière de les placer. Ses contes et ses plaisanteries faisaient penser. Les femmes, les hommes de la cour, les artistes, les poètes, les philosophes aimaient sa conversation.

Helvétius faisait sa cour à Fontenelle. Il allait chez lui comme un disciple qui venait proposer ses doutes avec modestie. C’était avec lui qu’il aimait à parler de Hobbes et de Locke. Ce qu’il apprit surtout de Fontenelle, c’est le talent, aujourd’hui trop négligé, de rendre avec clarté ses idées.

Montesquieu n’était alors que l’auteur des Lettres persanes. Mais dans cet ouvrage, frivole en apparence, et dans la conversation, Helvétius avait aperçu le guide des législateurs. Montesquieu devina aussi quel homme serait un jour son ami. «Je ne sais, disait-il, si Helvétius con- « naît sa supériorité; mais pour moi je sens que « c’est un homme au dessus des autres. »

La Henriade , poème épique d’un genre tout nouveau, des tragédies qui balançaient celles de nos grands maîtres, X Histoire de Charles XII, si supérieure à toutes les histoires écrites en France, des pièces fugitives qui faisaient oublier cette foule de riens agréables si communs dans le siècle de Louis XIV, une philosophie lumineuse répandue sur plusieurs genres, beaucoup de génie,

plusieurs sortes de mérite, attiraient sur Voltaire les regards de la France et de l’Europe. Personne n’a plus excité que lui l’admiration et l'envie. La partie du public qui ne se rend pas l'écho d’hommes de lettres jaloux, les jeunes gens qui, dans leurs -lectures, cherchent de bonne foi du plaisir ou des modèles, étaient ses admirateurs. Le reste à peu près composait le nombre de ses ennemis. Son amour pour les lettres, son art de louer dont il n’a fait que trop d’usage, sa politesse, son envie de plaire, ne pouvaient calmer la rage de l’envie : il cherchait à s’y dérober dans la retraite de Cirey. Helvétius alla l’y chercher. Il lui confia ses secrets les plus chers, c’est-à-dire le dessein et les deux premiers chants de son poème du Bonheur. Il trouva un critique plus éclairé que tous ceux qu’il avait consultés jusqu'à ce moment, et un ami zélé pour sa gloire.

On voit, par plusieurs lettres de Voltaire, combien ce grand homme avait été frappé du génie d’Helvétius. «Votre première épitre, lui dit-il x, est pleine d’une hardiesse de raison bien au dessus de votre âge, et plus encore de nos lâches écrivains qui riment pour leurs libraires, qui se resserrent sous le compas d’un censeur royal envieux ou timide : misérables oiseaux à qui on

1 Lettre ni du recueil imprimé dans le 5' volume.

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rogne les ailes, qui veulent s’élever, et tombent en se cassant les jambes! Vous avez un génie mâle; et j’aime mieux quelques unes de vos sublimes fautes, que les médiocres beautés dont on veut nous affadir. »

Dans d’autres occasions, Voltaire donne à Helvétius des conseils excellons , et que nous rapporterons parce qu ils peuvent être utiles à quiconque veut écrire en vers.

« Je vous dirai ', en faveur des progrès qu’un si bel art peut faire entre vos mains : Craignez”, en atteignant le grand, de sauter au gigantesque; n’offrez que des images vraies; servez- vous toujours du mot propre. Voulez-vous une petite règle infaillible? la voici : Quand une pensée est juste et noble, il faut voir si la manière dont vous l’exprimez en vers serait belle en prose; et si votre vers, dépouillé de la rime et de la césure, vous paraît alors chargé d’un mot superflu, s’il y a dans la construction le moindre défaut, si une conjonction est oubliée, enfin si le mot le plus propre n’est pas mis à sa place , concluez que votre diamant n’est pas bien enchâssé. Soyez sûr que des vers qui auront un de ces défauts ne sè feront pas relire; et il n’y a de bons vers que ceux qu’on relit. »

