‹ Traité de l'ésprit (volume 2)Chapitre 2 sur 42 · ANALYSE DU LIVRE DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

ANALYSE DU LIVRE DE L'ESPRIT

Helvétius commence par examiner ce qu’on entend par le mot esprit: c’est tantôt la faculté de penser, et, tantôt la masse d’idées et de connaissances rassemblées dans la tète d’un homme.

Ces idées s’acquièrent par l’impression des objets extérieurs sur nos sens; elles se conservent par la mémoire, qui n’est que la première impression continuée mais affaiblie. Ce don d’acquérir des idées par les sens et de les conserver par la mémoire ne nous donnerait que des connaissances bornées, et nous laisserait sans arts, sans mœurs et sans police , si la nature nous avait conformés comme la plupart des animaux : c’est ù nos mains flexibles que nous devons notre industrie; et sans cette industrie, occupés dans les forêts du soin de nous défendre et de disputer notre subsistance, à peine aurions-nous formé quelques sociétés faibles ou barbares.

Les objets dont les sens nous transmettent les idées ont des . apports avec nous et entre eux. L’esprit humain s’élève à la connaissance de ces rapports; voilà sa puissance et ses bornes. L’apercevance de ces rapports est ce qu’on appelle jugement.

Juger, c’est sentir.

ESSAI ST/R LA VIE

La couleur que je nomme rouge agit sur mes yeux différemment de la couleur que je nomme jaune. L’idée de cette différence est un jugement; ce jugement est une sensation composée de sensations reçues dans le moment, ou conservées dans la mémoire. Les notions même de force, de puissance, de justice, de vertu, etc., quand on les analyse, se réduisent à des tableaux placés dans l’imagination ou la mémoire.

Tout dans l’homme se réduit donc à sentir.

L’homme est sujet aux erreurs. Elles ont trois causes : les passions, l’ignorance, et l’ahus des mots.

Les passions nous trompent, parce qu’elles nous font voir les objets sous une seule face. Le prince ambitieux fixe son attention sur l’éclat de la victoire et sur la pompe du triomphe : il oublie les inconstances de la fortune et les malheurs de la guerre.

La crainte présente des fantômes, et ne laisse point d’entrée à la vérité. L’amour est fertile en illusions. « Vous ne m’aimez plus, disait mademoiselle de Gaumont à Poucet; vous croyez moins ce que je vous dis que ce que vous voyez.»

L’ignorance est la cause des erreurs dans les questions difficiles. C’est faute de connaissances que la question du luxe a été si long-temps agitée sans être éclaircie. De grands hommes en ont fait l’apologie, d’autres la satire.

ET LES OUVRAGES d’hELVÉTIUS.

Sur l’abus des mots, troisième cause de nos erreurs , Helvétius renvoie à Locke, et ne dit qu’un mot en faveur de ceux qui ne voudraient pas recourir au philosophe anglais. Il fait voir que les sens faux donnés aux mots espace , matière , infini , amour-propre , liberté , ont été les sources de beaucoup d’erreurs en métaphysique et en morale. La matière n’est que la collection des propriétés communes à tous les corps. L 'espace n’est que le néant ou le vide; considéré avec les corps, il n’est que l’étendue. Le mot infini ne donne qu’une idée, l’absence des bornes. L’ amour-propre est un sentiment gravé en nous par la nature, et qui devient vertueux ou vicieux, selon la différence des goûts, des passions, des circonstances. La liberté de l’homme consiste dans l’exercice volontaire de ses facultés.

~ Passons au second discours.

L’esprit a plus ou moins l’estime du public, selon que les idées sont neuves , utiles et agréables. Ce ne sont pas leur nombre et leur étendue qui emportent notre estime; c’est le rapport qu’elles ont avec notre bonheur qui nous force à leur accorder notre hommage. Ainsi, c’est la reconnaissance ou la vengeance qui loue ou qui méprise. *

Les idées les plus estimables sont celles qui flattent nos penchans. Le premier des livres pour

ESSAI SUiï LA VIE

Charles XII, c’est la vie d’Alexandre; pour une femme sensible, c’est le poète qui peint l’amour. C’est notre intérêt qui nous fait adopter ou rejeter l’opinion des autres.

Il est vrai qu’il y a sur la terre un petit nombre de philosophes conduits par l’amour du vrai, qui estiment de préférence les idées lumineuses; mais ces philosophes sont en si petit nombre qu’il ne faut pas les compter. Le reste du genre humain n’estime que les idées qui flattent son opinion ou son intérêt. Un sot n’a que de sots amis. Auguste, Louis XIV, le grand Coudé, vivaient avec les gens d’esprit. Sous un monarque stupide, disait la reine Christine, toute sa cour l’est, ou le devient.

Lorsque la réputation d’un homme ou d’un ouvrage est établie, nous les louons souvent sans les estimer. Nous n’avons pas pour eux une estime sentie, mais une estime sur parole. Telle est. l’estime générale pour Homère, que tout le monde loue, et qui n’est lu que des gens de lettres.

Chaque homme a de soi la plus haute idée, et n’estime dans les autres que son image, ou ce qui peut lui être utile.

Le fakir et le sybarite, la prude et la coquette, se méprisent. Le philosophe qui vivra^avéfc des jeunes gens sera l’imbécille, le ridicule de la société. L’homme de robe, 1 homme de guerre, le

négociant , croient chacun sincèrement que leur sorte d’esprit est la plus estimable.*

Ainsi la grande société, la nation, se divise en petites sociétés, qui, selon leurs occupations, leur rang, leur état, estiment la sorte d’esprit avec laquelle elles ont du rapport.

A la cour, on estime surtout les hommes du bon ton, quoiqu’ils soient pour la plupart frivoles, ineptes, ignorans.

Si les petites sociétés n’estiment que l’esprit qui est plus près de leur esprit, le public n’accorde son estime qu’à l’esprit qui est utile au public.

En conséquence de cette vérité, l’esprit qui réussit dans les sociétés particulières réussit rarement dans le public.

Tel homme, au contraire, tel ouvrage, font honneur à la nation, et ne réussissent pas dans les sociétés particulières.

Si le public ne rend aucun honneur à l’esprit médiocre, c’est qu’il n’est jamais d’aucune utilité. Si pourtant, dans certaines circonstances, des esprits médiocres, devenus généraux ou ministres, sont honorés, c’est qu’ils ont eu le bonheur d’être utiles. Déplus, on a de l’indulgence pour les grands. On ne demande pas à la comédie italienne les mêmes talens qu’à la comédie française.

Après la mort des hommes en place et des artistes, ceux-ci sont les plus honorés, parce que

ESSAI SUR LA VIE

la postérité jouit de leurs travaux, et que les autres ne sont utiles qu’à leur siècle.

Certains esprits, célèbres dans quelques pays et quelques siècles, ne le sont point dans d’autres siècles et dans d’autres lieux. Les sophistes , les théologiens, si illustres autrefois, recueillent le mépris des siècles éclairés. Les farces de Scarron réussissaient avant que l’on eût vu Molière.

Il y a pourtant des idées qui plaisent dans tous les lieux et dans tous les temps; les unes sont instructives, les autres sont agréables. Il y en a des unes et des autres dans Homère, Virgile, Corneille, le Tasse, Milton, qui ne se sont point bornés à peindre une nation ou un siècle, mais l’humanité. Il est peu d’hommes assez mal organisés pour être insensibles aux tableaux des grands objets et à l’harmonie. Les tableaux voluptueux qui rappellent les plaisirs des sens, et surtout ceux de 1 amour, sont également du goût de tous les peuples. Les philosophes qui ont découvert des vérités utiles ont l’estime de tous les siècles; et, dans tous les siècles, on aime les poètes qui ont fait aimer la vertu.

