CHAPITRE III
De l’Esprit par rapport à un particulier.
Transportons maintenant aux idées les principes que je viens d’appliquer aux actions, on sera contraint d’avouer que chaque particulier ne donne le nom d 'esprit qu’à l'habitude des
’ Ne voulant admettre airttoine idée d’ordre et de justice dans l’homme, qu’il réduit à la faculté de sentir, l’auteur soutient que tout se rapporte à l’intérêt personnel dans les particuliers comme dans les sociétés, et croit le prouver en nous disant que la société d’un ministre juge de sa probité par le bien qu’il lui fait, sans s’embarrasser s’il fait du bien ou du mal à la nation. On sait bien que dans l’antichambre d’un ministre dissipateur, tous ceux qu’il enrichit aux dépens des peuples chanteront ses louanges; mais d’abord ces louanges seront-elles bien sincères? L’auteur a-t-il pu le croire? a-t-il pu se persuader que quiconque a reçu une grâce d’un ministre, le regarde dès lors comme un honnête homme? Est-ce la flatterie intéressée qu’il faut consulter, ou le jugement de la conscience? levais plus loin. Est-il bien rare que ceux même qui profitent des profusions et des injustices d’un homme en place soient les premiers à le condamner , non pas en public, mais dans l’intime confiance? Que chacun làdessus se rappelle ce qu’il a vu ou entendu, et il jugera s’il est vrai que Y intérêt personnel soit l’unique appréciateur du mérite et de la probité. (La Harpf..)
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idées qui lui sont utiles, soit comme instructives, soit comme agréables ; et qu’à ce nouvel égard l'intérêt personnel est encore le seul juge du mérite des hommes.
Toute idée qu’on nous présente a toujours quelques rapports avec notre état, nos passions ou nos opinions. Or, dans ces différens cas, nous prisons d’autant plus une idée, que cette idée nous est plus utile. Le pilote , le médecin et l’ingénieur auront plus d’estime pour le constructeur du vaisseau , le botaniste et le mécanicien , que n’en auront, pour ces mêmes hommes, le libraire, l’orfèvre et le nTàçon, qui leur préféreront toujours le romancier, le dessinateur et l’architecte.
Lorsqu’il s’agira d’idées propres à combattre ou à favoriser nos passions ou nos goûts, les plus estimables à nos yeux seront, sans contredit, les idées qui flatteront le plus ces mêmes passions ou ces mêmes goûts L Une femme tendre fera
» Pour se moquer d’une grande parleùse, femme d’esprit d’ailleurs, on s’avisa de lui présenter un homme qu’on lui dit être un homme de beaucoup d’esprit. Cette femme le reçoit à merveille; mais, pressée de s’en faire admirer, elle se met à parler, lui fait cent questions différentes, sans s’apercevoir qu’il ne répondait rien. La visite faite : Êtes-vous, lui dit-on, contente de votre présenté ? Qu’il est charmant I répondit-elle, qu’il a d’esprit! A cette exclamation, chacun éclata de rire : ce grand esprit, c’était un muet.
plus de cas d’un roman que d’un livre de métaphysique : lin homme tel que Charles XII préférera l’histoire d’Alexandre à tout autre ouvrage : l’avare ne trouvera certainement d’esprit qu’à ceux qui lui indiqueront le moyen de placer son argent au plus gros intérêt.
En fait d’opinions, comme en fait de passions, pour estimer les idées d’autrui, il faut être intéressé à les estimer ; sur quoi j’observerai qu’à ce dernier égard les hommes peuvent être mus par deux sortes d’intérêt.
Il est des hommes animés d’un orgueil noble et éclairé, qui, amis du vrai, attachés à leur sentiment sans opiniâtreté, conservent leur esprit dans cet état de suspension qui y laisse une entrée libre aux vérités nouvelles : de ce nombre, sont quelques esprits philosophiques, et quelques gens trop jeunes pour s’être formé des opinions et rougir d’en changer; ces deux sortes d’honnnes estimeront toujours dans les autres des idées vraies et lumineuses, et propres à satisfaire la passion qu’un orgueil éclairé leur donne pour le vrai.