1 Lettre iii du recueil imprimé dans le 5' volume.

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Dans une autre lettre, Voltaire reprend Helvétius, qui lui avait dit trop de mal sur Boileau. «Je conviens , dit-il % avec vous qu’il n’est pas un poète sublime; mais il a très bien fait ce qu’il voulait faire. Il a mis la raison en vers harmonieux et pleins d’images; il est clair, conséquent, facile, heureux dans scs expressions; il ne s’élève guère, mais il ne tombe pas; et d’ailleurs ses sujets ne comportent pas cette élévation dont ceux que vous traitez sont susceptibles. Vous avez senti votre talent comme il a senti le sien : vous êtes philosophe, vous voyez tout en grand; votre pinceau est fort et hardi ; la nature en tout cela vous a mis, je vous le dis avec la plus grande sincérité, fort au dessus de Despréaux; mais ces talenslà, quelque grands qu’ils soient, ne seront rien sans les siens. Je vous prêcherai donc éternellement cet art d’écrire que Despréaux a si bien connu et si bien enseigné, ce respect pour la langue, cette suite* d'idées, ces liaisons, cet art aisé avec lequel il conduit son lecteur, ce naturel qui est le fruit du génie. Envoyez-moi , mon cher ami, quelque chose d’aussi bien travaillé que vous imaginez noblement. »

Quelques hommes d’esprit, mais dont les idées n’étaient pas fort étendues, disaient souvent à

1 Lettre vm «lu reeueil imprimé dans le 5e volume.

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Helvétius que la métaphysique, et en général la philosophie, ne pouvait être traitée en vers. Il n’était pas fait pour les croire; mais quelquefois il avait des doutes. Voltaire le rassurait.

« Soyez persuadé, lui disait-il % que la sublime philosophie peut fort bien parler le langage des vers. Elle est quelquefois poétique dans la prose du PAMalebranche. Pourquoi n’achèveriez-vous pas ci' que Malebranche a ébauché ? C’était un poète manqué ; et vous êtes né poète. »

Voltaire avait raison. Est-ce que Lucrèce chez les Romains, et Pope chez les Anglais, n’ont pas fait d^ux poèmes philosophiques et pourtant admirables ?

Des hommes peu éclairés, et quelques amis, peut-être jaloux, répétaient à Helvétius qu’il devait son temps à d’autres études qu’à celles de la poésie et de la philosophie. « Continuez , lui écrivait Voltaire 1 2, de remplir votre âme de toutes les connaissances, de tous lés arts et de toutes les vertus. Ne craignez pas d’honorer le Parnasse de vos talens. Ils vous honoreront sans doute , parce que vous ne négligerez jamais vos devoirs. Les fonctions de votre état ne sont-elles pas quelque chose de bien difficile pour une âme comme

1 Lettre xi du recueil imprimé dans le 5' volume.

1 Lettre ni , ibid.

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la vôtre? Cette besogne se fait comme on règle la dépense de sa maison et le livre de son maîtred’hôtel. Quoi! pour être fermier -général, on n’aurait pas la liberté de penser? Eh! Atticus était fermier- général; les chevaliers romains étaient fermiers-généraux. Continuez donc, Atticus. «

Atticus continua. 11 est d’usage que la compagnie des fermes envoie dans les provinces les plus jeunes des fermiers. Ils sont chargés de s’instruire des différentes branches des revenus, de veiller sur les commis, et de faire exécuter 'les ordonnances. Dans ces voyages qu’on appelle tournées , Helvétius visita successivement la Champagne, les deux Bourgognes et le Bordelais; et nulle part il ne se fit une loi de donner toujours raison aux préposés de la ferme, et toujours tort aux peuples. Il ne voulait point recevoir l’argent des confiscations; et souvent il dédommagea le malheureux ruiné par les vexations des employés. La ferme n’approuva pas d’abord tant de grandeur d’âme : mais depuis, Helvétius ne fit de belles actions qu’à ses dépens, et les fermiers voulurent bien tolérer cette .conduite.