Mais qu’ est-ce que la vertu? Dans les sociétés particulières, on donne ce nom aux actions utiles à ces sociétés. L’homme qui veut dérober à la rigueur des lois un parent coupable passe pour vertueux.

ET LES OUVRAGES d’hELVÉTIUS. 27

Le ministre qui refuse ses amis , ses pareils , les courtisans , pour leur préférer l’homme de mérite et le bien de l’état , doit avoir à la cour la réputation d’homme dur, inutile et malhonnête.

Dans les cours, on appelle prudence la fausseté , folie le courage de dire la vérité. On y donne le titre de bon au prince qui prodigue les trésors de l’état, le nom d’aimable au prince qui accorde à ses favoris, à sa maîtresse, des emplois importais au bonheur de l’état.

Comment donc savoir si on est vertueux? Dirige-t-011 toutes ses actions au bien du plus grand nombre, on est vertueux. Oui, la vertu n’est que l’habitude de diriger ses actions au bien général. C’est en la considérant sous ce point de vue qu’on peut s’en former des idées nettes et précises, que les moralistes n’ont point eues jusqu’à présent.

Les uns, à la tète desquels est Platon, n’ont débité que des rêves ingénieux. La vertu, selon eux, est l’idée de l'ordre, de l’harmonie, du beau essentiel. Les autres, à la tète desquels est Montaigne, prétendent que les lois de la vertu sont arbitraires , parce qu’ils voient qu’une action vicieuse au nord est souvent vertueuse au midi. Les premiers, pour n’avoir point considté l’histoire, errent dans un dédale de mots. Les seconds, pour 11 avoir point médité sur l’histoire, ont pensé que

ESSAI SUR LA VIE

le caprice décidait de la bonté ou de la méchanceté des actions humaines.

L’amour de la vertu n’est donc que le désir du bonheur général. Les actions vertueuses sont celles qui contribuent à ce bonheur. Les peuples les plus stupides, dans leurs coutumes les plus singulières, ont en vue leur bonheur; et si, dans certains pays, dans certains lieux, on honore des actions qui nous paraissent coupables, c’est que dans ces pays ces actions sont utiles. Le vol fait avec adresse était honoré à Sparte, parce que dans cette république toute militaire, et où il n’y avait point l’esprit de propriété, la vigilance et l’adresse étaient des qualités utiles. En Chine, où la population est excessive, il est permis au père d’exposer ou de tuer ses enfans. Cette loi, si cruelle en apparence, prévient de plus grands maux, et par conséquent est utile. Enfin, c’est partout l’utilité qui rend les actions criminelles ou vertueuses.

Mais dans tous les pays on attache l’idée de vertu à des actions qui ne peuvent produire aucun bien. Oui , mais c’est qu’on est persuadé que ces actions produisent un bien , soit pour ce monde, soit pour l’autre; et j’appelle ces habitudes, ces actions, vertus de préjugé, dont il faut guérir les hommes.

Ces habitudes n’ont été fondées que sur la préférence donnée à des sociétés particulières sur la

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société générale; ce qui seul les rend vicieuses.

Quel bien font au monde et à la patrie les austérités des moines et des fakirs? De quelle utilité peut être la folie des Indiens qui se font dévorer par les crocodiles?

Il est des crimes de préjugé, comme il est des vertus de préjugé.

J’appelle crimes de préjugé, des actions condamnées par l’opinion , quoiqu’elles ne nuisent à personne. Quel mal fait le bramine qui épouse une vierge, et l’homme qui mange un morceau de bœuf plutôt qu’un morceau de poisson?

Les vertus de préjugé sont quelquefois des habitudes atroces; comme la coutume des Giagues, de piler dans un mortier les enfans, pour en composer une pâte qui , selon les prêtres , les rend invulnérables.

Il y a peu de nations qui n’aient pour les crimes de préjugé plus d'horreur que pour les actions les plus nuisibles à la société, et plus d’estime pour les pratiques minutieuses et indifférantes que pour les actions utiles à l’état.

De ce qu’il y a des vertus réelles et des vertus de préjugé, il suit qu’il y a chez les peuples deux espèces de corruption, l’une politique, et l’autre religieuse. Celle-ci peut n’être pas criminelle , quand elle s’allie avec l’amour du bien public, les talcns, de véritables vertus.

ESSAI SUR LA VIE

La corruption politique prépare, au contraire, la chute des empires. Le peuple en est infecté, lorsque les particuliers détachent ieurs intérêts de l’intérêt général.

Cette corruption se joint quelquefois à l’autre. Alors les moralistes ignorans les confondent, mais elles sont souvent séparées. La corruption religieuse n’est souvent que l’amour du plaisir, et inspirée par la nature , qu’elle satisfait sans la dégrader. La corruption politique est l’effet du gouvernement.

C’est dans la législation et l’administration des empires qu’il faut chercher la cause des vices et tles vertus des hommes.

Les déclamations des moralistes ne font que satisfaire leur vanité , et ne produisent aucun bien. Leurs injures ne peuvent changer nos sentimens, et nos sentimens sont l’effet delà nature et des lois.

Il faut moins censurer le luxe, qui peut être nécessaire à un grand état, et la galanterie, à laquelle les hommes peuvent devoir les arts , le goût , et des vertus politiques, que l’institution qui fait de l’homme un lâche, un esclave, un fripon ou un sot.

Il est des moralistes hypocrites : ce sont ceux qui voient avec indifférence tous les maux qui entraînent la ruine de leur patrie, et qui se dé-

ET LES OUVRAGES d'hELVÉTIUS. 3l

chaînent contre quelques excès dans la jouissance des plaisirs.

D’après les principes posés ci-dessus , on peut faire un catéchisme dont les préceptes seront clairs, vrais et invariables. Le peuple qui en serait instruit ne serait infecté ni de vices politiques, ni de vertus de préjugé. Le législateur le plus éclairé ne donnerait que des lois utiles, et les lois seraient respectées.

L’inexécution des lois prouve toujours l'ineptie du législateur. La récompense, la punition, la gloire, l’infamie, sont quatre divinités qui peuvent répandre les vertus, et créer des hommes illustres dans tous les genres.

Pour perfectionner la morale, les législateurs ont deux moyens : l’un, d’unir les intérêts particuliers à l’intérêt général; l’autre, de hâter les progrès de l'esprit. Mais, pour hâter ces progrès, il faut savoir si l’esprit est un don de la nature, ou l’effet de l’éducation.

C’est le sujet du troisième discours.

Tous les hommes ont des sens assez bons pour apercevoir les mêmes rapports dans les objets; ils ont les mêmes besoins, et ils auraient la même mémoire s’ils avaient la même attention.

Tous les hommes bien organisés sont capables d’attention; tous apprennent leur langue, tous apprennent à lire, et conçoivent au moins les

ESSAI SC 11 EA VIE

premières propositions d’Euclide. Cela suffit pour s’élever aux plus hautes idées, pourvu qu’ils veuillent faire des efforts d’attention; et, pour faire des efforts, il faut avoir des passions.

Ce sont les passions qui fécondent l’esprit et l’élèvent aux grandes idées. Ce sont elles qui ont formé et conduit Lycurgue, Alexandre, Épaminondas, etc. Ce sont elles qui ont inspiré les vastes projets, les moyens extraordinaires, les mots sublimes, qui sont les saillies des âmes fortement passionnées.