Il est d’autres hommes, et, dans ce nombre, je les comprends presque tous, qui sont animés d’une vanité moins noble; ceux-là ne peuvent estimer dans les autres que des idées conformes aux leurs ' , et propres à justifier la haute opinion
1 Tous ceux dont l’esprit est borné, décrient sans cesse
qu'ils ont tous de la justesse de leur esprit. C’est sur cette analogie d’idées que sont fondés leur haine ou leur, amour. De là cet instinct sûr et prompt qu’ont presque tous les gens médiocres pour connaître et fuir les gens de mérite 1 : de là cet attrait puissant que les gens d’esprit ont les uns pour les autres ; attrait qui les force., pour ainsi dire , à se rechercher , malgré le danger qui met souvent dans leur commerce le désir commun qu’ils ont de la gloire : de là éette manière sûre de juger du caractère et de l’esprit d’un homme par le choix de ses livres et de ses amis. Un sot, en effet, n’a jamais que de sots amis : toute liaison d’amitié, lorsqu’elle n’est pas fondée sur un intérêt de bienséance, d’amour,
ceux qui joignent la solidité à l’étendue d’esprit. Ils les accusent de trop raffiner, et de penser en tout d’une manière trop abstraite. «Nous n’accorderons jamais, dit Hume, qu’une « chose est juste , lorsqu’elle passe notre faible conception. «La différence, ajoute cet illustre philosophe, de l’homme « commun à l’homme de génie, se remarque principalement « dans le plus ou le moins de profondeur des principes sur « lesquels ils fondent leurs idées : avec la plupart des hommes, « tout jugement est particulier; ils ne portent point leurs « tues jusqu’aux propositions universelles ; toute idée géné- « raie est obscure pour eux. »
* Les sots, s’ils en avaient la puissance, banniraient volontiers les gens d’esprit de leur société, et répéteraient, d’après les Éphémérides : Si quelqu’un excelle parmi nous, qu’il aille exceller ailleurs.
DISCOORS II, CHAPITRE lit.
cle protection, d’avarice, d’ambition, ou sur quelque autre motif pareil, suppose toujours quelque ressemblance d’idées ou de sentimens entre deux liommes. Voilà ce qui rapproche des gens d’une condition très différente 1 ; voilà pourquoi les Auguste , les Mécène , les Scipion , les Julien, les Richelieu et les Condé vivaient familièrement avec les gens d’esprit, et c’est ce qui a donné lieu au proverbe dont la trivialité atteste la vérité : Dis-moi qui tu hantes , je te dirai qui tu es.
L’analogie, ou la conformité des idées et des opinions, doit donc être considérée comme la force attractive et répulsive qui éloigne ou rapproche les hommes les uns des autres a. Qu’on
