‹ Traité de l'ésprit (volume 2)Chapitre 13 sur 42 · CHAPITRE TU · texte numérisé non relu

CHAPITRE TU

De l’ignorance.

Nous nous trompons, lorsque, entraînés par une passion et fixant toute notre attention sur un des côtés d’un objet, nous voulons, par ce seul côté, juger de l’objet entier. Nous nous trompons encore, lorsque, nous établissant juges sur une matière, notre mémoire n’est point chargée de tous les faits de la comparaison desquels dépend en ce genre la justesse de nos décisions. Ce 11’est pas que chacun n’ait l’esprit juste : chacun voit bien ce qu’il voit; mais personne ne se défiant assez de son ignorance, on croit trop facilement que ce que l’on voit dans un objet est tout ce que l’on y peut voir*.

*Oui, rien n’est plus commun; mais il ne l’est pas moins de voir fort mal cela même qu’on croit voir fort bien. Supposons qu’il s’agisse de traduire une phrase d’une langue ancienne : il n’y a qu’un mot qui puisse faire une difficulté, parce qu’il offre en lui-mème plusieurs sens, quoique ceatainement il n’y en ait qu’un qui soit celui delà phrase. Je les connais tous, et je choisis celui qui fait un contresens. Dirat-on que j’ai bien vu ce que j’ai vu? Non : j’ai vu fort mal la

discours r, chapitre iii. 129

Dans les questions un peu difficiles, l’ignorance doit être regardée comme la principale cause de nos erreurs. Pour savoir combien, en ce cas, il est facile de se faire illusion à soi-même, et comment, en tirant des conséquences toujours justes de leurs principes, les hommes arrivent à des résultats entièrement contradictoires, je choisirai pour exemple une question un peu compliquée : telle est celle du luxe, sur laquelle on a porté des jugemens très différens, selon qu’011 l’a considérée sous telle ou telle face! *.

Comme le mot de luxe est vague, n’a aucun

seule chose qu’il y eût à voir, et que j’ai cru voir bien , le sens de la phrase. Pourquoi? C’est que j’ai manqué ou d’attention ou de justesse d’esprit, et non pas de connaissance.

(La Harpe.)

* L’auteur prend ici pour exemple une question souvent agitée. Cette question , Si le luxe est utile ou nuisible aux empires, est en elle-même très mal posée , puisqu’elle ne peut jamais faire une thèse absolue , et qu’il s’agit de savoir seulement chez qui, comment et jusqu’où le luxe, progrès inévitable et nécessaire de toute civilisation, peut influer sur elle en bien ou en mal. Quoi qu’il en soit, occupé en ce même moment d’arranger les bases de son système sur l 'Esprit, d’en définir et d’en classer les diverses facultés, l’auteur pouvait, et devait tout au plus exposer en trois ou quatre phrases sous quelles faces différentes on avait à envisager le luxe, et ne pas rompre la chaîne de ses raisonnemens par une digression de vingt pages. Ce n’est pas ainsi qu’on sait faire un livre, qu on en remplit l’objet et qu’on en observe les proportions. Ce défaut est fréquent. ( Ibid.)

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