On devient stupide dans l’absence des passions.

Les princes montrent quelquefois de l’esprit pour s’élever au despotisme. Leurs désirs sont-ils remplis, ils n’ont plus le courage de s’arracher aux délices de la paresse, et ils s’abrutissent dans leurs grandeurs.

Mais tous les hommes sont- ils suceptibles du même degré de passion ?

L’origine des passions est dans la sensibilité physique, dans l’amour du plaisir et la crainte de la douleur, qui remuent également tous les hommes.

L’avare, en se privant de tout, se propose de s’assurer les moyens de jouir des plaisirs et de se dérober aux maux : l’ambitieux a le même objet dans la poursuite des grandeurs. L’amour de la gloire et de la vertu n’est que le désir de jouir des

r.X I.ES OUVRAGES d'hELVÉXIUS.

avantages que la gloire et la vertu procurent.

Tous les hommes sont susceptibles de passion au même degré. Tous peuvent aimer avec fureur la gloire et la vertu: tous ont donc la puissance de s’élever aux plus grandes idées, et île faire de grandes choses. Les hommes , nés égaux , deviennent différens par les lois, et par l’éducation, qui doit préparer à l’obéissance et au respect poulies lois. L’éducation est trop négligée; mais pour savoir ce quelle peut faire sur les esprits, il est important de fixer d’une manière précise les idées qu’on attache aux divers noms donnés à l’esprit. C’est ce que nous allons voir dans le quatrième Discours.

Le nom d c génie n’est donné qu’aux esprits inventeurs. Leur invention porte sur les détails ou sur le fond des choses. C’est le travail excité par les passions , et surtout par celle de la gloire, qui porte 1 ame aux grandes méditations, et fait trouver des vérités nouvelles, de nouvelles combinaisons. Les objets dont il est entouré, les circonstances où il est placé, déterminent et bornent le génie.

L’imagination est l’invention des images, comme l’esprit est l’invention des idées; elle brille dans les descriptions, les tableaux. Les peintures sont ou grandes ou voluptueuses.

Le sentiment est l’âme de la poésie. L’auteur qui en est privé est toujours en deçà ou au delà

ESSAI SUR I A VIE

de la nature. Celui qui n’a que de l’esprit s’éloigne toujours de la simplicité.

L’esprit n’est qu’un assemblage d’idées nouvelles qui n’ont pas assez d étendue ni d’importance poiu- mériter le nom de génie. Ainsi Machiavel et Montesquieu sont des génies; La Rochefoucauld et La Bruyère sont des hommes d’esprit.

Le talent est l’aptitude à un seul genre dans lequel on ne porte qu’une invention médiocre.

L’esprit est fin quand il aperçoit de petits objets et donne à deviner.

L’esprit est fort quand il produit des idées propres à faire de fortes impressions.

Il est lumineux quand il rend clairement des idées abstraites.

Il est étendu lorsqu’il saisit un ensemble et voit des rapports éloignés.

Il est pénétrant, profond, lorsqu’il voit tout dans les objets.

Le bel esprit tient plus au choix des mots et des tours qu’au choix des idées.

L’esprit du siècle, l’esprit du monde, est frivole et porte sur de petits objets : s’il s’occupe un moment des grands hommes et des ouvrages célèbres, il cherche à les rabaisser : c’est le dieu de la raillerie , qui considère avec un ris malin et un œil moqueur le Panthéon, l’église de Saint- Pierre, le Jupiter de Phidias.

i'T les Ouvrages d’uelvétius.

Le génie, l’esprit, sont les effets de la force ou de la vicacité des passions : le bon sens est l’effet de leur modération ; il se borne presqu’à l’esprit cle conduite.

Mais il est, dit-on, des peuples qui paraissent insensibles aux passions de la vertu et de la gloire. Est-ce la faute du climat? est-ce celle du gouvernement?

Dans leurs républiques, Iloratius Codés et Léonidas ne pouvaient être que des héros. Dans ces républiques, les hommes peu passionnés étaient du moins bons citoyens.

Les républiques se corrompent, quand les honneurs et les plaisirs sont attachés à la tyrannie, à la puissance. Les hommes qui auraient été des Scipions et des Camilles, seront des Marins et des Catilinas.

La considération est une gloire diminuée. Lorsqu’elle est attachée au crédit, elle fait des flatteurs et des intrigans. L’argent est-il plus honoré que la vertu : on voit aux Cineinnatus , aux Catons , succéder les Crassus et les Séjans. La plus haute vertu, le vice le plus honteux, sont également 1 effet du plaisir que nous trouvons à nous livrer à l’un ou à l’autre.

Il y a dans tous les hommes un désir secret d être despote, parce que chaque homme a, du plus au moins, le désir de faire servir les autres à son bonheur.

ESSAI SU II LA VIE

Il ne faut pas toujours des lalens et du courage pour établir la tyrannie : il ne faut quelquefois qu’une audace commune et des vices. Le prince commence par diviser les ordres des citoyens, par répandre une sorte d’anarchie, pour faire désirer à une partie de la nation l’abaissement de l’autre. Il fait ensuite briller le glaive de la puissance, met les vertus au rang des crimes, multiplie les délateurs, veut étouffer les lumières , et proscrit également les Sénèques et les Thraséas.

Mais les despotes donnent à la soldatesque, qui leur est toujours dévouée, le sentiment de la force, et finissent par être ses victimes.

L’histoire des empereurs de Rome et de Constantinople, des sultans des Turcs, des czars,etc. sont une preuve de cette vérité. L’homme le plus coupable de lèse-majesté est donc l’homme qui conseille à son prince de porter à l’excès et de faire trop sentir son autorité.

Les despotes, maîtres absolus des peuples qui n’osent les censurer, n’ont plus d’intérêt de s’instruire. Leurs ministres, placés par l’intrigue, n’ont aucuns principes de justice ni d’administration , aucune idée de vertu. Ainsi l’avilissement des peuples entretient l’ignorance et l’ineptie des princes et des ministres.

Il n’v a de vertu que dans les pays où la lé-

gislation unit l’intérêt particulier à l'intérêt général. Dans ces pays où la puissance est partagée entre le peuple, les grands, les rois, la nécessité où se trouvent les citoyens de tous les ordres de s’occuper d’objets importans, la liberté qu’ils ont de tout penser et de tout dire, donnent aux âmes de la force et de l’élévation.

Une petite ville de la Grèce a produit plus de belles actions et de grands hommes, que tous les riches et vastes empires de l’Orient.

La force des passions est proportionnée aux récompenses qu’on leur propose. Les monceaux d’or du Mexique et du Pérou , en exaltant l’avarice des Espagnols, leur ont fait faire des prodiges. Les disciples de Mahomet et d’Odin, dans l’espérance de posséder les houris ou les valkiries, ont été avides de la mort. Partout où les lettres mènent à la considération ou à la fortune, elles sont cultivées avec succès.

Le bon sens, qui est l’effet des passions faibles, ne crée, n’invente, ne change, ni n’éclaire. Quand tout est dans l’ordre, il remplit assez bien les grandes places. Faut-il réformer les abus, il ne montre que de l’ineptie.

U n y a que le génie inspiré par les passions fortes qui londe ou répare la constitution des empires.

Le goût est la connaissance de ce qui plaît au

ESSAI SLR LA VIE

public dune certaine nation. On acquiert le goût de cette dernière sorte par l’habitude de comparer des jugemens. On acquiert le gofit de la première sorte, qui est le vrai goût, par la connaissance profonde de l’humanité.