1 A la cour , les grands font d’autant plus d’accueil à l’homme d’esprit, qu’ils en ont eux-mêmes davantage.
5 II est peu d’hommes, s’ils en avaient le pouvoir, qui n’employassent les tourmens pour faire généralement adopter leurs opinions. N’avons-nous pas vu de nos jours des gens assez fous et d’un orgueil assez intolérable pour vouloir exciter le magistrat à sévir contre l’écrivain qui, donnant à la musique italienne la préférence sur la musique française, était d’un avis différent du leur ? Si l’on ne se porte ordinairement à certains excès que dans les disputes de religion, c’est que les autres disputes ne fournissent pas les mêmes prétextes ni les mêmes moyens d’être cruel. Ce n’est qu’à l’impuissance qu’on est en général redevable de sa modération. L’homme humain et modéré est un homme très rare. S’il rencontre un homme d’une religion différente de la sienne,
transporte à Constantinople un philosophe qui, n’étant point éclairé par la lumière de la révélation , ne peut suivre que les lumières de la raison ; que ce philosophe nie la mission de Mahomet, les visions , et les prétendus miracles de ce prophète ; qui doute que ceux qu’on appelle les bons musulmans n’aient de l’éloignement pour ce philosophe, ne le regardent avec horreur, et ne le traitent de fou , d’impie , et quelquefois même de malhonnête homme? En vain dirait-il que, dans une pareille religion , il est absurde de croire aux miracles dont on n’est pas soi-même le témoin ; et que, s’il y a toujours plus à parier pour un mensonge que pour un miracle1 , les croire trop
c’est, dit-il, un homme qui, sur ces matières, a d’autres opinions que moi; pourquoi le persécuterais-je? l’Évangile n’a nulle part ordonné qu’on employât les tortures et les prisons à la conversion des hommes : la vraie religion n’a jamais dressé d’échafauds ; ce sont quelquefois ses ministres qui , pour venger leur orgueil blessé par des opinions différentes des leurs, ont armé en leur faveur la stupide crédulité des peuples et des princes. Peu d’hommes ont mérité l’éloge que les prêtres égyptiens font de la reine Nephté, dans Séthos : « Loin d’exciter l’animosité, la vexation, la persécution, par « les conseils d’une piété mal entendue; elle n’a, disent-ils, « tiré de la religion que des maximes de douceur; elle n’a « jamais cru qu’il fût permis de tourmenter les hommes pour « honorer les dieux. »
' Comment, dans une telle religion, le témoin d-’un miracle ne serait il pas suspect ? Il faut, dit Fontcnclle, être si
facilement, c’est moins croire en Dieu qu’aux imposteurs : en vain représenterait-il que , si Dieu eût voulu annoncer la mission de Mahomet, il n’eût point fait de ces prodiges ridicules aux yeux de la raison la moins exercée; qu’il eût fait des miracles visibles à tous les yeux, comme de détacher à la voix du prophète les astres du firmament, de bouleverser les élémens, etc. Quelques raisons que ce philosophe apportât de son incrédulité, il n’obtiendrait jamais la réputation de sage et d’honnête auprès de ces bons musulmans, qu’en devenant assez imbécille pour croire des choses absurdes , ou assez faux pour feindre de les croire. Tant il est vrai que les hommes ne jugent les opinions des autres que par la conformité qu’elles ont. avec les leurs. Aussi ne persuadet-on jamais les sots qu’avec des sottises.
Si le sauvage du Canada nous préfère aux autres peuples de l’Europe , c’est que nous nous prêtons davantage à ses mœurs, à son genre de vie; c’est à cette complaisance que nous devons l’éloge magnifique qu’il croit faire d’un Français, lorsqu’il dît : C’est un homme comme moi.
En fait de mœurs, d’opinions et d’idées, il
fort en garde contre soi-méme pour raconter un fait précisément comme on l’a vu , c’est-à-dire sans y rien ajouter ou diminuer, (pie tout homme qui prétend qu’à cet égard il ne s’est jamais surpris en mensonge , est à coup sûr un menteur.
DE L’ESPRIT
paraît donc que c’est toujours soi qu’on estime dans les autres; et c’est la raison pour laquelle les César, les Alexandre, et généralement tous les grands hommes ont toujours eu d’autres grands hommes sous leurs ordres. Un prince est habile, il prend en main le sceptre; à peine est-il monté sur le trône, que toutes les places se trouvent remplies par des hommes supérieurs : le prince ne les a point formés; il semble même les avoir pris au hasard; mais, forcé de n’estimer et de n’élever aux premiers postes que des hommes dont l’esprit soit analogue au sien, il est, par cette raison , toujours nécessité aux bons choix. Un prince , au contraire , est peu éclairé : contraint par cette même raison , d’attirer près de lui des gens qui lui ressemblent, il est presque toujours nécessité aux mauvais choix. C’est la suite de semblables princes qui souvent a fait transmettre les plus grandes places de sots en sots durant plusieurs siècles. Aussi , les peuples qui ne peuvent connaître personnellement leur maître , ne le jugent-ils que sur le talent des hommes qu’il emploie , et sur l’estime qu’il a pour les gens de mérite : Sous un monarque stupide , disait la reine Christine , toute sa cour F est , ou le devient.