11 eut le courage d’être souvent l’orateur du peuple auprès de sa compagnie et du ministre. On venait d’employer dans les salines de Lorraine et de Franche-Comté une machine appelée graduation , qui diminuait la consommation du

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bois, mais aussi la qualité du sel. Helvétius proposa de détruire la machine, ou de diminuer le prix du sel. Il est aisé de juger qu’il ne put rien obtenir.

Il arrivait à Bordeaux lorsqu'on venait d’y établir un nouveau droit sur les vins, qui désolait la ville et la province. II. écrivit à sa compagnie contre le nouveau droit, et fut indigné des réponses qu’il reçut. Il lui échappa de dire un jour à plusieurs bourgeois de Bordeaux : «Tant que vous ne ferez que vous plaindre, on ne vous accordera pas ce que vous demandez. Faites-vous craindre. Vous pouvez vous assembler au nombre de plus de dix mille. Attaquez nos employés : ils ne sont pas deux cents. Je me mettrai à leur tète, et nous nous défendrons; mais enfin vous nous battrez, et on vous rendra justice. »

Heureusement ce conseil de jeune homme ne fut pas suivi. Mais de retour à Paris, Helvétius appuya si bien les plaintes des Bordelais, qu’il obtint la suppression de l’impôt.

Cependant il réprimait l’avidité des subalternes , il indiquait les moyens d’en diminuer le nombre, il proposait de donner plus, de valeur aux terres du domaine; et c’est ainsi qu’il se rendait utile à la fois à la ferme et à la nation. Ces services ne l'empêchaient pas d’éprouver quelquefois des dégoûts. Il avait affaire à de petits esprits, et il

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leur proposait de grandes vues; à des hommes endurcis par l’âge et par la finance, et il leur parlait d’humanité. Les malheureux qu’il soulageait, le commerce des gens de lettres, ses études et ses maîtresses, lui faisaient à peine supporter les inconvéniens de son état. Son père, qui avait fait de lui un fermier-général, ne put jamais en faire un financier. Il avait remboursé ses fonds; et malgré ses dépenses en plaisirs et en bonnes œuvres, il se trouvait encore des sommes considérables. 11 acheta des terres, et forma le projet de s’y retirer, pour s’y livrer entièrement aux lettres et à la philosophie. Mais il lui fallait une femme qu’il pût aimer, et que la retraite dans laquelle il voulait vivre ne rendrait pas malheureuse.

Chez madame de Graffigni, si connue par le joli roman des Lettres Péruviennes , il Ait mademoiselle de Ligneville, et fut frappé de sa beauté et des agrémens de son esprit. Mais avant de songer à 1 épouser, il voulut la connaître. Il la ait souvent, sans lui parler de ses desseins, et du goût qu il avait pour elle. Enfin, après un an d’ observation , il vit que mademoiselle de Ligneville avait lame élevée sans orgueil, quelle supportait sa mauvaise fortune avec dignité, quelle a\ait du courage, de la bonté et de la simplicité. Il jugea qu’elle partagerait volontiers sa retraite,

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et lui en fit la proposition, qui fut acceptée1. Mais avant de se marier, il voulut quitter la place de fermier-général.

Helvétius, par complaisance pour son père, acheta la charge de maître- d’hôtel de la .reine. Il n’était pas plus fait pour la cour que pour la

1 Madame Helvétius, née en 1719, au château de Ligneville, eut vingt et un frères ou sœurs.

Digne épouse d’un philosophe dont elle partageait les vues bienfaisantes , c’était un besoin pour elle de soulager l’indigence, et la fortune n’était à ses yeux qu’un moyen de réparer les torts de la nature. Sa bonté s’étendait même sur une foule d’animaux , auxquels elle se plaisait à prodiguer des soins journaliers. Comme l’hiver multiplie leurs besoins ainsi que ceux des hommes, sa sollicitude l’arrachait de son lit de grand matin , et elle courait donner la pâture à une nuée d’oiseaux que l’habitude ramenait tous les jours sur sa terrasse. ( Voyez, dans les Conseils à ma fille , le joli conte des Oiseaux de madame Helvétius. )