Pour réussir dans les arts, les sciences et les affaires, il faut d’abord être persuadé qu’on n’excelle pas dans plusieurs genres très différais. Newton n’est pas compté parmi les poètes, ni Milton parmi les géomètres.

U est plusieurs talens exclusifs. Il y a même certaines qualités, el même, si j’ose le dire, certaines vertus particulières, exclues par certains talens. L’ignorance de cette vérité est la source de mille injustices. On vante la modération d’un philosophe, et on se plaint de son peu de sensibilité,' sans faire attention qu’il ne doit qu’à l’état tranquille de son âme le talent de l’observation. On veut que l’homme de génie soit toujours sage, et on oublie que le génie est l’effort des passions, rarement compatibles avec la sagesse.

On peut connaître si on est né pour les grandes choses à trois signes certains : i° Si on aime assez la gloire pour sacrifier toutes les autres passions; 20 si on admire vivement les belles actions ou les ouvrages consacrés par les suffrages de tous les siècles; 3° si on aime véritablement les grands hommes de son temps.

Après avoir donné ces idées sur les différentes sortes de talens, l’auteur finit, comme il l’avait promis, par nous parler de la science de l’éducation, qui est la connaissance des moyens propres à former des corps robustes, des esprits éclairés, des âmes vertueuses. Ces moyens dépendent absolument du gouvernement. Sous un mauvais gouvernement , la nature et l’éducation ne peuvent rendre les hommes ni éclairés, ni vertueux, parce qu’ils veulent toujours leur bonheur, et que, sous les tyrans, la lumière et la vertu ne conduisent point au bonheur.

Voilà un extrait fidèle du livre de V Esprit. Il ne s’est point fait d’ouvrage où l’homme soit vu plus en grand, et mieux observé dans les détails. On a dit à Descartes qu’il avait créé l’homme: on peut dire d’Helvétius qu’il l’a connu. Il est le premier qui ait fondé la morale sur la base inébranlable de l’intérêt personnel. 11 est celui des philosophes qui a le plus dissipé ces nuages, ces faux systèmes , qui nous déguisent à nous-mêmes et nous donnent de fausses idées de la vertu. Son livre est la production d’une âme vraiment touchée des malheurs qui affligent les grandes sociétés. Personne n’a mieux fait sentir sur quels principes il faut établir un gouvernement, et les inconvénicns de toute constitution politique où les avantages du petit nombre sont préférés au bonheur

ESSAI SUIl LA VIE

du grand nombre. « Athéniens, disait Solon, vous « serez si convaincus qu’il est de votre intérêt de « suivre mes lois , que vous ne serez pas tentés « de les enfreindre. »

'Voilà ce que doivent dire tous les législateurs, et ce que leur prescrit Helvétius. Son livre a encore un avantage qui le met au dessus de bien d’autres ; c’est le style, qui est partout clair et noble. Lorsque l’auteur parle d’une vérité nouvelle ou abstraite , il n’est que simple et précis. A-t-il accoutumé votre esprit à ces idées neuves , son style prend de la majesté, de la force et des grâces. A-t-il à vous présenter une de ces vérités qui intéressent plus particulièrement les hommes, il la pare des richesses de son imagination ; et cette imagination, toujours soumise à la philosophie, l’embellit sans l’égarer. Elle ne sert qu’à rendre les vérités plus sensibles, et, pour ainsi dire, plus palpables. C’est dans la même vue qu'il répand dans son livre tant de contes plaisans ou intéressans. Ces contes sont des apologues ; et , s’il les a un peu prodigués, il faut se ressouvenir qu’il écrivait en France , et qu’il parlait à un peuple enfant.

Lorsque cet ouvrage parut à Paris, les vrais philosophes l’estimèrent , les petits moralistes en furent jaloux, les gens du monde, en attendant qu il fût jugé, en parlèrent avec dénigrement; les hypocrites s’alarmèrent, et avec raison. Une femme

et les ouvrages d’helvétius.

célèbre par la solidité et les agrémens de son esprit (madame Du Deffant) disait d’Helvétius :« C’est « un homme qui a dit le secret de tout le monde.»

Les théologiens préparèrent un plan de persécution qu’ils firent précéder par des critiques absurdes. On disait dans le Journal chrétien et dans des mandemens emphatiques, « que le pernicieux livre de V Esprit était une vapeur sortie de l'abvme ; que l’auteur était un lion qui attaquait la vertu à force ouverte, un serpent qui tendait des embûches; qu’il mettait l’homme au rang des bêtes, sans respect pour Origène , quia dit expressément que l’homme opère par la raison, et la bête par l’instinct; que l’auteur a tort de parler de législation , attendu qu’on trouve dans XJÉvangile tout ce qu’il faut savoir là-dessus ; qu’il n’y a rien dans les livres sacrés, ni dans les SS. Pères de ce qui est contenu dans le livre de l'Esprit-, que l’amour de la gloire et l’amour de la patrie doivent être condamnés comme passions, parce que toutes les passions sont les fruits du péché. »

D’autres théologiens aussi lumineux disaient « que la philosophie des encyclopédistes et d’Helvétius répandait une odeur de mort qui infecterait toute la postérité, et que c’était une plante maudite qui étoufferait d’âge en âge le bon grain seipé dans le champ du père de famille. »

Helvétius reçut d’abord toutes ces critiques avec

ESSAI SUlt LA VIE

tranquillité; il ne pensa pas même à répondre à des accusations si vag ues et si absurdes. Comment l’ aurait-il fait? comment prouver , dit Pascal, qu’on n’est pas une porte d’enfer ? Il eut quelque inquiétude lorsqu’il fut menacé d’une censure de la Sorbonne. Il la vit paraître, et ne la trouva que ridicule. Une suite de quelques unes des propositions condamnées par celte faculté justifiera bien le mépris d’Helvétius.

« La sensibilité physique produit nos idées ; ou , ce qui revient au même, nos idées nous viennent par les sens. »

« Le désir de notre bonheur suffit pour nous conduire à la vertu. »

« C’est par de bonnes lois qu’on rend les hommes vertueux. »

« La douleur et le plaisir font penser et agir les hommes. »

« 11 faut traiter la morale comme les autres sciences , et faire une morale comme une physique expérimentale. »

« C’est à la différente manière dont le désir du bonheur se modifie, qu’on doit ses vices et ses vertus. »

« Les hommes ne sont point méchans , mais soumis à leurs intérêts. »

« Les actions vertueuses sont les actions utiles au public. »

et LES OUVRAGES D HELVÉTIUS. 4^

« De tous les plaisirs des sens , l’amour est le plus vif. »

« Il faut moins se plaindre de la méchanceté des hommes que de l’ignorance des législateurs, qui ont toujours mis en opposition l’intérêt particulier et l’intérêt général. »

« Un sot porte des sottises, comme le sauvageon porte des fruits amers, etc. etc. w

Quelque temps après que cette censure eut paru, quelques prêtres, et le père Neuville, jésuite, prêchèrent à Paris et à la cour contre le livre de l’Esprit.

La haine des molinistes et des jansénistes était alors dans la plus grande activité. Ces deux partis s’accusaient réciproquement de trahir les intérêts de la religion; et, pour se justifier, les uns et les autres se piquaient d’un grand zèle contre les philosophes. Les jansénistes avaient plus de crédit dans le parlement , et les molinistes à Versailles. Les jansénistes voulaient faire brûler l’auteur du livre , et les jésuites voulaient se faire honneur à la cour de le persécuter.

