‹ Traité de l'ésprit (volume 2)Chapitre 12 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Des erreurs occasionnées par nos passions.

Les passions nous induisent en erreur, parce qu’elles fixent toute notre attention sur un côté de l’objet qu’elles nous présentent, et qu’elles ne nous permettent point de les considérer sous toutes les faces. Un roi est jaloux du titre de conquérant : la victoire, dit-il, m’appelle au bout de la terre; je combattrai, je vaincrai, je briserai l’orgueil de mes ennemis, je chargerai leurs mains de fers, et la terreur de mon nom, comme un rempart impénétrable, défendra l’entrée de mon empire. Enivré de cet espoir, il oublie que la for-

Quclles sont donc ces erreurs de l’esprit que ion a cru impossible d’expliquer ? (La Harpe.)

DISCOURS I, CHAPITRE II. ia5

tune est inconstante, que le fardeau de la misère est presque également supporté par le vainqueur et par le vaincu; il ne sent point que le bien de ses sujets ne sert que de prétexte à sa fureur guerrière, et que c’est l’orgueil qui forge ses armes et déploie ses étendards : toute son attention est fixée sur le char et la pompe du triomphe.

Non moins puissante que l’orgueil, la crainte produira les mêmes effets : On la verra créer des spectres, les répandre autour des tombeaux, et dans l’obscurité des bois les offrir aux regards du voyageur effrayé, s’emparer de toutes les facultés de son ame, et n’en laisser aucune de libre pour considérer l’absurdité des motifs d’une terreur si vaine.

Non-seulement les passions ne nous laissent considérer que certaines faces des objets quelles nous présentent , mais elles nous trompent encore, en nous montrant souvent ces mêmes objets où ils n’existent pas. On sait le conte d’un curé et d une dame galante : Ils avaient ouï dire quela lune était habitée, ils le croyaient; et, le télescope en main , tous deux tâchaient d'en reconnaître les habitans. « Si je ne me trompe, dit d’abord la « dame, j'aperçois deux ombres; elles s’inclinent « l’une vers l’autre : je n’en doute point, ce sont «deux amans heureux... Eh! fi donc, madame, « reprend le curé, ces deux ombres que vous

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« voyez, sont deux clochers d’une cathédrale. » Ce conte est notre histoire; nous n’apercevons le plus souvent dans les choses que ce que nous désirons y trouver : sur la terre comme dans la lune, des passions différentes nous y feront toujours voir ou des amans ou des clochers. L’illusion est un effet nécessaire des passions, dont la force se mesure presque toujours par le degré d’aveuglement où elles nous plongent. C’est ce qu’avait très bien senti je ne sais quelle femme, qui, surprise par son amant entre les bras de son rival, osa lui nier le fait dont il était témoin : « Quoi! « lui dit-il, vous poussez à ce point l’impu- « dence?... Ah, perfide! s’écria- t-elle , je le vois, « tu ne m’aimes plus ; tu crois plus ce que tu vois « que ce que je te dis. » Ce mot n’est pas seulement applicable à la passion de l’amour, mais à toutes les passions. Toutes noits frappent du plus profond aveuglement. Qu’on transporte ce meme mot à des sujets plus relevés : Qu’on ouvre le temple de Memphis, en présentant le bœuf Apis aux Égyptiens craintifs et prosternés, le prêtre s’écrie : «Peuples, sous cette métamorphose, recon- « naissez la divinité de l’Égypte; que l’univers « entier l’adore; que l’impie qui raisonne et qui « doute, exécration de la terre, vil rebut des hu- « mains, soit frappé du feu céleste : qui que tu « sois, tu ne crains pas les dieux, mortel superbe

« qui dans Apis n’aperçois qu’un bœuf, et qui « crois plus ce que tu vois que ce que je te dis. » Tels étaient sans doute les discours des prêtres de Memphis, qui devaient se persuader, comme la femme déjà citée, qu’on cessait d’être animé d’une passion forte au moment qu’on cessait d’être aveugle. Comment ne l’eussent -ils pas cru ! On voit tous les jours de bien plus faillies intérêts produire sur nous de semblables effets. Lorsque l’ambition, par exemple, met les armes à la main à deux nations puissantes, et que les citoyens inquiets se demandent les uns aux autres des nouvelles ; d’une part, quelle facilité à croire les bonnes ! de l’autre, quelle incrédulité sur les mauvaises! Combien de fois une trop sotte confiance en des moines ignorans n’a- 1 -elle pas fait nier à des chrétiens la possibilité des antipodes ! Il n’est point de siècle qui , par quelque affirmation ou quelque négation ridicule, n’apprête à rire au siècle suivant. Une folie passée éclaire rarement les hommes sur leur folie présente.

Au reste, ces mêmes passions, qu’on doit regarder comme le germe d’une infinité tî erreurs, sont aussi la source de nos lumières. Si elles nous égarent, elles seules nous donnent la force nécessaire pour marcher; elles seules peuvent nous arracher à cette inertie et à cette paresse toujours prêtes à saisir toutes les facultés de notre ame.

Mais ce n’est pas ici le lieu d’examiner la vérité de cette proposition. Je passe maintenant à la seconde cause de nos erreurs.

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