Après avoir perdu son mari, elle fixa sa résidence à Auteuil, où un nom cher à la philosophie et toutes les qualités de l’esprit et du cœur continuèrent d’attirer tout ce qu’il y avait en France d’hommes célèbres; de ce nombre étaient Franklin et Turgot, qui l’un et l’autre lui offrirent leur main : mais la veuve d’Helvétius l’avait aimé trop passionnément pour sc décider ù contracter un second mariage.

Bonaparte, après son retour d’Égypte, lui rendit visite dans sa retraite. Se promenant dans son jardin avec l’ambitieux conquérant : Vous ne savez pas , lui dit-elle, combien on peut trouver de bonheur dans trois arpens de terre !

Elle mourut le 12 août 1800, et laissa deux filles mariées, l’aînée à M. le comte de Meun, père de M. le pair de France de s ce nom, et la plus jeune à M. le comte d’Andlaw.

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finance. Il fut tiys sensible aux bontés de la reine. Cette princesse aimait les gens d’esprit, et traita bien Helvétius, qui n’eut pas d’abord autant d’ennemis qu’il en méritait; on lui pardonna longtemps ses lumières et ses vertus. Sa charge n’exigeait pas beaucoup de services, et lui laissait l’emploi de son temps.

Il se maria enfin au mois de juillet 1761, et partit sur-le-champ pour Sa terre de Voré. 11 y menait avec lui deux secrétaires, qui lui étaient inutiles depuis qu’il n’était plus fermier-général; mais il leur était nécessaire. L’un d’eux nommé Baudot, était chagrin, caustique et inquiet. Sous le prétexte qu’il avait vu Helvétius dans son enfance, il se permettait de le traiter toujours comme un précepteur brutal traite un enfant. Un des plaisirs de ce Baudot était de discuter avec son ^maître, la conduite, l’esprit, le caractère, les ouvrages de ce maître indulgent. La discussion ne finissait jamais que par la plus violente satire. Helvétius l’écoutait avec patience; et quelquefois, en le quittant, il disait à madame Helvétius: «Mais, est-il possible que j’aie tous les défauts et tous les torts que me trouve Baudot ? Non sans doute. Mais enfin, j’en ai un peu : et qui est-ce qui m’en parlerait, si je ne garde pas Baudot?»

Il n’était occupé dans ses terres que de ses ouvrages, du bonheur de ses vassaux, et de celui de

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madame Helvétius. Il pouvait dire comme milord Bolingbroke dans une de ses lettres à Swift: « Je n’ai plus que pour ma femme l’amour que j’avais autrefois pour tout son sexe. »

Il avait cessé depuis deux ans de travailler à son poëme du Bonheur. Cet ouvrage l’avait conduit à des recherches sur l’homme. Dès ses premières méditations, il avait entrevu des vérités nouvelles. Ces vérités devinrent plus claires, et le conduisirent à d’autres; et il était livré entièrement à la philosophie, lorsqu'on iy65 il perdit son père. Je n’ajouterai qu’un mot à ce que j’ai dit de ce médecin illustre. Il connaissait parfaitement son fils, c’est-à-dire qu’il avait de grandes lumières, et qu’il était sans préjugés. Il vit avec plaisir ce fils sacrifier une grande fortune à l’espérance de la gloire. Helvétius regretta beaucoup un si excellent père. Il refusa de recueillir sa succession, qu’il voulait laisser entièrement à sa mère. Après de longues contestations, il obtint quelle en conserverait la plus grande partie. La mort de son père était le premier malheur cpii jusqu’alors eiàt troublé sa vie heureuse, et suspendu ses occupations. 11 les reprit dès cpi’il en eut la force; et enfin, en 1758, il donna le livre de V Esprit , dont je vais faire l’analyse.

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