Il faut leur rendre justice : plusieurs d’entre eux étaient amis d’Helvétius, autant que des jésuites peuvent être amis. Il avait ménagé leur ordre ; et, dans son ouvrage, où il se moquait de tant de prédicateurs et de docteurs, il n’avait pas cité un seul jésuite. Ces pères lui en savaient gré; et d’abord

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ils parlèrent de son livre avec modération; ils lui donnèrent meme quelques éloges : mais les jansénistes s’était déclarés les persécuteurs d’Helvétius, les jésuites prirent bientôt de l’émulation. Le gazetier ecclésiastique se déchaînait contre lui. Berthier ne pouvait se taire avec bienséance. Enfin le parlement étant près de sévir, les jésuites furent humilies de n’avoir point encore cabalé.

L’un d’eux, ami depuis vingt ans d’Helvétius ( et cette qualité m’empêchera de la nommer ), imagina qu’il ferait un honneur infini à lui et à son ordre, s’il pouvait faire rétracter un philosophe. Il ourdit une intrigue contre son ami et son bienfaiteur, et la suivit avec l’activité et la perfidie affectueuse d’un prêtre de cour.

Il proposa d’abord à Helvétius de signer une petite rétractation qui devait, disait-il, lui ramener les bontés de la reine, et le préserver des fureurs jansénistes. Helvétius consentit à répéter dans un écrit particulier ce qu’il avait dit dans sa Préface, « que si, contre son attente, quelques uns de ses principes n’étaient pas conformes à l’intérêt du genre humain, il déclarait d’avance qu’il les désavouait; et que, sans garantir la vérité d’aucune de ses maximes, il ne garantissait que la droiture et la pureté de ses intentions. »

Le jésuite se fit d’abord valoir d’avoir obtenu une espèce de rétractation; mais il en voulait une

ET LES OL TRACES d’hELVÉTIUS. /p

plus précise, plus détaillée, et surtout humiliante. Il inspirait à la reine la volonté de l’exiger; il montrait à Helvétius la nécessité de s’y résoudre, et n’en pouvait rien obtenir. Il écrivait à madame Helvétius pour l’effrayer; mais il écrivait à une femme courageuse, déterminée à passer avec son mari et ses enfans dans les pays étrangers. Il réussit mieux auprès de la mère d’Helvétius. Elle fut persuadée que son fils devait à la reine les démarches que cette princesse lui demandait: elle insista, et déchira long-temps le coeur d’Helvétius, sans pouvoir l’ébranler.

Il croyait s’être exprimé dans son livre avec une bienséance et une réserve qui devaient le mettre à l’abri de la censure. Et déplus, il s’était soumis à toutes les formalités juridiques: il avait eu un censeur royal dont il avait respecté les jugemens. Comment donc pouvait-il être coupable ? Quand même son livre aurait été répréhensible, on ne pouvait s’en prendre qu’au censeur; et c’est ce qu’on fit craindre à Helvétius. Il ne pouvait soutenir lidée qu’il allait être la cause de la disgrâce, peut-être même de la perte d’un homme estimable; et pour le sauver, il signa ce qu’on voulut '.

A oltaire écrivit a M. Lefebvre La Roche au sujet de cette rétractation : « On m’a parlé d’une rétractation ; je n’y sens lien que d honorable à qui la faite: honneur et jloire au

ESSAI SI R LA VI n

Ainsi, pour avoir démontré que l’unique manière de rendre les hommes vertueux et heureux était d’accorder l’intérêt particulier avec l’intérêt général, Helvétius fut traité comme Galilée le fut pour avoir démontré le mouvement de la terre. Galilée, après avoir demandé pardon à genoux, dit en se relevant : E pero si muove. La postérité a été de son avis ; et plus elle s’éclairera , et plus elle pensera comme Helvétius.

On croit bien que sa soumission n’apaisa pas les prêtres. 11 reçut ordre de se défaire de sa charge; et M. Tercier, son censeur, fut destitué de sa place de premier commis aux affaires étrangères. Ces rigueurs furent l’ouvrage des jésuites. Les jansénistes voulaient aller plus loin. Le parlement, qui assurément n’entendait pas le livre de l’Esprit, allait poursuivre Tercier et Helvétius, lorsqu’un arrêt du conseil , qui se bornait à supprimer le livre, sauva l’auteur et le censeur.

Tandis qu’une secte de théologiens se ménageait le plaisir d’humilier Helvétius, et qu’une autre se flattait de l’espérance de le faire brûler, les journalistes de France mêlèrent leur voix à celle de ces tigres. Ils traitèrent le livre de l’Esprit comme ils traitent tout ouvrage qui s’élève au dessus du

« persécuté dans ces sortes de tyrannies!» [Voyez, dans le volume t', Lettre ire, relative au livre de l'Esprit.

et LES OUVRAGES ü HELVÉTIUS. 4 7

médiocre. Leurs critiques ont été répétées, et le sont encore par des hommes de bonne foi, et qui n’ont de commun avec les journalistes que de ne pas entendre Helvétius.

On l’accusa de n’avoir rien dit cpie les anciens n’eussent dit avant lui. Sans doute plusieurs des vérités qui se trouvent dans son livre se trouvent chez les anciens: mais là, elles sont éparses, isolées, sans qu’on ait aperçu les rapports qui sont entre elles. Dans Helvétius, au contraire, elles sont liées, elles s’appuient et forment le système de l’homme.

Cette vérité, toutes nos idées nous viennent des sens, se trouve dans Aristote et dans Epicure; mais ce n’est que dans Locke qu’elle est développée, démontrée, et quelle fonde la connaissance de l’esprit humain ; par conséquent, c’est à Locke qu’elle appartient.

Ce qui est vice au nord est vertu au midi , est dans Montaigne comme dans Helvétius; mais, dans Montaigne, cette vérité est donnée comme un phénomène dont on ignore la cause ; dans Helvétius, la cause en est assignée. Les vérités appartiennent moins à ceux qui les profèrent comme de simples assertions, qu’à ceux qui les démontrent, les développent, les lient à d’autres vérités et les rendent plus fécondes.

On accusa Helvétius de manquer de méthode.

ESSAI SUR LA VIE

On a fait le même reproche à Montesquieu ; et ce reproché n’a été fait que par des hommes dont la tète, faute d’attention et de capacité, n’a pas saisi l’ensemble du livre de l’Esprit , ou de V Esprit des Lois. La chaîne des idées échappe dans Montesquieu , parce qu’il est obligé d’omettre souvent les intermédiaires ; mais cette chaîne n’existe pas moins. Elle échappe dans Helvétius, parce que les idées intermédiaires étant ou très neuves ou très importantes, il les développe, il les étend, il les embellit. Alors l’esprit, frappé de plusieurs détails, perd de vue la suite des idées principales; mais cette suite n’est pas moins dans l’ouvrage.

On osa dire qu 'Helvétius anéantissait toutes les vertus t, parce qu’il faisait de l’intérêt le mobile de toutes les actions. Mais qu’est-ce qu’Helvétius

' Il est resté généralement dans les tètes que ce livre ( l’Esprit) contient des principes dangereux. Quelle platitude! Premièrement, la plupart du temps, on n’a pas voulu comprendre la véritable signification des termes En second lieu, il ne dépend d’aucun livre, fût il inspiré, de corrompre la morale, comme malheureusement il ne dépend d’aucun philosophe, quelque bavard ou éloquent qu’il puisse être, de perfectionner la morale. Le gouvernement et la législation ont seuls ce pouvoir; et c’est d’après leur action et réaction que la morale publique prend tout juste son niveau de sagesse ou de corruption : les livres n’y font rien. ( Grimm, Correspondance littéraire, janvier 1772.)

ET LES OUVRAGES d’hELVÉTIUS. 49

entend par le mot intérêt? l’amour du plaisir, l’aversion de la douleur. A quoi se réduit donc ce qu’il dit? à cette vérité éternelle, que, soit dans la vertu, soit dans les plaisirs, le désir de notre bonheur est toujours notre mobile.

On l’accusa aussi de favoriser la corruption des mœurs et le libertinage, parce qu’il parle de l’enthousiasme de vertu et de gloire que l’amour des femmes a souvent inspiré chez les Spartiates, chez les Samnites, et chez nos ancêtres. On voit cependant dans les principes d’Helvétius, que, si le libertinage régnait chez un peuple , les femmes y seraient trop peu estimées pour que le désir de leur plaire devint un mobile puissant, et que, quand les plaisirs sont communs ou faciles, on ne les achète ni par des travaux ni par des dangers.

On blâme Helvétius de parler froidement des vertus privées et seulement utiles à de petites sociétés. Ce n’est pas qu’il ne sentit l’estime qui leur est due; il les possédait toutes: mais elles sont moins son objet que les vertus qui contribuent au bonheur et à la gloire des nations; et quand ces grandes vertus sont une fois établies par de bonnes lois, les autres en deviennent la suite nécessaire.

Ce que le commun des lecteurs a le moins pardonné à Helvétius, c’est d’avoir prétendu que tous les hommes naissaient avec la même dispo-

5o F.SSAI Sun LA VIE

sition à l’esprit, et qu’il n’y avait pas d’homme que l’éducation et le travàil ne pussent élever au rang de génie. Selon lui, c’est l’éducation seule qui distingue les hommes. La nature les a faits égaux. 11 compte pour rien les différences du tempérament , de la constitution physique ; il suppose que l’organe intérieur qui reçoit les sensations est le même dans toutes les têtes, qu’il reçoit ces sensations de la même manière, qu’il opère dans tous avec la même facilité, et qu enfin les circonstances seules et l’éducation ont fait Newton géomètre, Homère poète, Raphaël peintre, et tel critique un sot. Il emploie toutes ses forces pour établir cette opinion; et il faut convenir que jusqu’à présent il ne l’a pas persuadée. Mais, des efforts qu’il fait pour la prouver , il résulte l’évidence d’une très grande vérité : c’est qu’en général , pour étendre et former nos talens , nos qualités , nous comptons trop sur la nature , et pas assez sur l’éducation. Cette maxime de Locke, que nous naissons les disciples des objets qui nous environnent, est mise dans tout son jour par Helvétius. Il faut dire encore que , si chaque homme n’est pas né avec les mêmes dispositions qu’un autre homme , les hommes considérés en masse sont réputés égaux. Le législateur qui commande à vingt millions d’hommes doit voir à tous les mêmes facultés; et ses lois, comme

ET LES OUVRAGES d’hELV^TIUS. 5l

celles de la nature , doivent être générales. Elles ne doivent choisir personne pour inspirer à lui seul la vertu ou le génie. C’est au philosophe qui observe les hommes dans le détail à voir les différences que la nature a mises entre eux. Mais ces différences s’anéantissent aux yeux du législateur.

Sans m’arrêter davantage aux critiques faites contre l’un des meilleurs ouvrages de ce siècle , je dirai qu’il fut condamné à Rome par l’inquisition; mais que cette condamnation, sollicitée par le clergé de France, n’eut aucun effet en Italie. Le livre y fut traduit , admiré et réimprimé. Plusieurs hommes revêtus des premières dignités de l'église , et entre autres le cardinal Passionei , s’empressèrent d’écrire à l’auteur pour le remercier du plaisir qu’il leur avait donné. Un autre cardinal lui mandait qu’on ne concevait pas à Rome la sottise et la méchanceté des prêtres français.

Tous lesjournaux d’Italie le comblèrent d’éloges. L’un dit , en parlant du livre : Questa à un opéra elle ail’ umanità apportera infallibilmente un gran vantaggio. Un autre dit de l’auteur : Il grande autore dee rallegrarsi, essendo sicuro délia gratitudine et délia stima che per lui avranno i veri dotti, e quelli che ben cornprendono le di lui grande idee.

ESSAI SUR LA. VIE

Le succès fut le même en Angleterre. Traduit à Londres, il s’en fit plusieurs éditions dans la première année. En Écosse , Hume et Robertson en parlèrent comme d’un ouvrage supérieur. Plusieurs poètes anglais le célébrèrent. Il n’eut de critiques dans cette île éclairée que celles d’un petit nombre de partisans que s’y conserve la philosophie de Platon, embellie et rendue spécieuse par milord Shaftesbury.

En Allemagne, il parut d’abord deux traductions du livre d’Helvétius. Le fameux Gottsched mit à la tète d’une de ces traductions une préface dans laquelle il dit que «si le livre de V Esprit aétécon- « damné en France et dans un pays qui croit à et l’infaillibilité du pape, il doit réussir chez les <c protestans et dans les pays où les hommes ont cc conservé leurs droits. » Il ajoute que ce l’auteur cc vient de détruire plusieurs préjugés funestes à cc sa patrie, et qu’il éclaire le monde sur les prince cipes de la morale et de la législation. »

Son livre fut lu avec avidité dans toutes les cours d’Allemagne, et il fut reçu avec les memes transports en Suède et jusqu’en Russie. La reine de Suède disait à un homme qu’elle honorait de sa confiance : ce Que je voudrais m’entretenir avec cc Helvétius ! je voudrais au moins qu’il sût le plaicc sir qu’il me donne. Écrivez-lui de ma part comec bien je l’admire. »

L’ambassadeur de France à Pétcrsbourg lui écrivit : « J’ai trouvé en arrivant l’esprit russe aussi « occupé du vôtre que tout le reste de l’Europe ; k et c’est avec un grand plaisir que je me charge « d’être l’interprète des gens éclairés de cette 11a- « tion. Je prends la liberté de m’étendre avec eux « sur vos qualités. Comme citoyen et comme mi- « nistre, je dois connaître et faire connaître tout « ce qui honore ma patrie. »

Le petit nombre de Français dont les suffrages méritent d’être comptés citaient le livre de l'Esprit avec éloge dans leurs ouvrages , et le défendaient avec chaleur dans la conversation. Voltaire donnait à Helvétius les témoignages les plus flatteurs de son estime :

Vos vers semblent écrits par la main d’Apollon ;

Vous n’en avez pour fruit que ma reconnaissance :

Votre livre est dicté par la saine raison ;

Partez vite, et quittez la France.

Voltaire lui offre une asile; il le console, il le soutient, il l’encourage; il lui souhaite et lui propose de vivre dans une entière indépendance, où il puisse faire usage de son amour pour la vérité, de son éloquence et de son génie. Il écrit en même temps à d’autres personnes qu’il est le partisan le plus zélé d’Helvétius; que notre nation est bien ridicule , et que sitôt qu’il parait une vérité parmi nous tout le monde est alarmé, comme si les An-

ESSAI SUR LA VIE

glais faisaient une descente. Il ajoute 1 qu’en Angleterre le livre de F Esprit n’aurait fait à son auteur que des disciples et des amis, parce qu’au lieu d’hypocrites et de petits importans, les Anglais n’ont que des philosophes qui nous instruisent, et des marins qui nous donnent sur les oreilles. 11 invite surtout ses compatriotes à imiter les Anglais dans leur noble liberté de penser et leur profond mépris pour les fadaises de l’école. Il assure que depuis long-temps il n’a pas vu un seul honnête homme qui , sur les choses essentielles , ne pensât comme Helvétius.

Tant de suffrages illustres, les éditions du livre de F Esprit qui se succédaient rapidement, son succès chez toutes les nations, le témoignage que l’auteur pouvait se rendre d’avoir fait un livre utile au genre humain , les signes éclatai^ de la reconnaissance universelle , le doux sentiment de sa gloire, guérirent bientôt les blessures qu’avaient faites à Helvétius la cabale et l’envie. Il fut plus heureux que jamais.

Il passait la plus grande partie de l’année à sa terre de Voré. Bon mari et bon père , content de sa femme et de ses enfans , il y goûtait tous les plaisirs de la vie domestique. Le bonheur de cette famille était remarqué de ceux même qui étaient

1 Lettre îv, relative au livre de l'Esprit.

F.T LES OUVRAGES d’iIELVÉTIUS. 55

le moins faits pour le sentir. Une femme du monde * disait en parlant d’eux : «Ces gens-là ne pronon- « cent point comme nous les mots de mon mari,

« ma femme , mes enfans. »

Helvétius s’était préparé depuis long-temps une autre source de bonheur. A peine avait-il été possesseur de sa terre de Voré , qu’il s’y était livré à son caractère de bienfaisance.

Il y avait dans cette terre un gentilhomme nommé M. de Vasseconcelle. Il ne possédait qu’un petit bien chargé de redevances au seigneur, et depuis long-temps il ne les avait pas payées. Helvétius , en achetant la terre, achetait aussi les droits sur les sommes qu’on devait à Voré. Les gens d’affaires, pour faire leur cour au nouveau seigneur, ne manquèrent pas d’exiger avec rigueur tout ce qui lui était dû. Il était arrivé depuis quelques jours, lorsqu’on lui annonça M. de Vasseconcelle. Celui-ci dit à Helvétius que l’état de ses affaires ne lui avait pas permis, depuis plusieurs années, de payer ce qu’il devait au seigneur de Voré; qu’il n était pas en état en ce moment de donner le tout; mais qu’il s’engageait pour l’avenir à payer exactement l’année courante et les arrérages d’une année. Il ajoute que , si on en exigeait davantage , et si on continuait les procédures, on le ruinerait sans ressource. Il pria Helvétius de donner ordre à ses gens d’affaires de cesser leurs poursuites. «Je

ESSAI SUR UA VIE

sais, lui dit le philosophe, que vous êtes un galant homme, et que vous n’êtes pas riche. Vous me payerez à l’avenir comme vous le pourrez ; et voici uu papier qui doit empêcher mes gens d’affaires de vous inquiéter. »Il lui donne une quittance générale. M. de Vasseconcelle se jette à ses genoux en s’écriant : « Ah, monsieur , vous sauvez la vie a ma femme et à cinq enfans ! » Helvétius le relève en l’embrassant , lui parle avec l’intérêt le plus noble et le plus tendre , et lui fait accepter une pension de mille livres pour élever ses enfans r.

D’autres gentilshommes ou voisins ou vassaux d’Helvétius , eurent recours cà lui dans leurs besoins; plusieurs furent prévenus. Cemc qui , pendant la guerre , avaient une troupe à rétablir ou un équipage à faire , ceux qui avaient des enfans à élever, un bien en désordre, pouvaient compter sur le seigneur de Voré. Entre tous les hommes de cette classe qu’il a obligés, nous ne nommerons que MM. de l’Etang, qui n’ont jamais voulu taire les bienfaits qu’ils ont reçus d’Helvétius.

Si ses fermiers essuyaient quelque perte, si l’année n’était pas féconde, il leur faisait d’abord des remises, et souvent leur donnait de l’argent. Il avait fixé dans ses terres un chirurgien , homme

1 En 180a, M. Andrieux a rais sur la scène ce trait de bienfaisance, et sa pièce fait partie de ses OE livres , qu’il a publiées en 3 vol. in-8°; Paris, 1818.

ET LES OUVRAGES d’hELVÉTIUS. 57

de mérite. Il avait établi une pharmacie bien fournie de tout, et dont les remèdes étaient distribués à tous ceux qui en avaient besoin. Dès qu’un paysan tombait malade, il recevait de la viande, du vin, et tout ce qui convenait à son état. Helvétius allait le voir souvent, il le consolait, il avait soin qu’il fût bien servi ; quelquefois il le servait luimême. Il avait une manière assez sûre de terminer les procès; il payait d’abord le prix de la chose contestée.

Il était l’ami zélé et attentif du petit nombre de paysans qui montraient des mœurs et de la bonté; il était flatté d’avoir pour convives des vieillards , des femmes décrépites , qui avaient toute la grossièreté de leur état, mais qui étaient justes et faisaient du bien.

Il a fait souvent jouir scs amis d’un spectacle délicieux, celui de son arrivée à la campagne. Femmes, vieillards , enfans, venaient l’entourer, l’embrasser, poussaient des cris et versaient des larmes de joie. A son départ, son carrosse était longtemps suivi d’une foule de ses vassaux ou plutôt de ses voisins.

Il excitait le travail dans toutes ses terres ; et il voulait exciter l’industrie à Voré, parce qu’elle pouvait seule donner aux habitans une aisance que leur refuse la stérilité duterrain.il essaya de faire faire du point d’Alençon ; mais jusqu’à pré-

ESSAI SUR LA VIE

sent cet essai n’a pas réussi. Il a été plus heureux clans une autre entreprise : après avoir été trompé par des agens infidèles ou peu. intelligens , il a enfin établi une manufacture de bas au métier qui fait de jour en jour de nouveaux progrès.

Il passait toutes ses matinées à méditer et à écrire : le reste du jour, il cherchait de la dissipation. Il aimait la chasse; mais, pour la rendre plus agréable, il n’imaginait pas de multiplier le gibier. Il est vrai qu’il n’aimait pas à le voir détruire par d’autres que par lui. Cependant il était entouré de braconniers. Il fit faire des défenses sévères; mais les gardes, cpii le connaissaient, ne portaient pas fort loin la sévérité. Un jour , un paysan vint chasser jusque sous les fenêtres du château : Helvétius en fut irrité, et ordonna que cet homme fût veillé de près , et arrêté à la première occasion. Dès le lendemain , on lui amène le coupable : Helvétius , fort en colère, se lève, et court au chasseur que deux gardes traînaient dans la cour du château. Après l’avoir regardé un moment : «Mon ami, lui dit-il, vous avez de grands torts avec moi : si vous aviez besoin de gibier , pourquoi ne m’en avoir pas demandé ? je vous en aurais donné/’» Après ce peu de mots , il fit rendre la liberté au paysan , et lui fit donner du gibier.

Cependant madame Helvétius, indignée de 1 in-

ET LES OUVRAGES D* HELVÉTIUS. 5f)

solence des braconniers, assurait son mari que tant qu’il ne les punirait pas, ils continueraient leur chasse : il en convint, et promit d’user de rigueur. Il ordonna à ses gardes de faire payer l'amende à quiconque tirerait sur ses terres, et de le désarmer. Peu de jours après ces ordres , ils arrêtent un paysan qui chassait, lui ôtent son fusil, et le conduisent en prison, dont il ne sortit qu’après avoir payé l’amende. Helvétius^ informé de cette aventure , va trouver le paysan , mais en secret, dans la crainte d’essuyer les reproches de madame Helvétius. Après avoir fait promettre à ce braconnier qu’il ne parlerait pas de ce qui allait se passer entre eux , il lui paye le prix de son fusil , et lui rend la somme à laquelle l’amende et les frais pouvaient se monter. Madame Helvétius, de son côté , n’était pas tranquille. Elle disait à ses enfans : « Je suis la cause que ce pauvre bomme est ruiné ; c’est moi qui ai excité votre père à faire punir les braconniers. » Elle se fait conduire chez celui qui lui faisait tant de pitié; elle demande à quoi se monte la somme de l’amende et des frais, et le prix du fusil ; elle paye le tout; et le paysan reçut l’argent, sans manquer au secret qu’il avait promis à Helvétius *.

1 Ce trait de bienfaisance du généreux philosophe de Vot é et de sa digne épouse a été le sujet de deux comédies, dont 1 une, intitulée Hclvctius a foré, a été représentée en l’an vi;

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ESSAI SUR LA VIE

La même année, à son retour à Paris, il lui arriva une petite aventure qui prouve que sa philosophie et sa bonté ne le quittaient jamais. Son carrosse fut arrêté dans une rue par une charrette chargée de bois, et qui pouvait se détourner aisément, et rendre la rue libre. Elle n’en fit rien. Helvétius, impatienté, traite de coquin le conducteur de la charrette. « Vous avez raison, lui dit le paysan, je suis un coquin, et vous un honnête homme; car je suis à pied, et vous êtes en carrosse. — Mon ami , lui dit Helvétius, je vous demande pardon; mais vous venez de me donner une excellente leçon, que je dois payer » : il lui donna six francs, et le fit aider par ses gens à ranger sa charrette.

Après avoir passé sept ou huit mois dans ses terres, il ramenait sa famille à Paris, et y vivait dans une assez grande retraite avec quelques amis de tous les états, qui lui convenaient par leurs lumières et par leurs mœurs : seulement il donnait un jour de la semaine aux simples connaissances. Ce jour-là, sa maison était le rendezvous de la plupart des hommes de mérite de la nation et de beaucoup d’étrangers : princes , ministres, philosophes, grands seigneurs, littéra-

ct la seconde, sous le titre de un Trait d'Helvétius , a été jouée en l’an ix.

Gi

ET LES OUVRAGES d’hF.LVÈTIUS.

teurs, étaient empressés de connaître Helvétius.

Un genre de vie si délicieux ne fut interrompu que par deux voyages agréables. Il voulut voir l’Angleterre, et connaître cette nation célèbre à qui l’Europe doit tant de lumières. Il voulait voir l’effet des bonnes lois et d’une administration vigilante. Il partit pour Londres au mois de mars 1764. 11 fut reçu du roi, des hommes en place, des savans , comme devait letre un homme illustre que sa réputation avait devancé. Il vit les campagnes, il ne les trouva pas mieux cultivées que celles de France; mais il trouvait des cultivateurs plus heureux. Il remarquait dans le peuple de l’intérieur de l’Angleterre beaucoup d’humanité, et rien de cette insolence que les étrangers reprochent quelquefois aux habitans de Londres.

En traversant un bourg de la province d’Yorckshire, un postillon maladroit le renversa; les glaces de la chaise furent brisées, et le postillon, qui avait été fort froissé, jetait des cris. Helvétius , que les éclats des glaces avaient blessé , sortant de sa chaise , les mains sanglantes , 11e s’occupa que du postillon. Quelques paysans qui étaient accourus pour les secourir remarquèrent ce trait d’humanité , et le firent remarquer à d’autres. Dans le moment, Helvétius fut environné de tous les habitans du bourg. Tous s’empressaient de lui offrir leur maison , leurs chevaux , des vi-

ESSAI SIJIl LA VIE

vres , enfin des secours de toute espèce. Plusieurs, et même des plus riches, voulaient lui servir de postillon.

Il remarquait dans les Anglais un amour extrême pour leurs enfans. Ce qu’on appelle en France l’esprit de société leur est presque inconnu; mais ils jouissent beaucoup des douceurs de la vie domestique. L’esprit de société rassemble à Paris des hommes qui ont le besoin des amusemens frivoles : l’esprit de société rassemble les Anglais pour s’occuper des intérêts de l’état et de la prospérité de leur patrie. Ils ne cherchent pas les dissipations, parce qu’ils ont des jouissances solides. On voit peu en Angleterre ce rire , plus souvent le signe de la folie que l’expression du bonheur; mais on voit l’aisance et un sage emploi dujtemps. On voit un peuple sérieux, occupé , et content. Helvétius ; en quittant ce pays où il n’avait point vu l’humanité humiliée et souffrante, répandit des larmes.

Il céda , l’année suivante , aux instances du roi de Prusse (Frédéric II), et de plusieurs princes, qui depuis long -temps l’invitaient à faire un voyage en Allemagne. Depuis qu’on savait qu’il pouvait se déterminer à voyager , les instances .devenaient plus vives ; et il partit à la fin de l’hiver de 1765. Il était pressé de se rendre à Berlin et de voir un grand homme. Le roi de Prusse

voulut le loger, et il ne permit pas qu’il eût une autre table que la sienne. Il l’entretint souvent , et prit pour sa personne et son caractère l’estime qu’il avait pour son esprit. Il fut accueilli avec la même considération chez plusieurs princes d’Allemagne, et surtout à Gotha.

11 remarquait, en général, dans toutes ces cours et dans la noblesse allemande , de la philosophie, de l’amour de l’ordre et de l’humanité. 11 résulte de cet esprit que, sous le joug de plusieurs princes, dont la plupart sont despotes, le peuple n’est point misérable. Helvétius avait alors quelque crainte d’être encore persécuté en France. Tous les princes d’Allemagne lui offraient à l’envi une retraite. Tous voulaient l’arrêter. Il fut regretté de tous. Cependant, si la persécution s’était renouvelée contre lui , l'Angleterre est le pays qu’il aurait choisi pour asile.

En attendant, il revint en France. On y avait dissous l’ordre des jésuites. Cette société d'intrigans , cette cabale éternelle , à laquelle se ralliaient tous les ambitieux sans mérite, cette société funeste aux mœurs et aux progrès des lumières , n’avait point été proscrite par des philosophes. Ils auraient détruit l’ordre ; mais ils auraient bien traité les individus. Les parlemens , pour la plupart jansénistes, avaient traité l’ordre comme ils le devaient, et les individus avec barbarie.

ESSAI SUR LA VIE

Helvétius avait appris que ce jésuite qui avait abusé de sa confiance et trahi son amitié r, ce jésuite qui lui avait fait perdre les bontés de la reine , et animé contre lui les tartufes de la cour, était confiné dans un village où il souffrait la plus extrême pauvreté. Il alla trouver un des ainis de ce malheureux , et lui donna cinquante louis. « Portez-les, lui dit-il, au père***, mais ne lui dites pas qu’ils viennent de moi. Il m’a offensé, et il serait humilié de recevoir mes secours. »

Helvétius, dans sa retraite de Yoré, s’occupait à développer, à prouver les principes du livre de l’Esprit.

Il avait d’abord travaillé à les justifier, à répondre aux critiques ; mais l’ouvrage fut à peine fini , que les critiques étaient oubliées. Renonçant à ce projet, il aima mieux suivre ses premières idées, et former un plan général d’éducation. C’est le sujet de son livre de T Homme, dont il a donné lui-mème l'analyse suivante.

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