Mais, dira-t-on, on voit quelquefois des hommes admirer, dans les autres, des idées qu ils n’auraient jamais produites, et qui même n’ont nulle ana-
logie «Tvec les leurs. On sait ce mot d’un cardinal : après la nomination du pape, ce cardinal s’approche du Saint-Père, et lui dit : « Vous voilà élu « pape ; voici la dernière fois que vous entendrez « la vérité : séduit par les respects, vous allez cc bientôt vous croire un grand homme. Souvenez- « vous qu’avant votre exaltation , vous n’étiez « qu’un ignorant et un opiniâtre. Adieu , je vais « vous adorer.» Peu de courtisans, sans doute, sont doués de l’esprit et du courage nécessaires pour tenir un pareil discours, mais la plupart d’entre eux, semblables à ces peuples qui tour à tour adorent et fouettent leur idole, sont en secret charmés de voir humilier le maître auquel ils sont soumis. La vengeance leur inspire l’éloge qu’ils font de pareils traits, et la vengeance est un intérêt. Qui n’est point animé d’un intérêt de cette espèce n’estime et même ne sent que les idées analogues aux siennes : aussi la baguette propre à découvrir un mérite naissant et inconnu 11e tourne-t-elle et ne doit-elle réellement tourner qu’entre les mains des gens d’esprit , parce qu’il 11’y a que le lapidaire qui se connaisse en diamans bruts, et que l’esprit qui sente l’esprit. Ce n’était que lœil de Turenne qui dans le jeune Curcbill pouvait apercevoir le fameux Marlborough.
foute idée trop étrangère à notre manière de 'oir nous semble toujours ridicule. Le même
DE l’eSPHIT.
projet, qui, vaste et grand, paraîtra cependant d’une exécution facile au grand ministre, sera traité par un ministre ordinaire, de fou, d’insensé; et ce projet, pour me servir de la phrase usitée parmi les sots, sera renvoyé à la République de Platon. Voilà la raison pour laquelle en certains pays, on les esprits énervés par la superstition sont paresseux et peu capables de grandes entreprises, on croit couvrir un homme du plus grand ridicule lorsqu’on dit de lui : « C’est un « homme qui veut réformer l’état. » Ridicule que la pauvreté, le dépeuplement de ces pays, et par conséquent la nécessité d’une réforme, fait, aux yeux des étrangers, retomber sur les moqueurs. Il en est de ces peuples comme de ces plaisans subalternes 1 , qui croient déshonorer un homme , lorsqu’ils disent de lui, d’un ton sottement malin : « C’est un Romain , c’est un esprit. » Raillerie , qui, rappelée à son sens précis, apprend seulement que cet homme ne leur ressemble point,
1 Les bourgeois opulens ajoutent, en dérision, qu’on voit souvent l’homme d’esprit à la porte du riche, et jamais le riche à la porte de l’homme d’esprit. Cest, répond le poëte Saadi , parce que l’homme d’esprit sait le prix des richesses , et que le riche ignore le prix des lumières. D’ailleurs, comment la richesse estimerait-elle la science? Le savant peut apprécier l’ignorant, parce qu’il l’a été dans son enfance; mais l’ignorant ne peut apprécier le savant, parce qu’il ne l’a jamais été.
g’est-à-dire qu’il n’est ni sot ni fripon. Combien un esprit attentif n’entend- il pas, dans les conversations, de ces aveux imbécilles et de ces phrases absurdes , qui , réduites à leur signification exacte , étonneraient fort ceux qui les emploient ! Aussi , l’homme de mérite doit-il être indifférent à l’estime comme au mépris d’un particulier, dont l'éloge ou la critique ne signifie rien, sinon que cet homme pense ou ne pense pas comme lui. Je pourrais encore, par une infinité d’autres faits, prouver que nous n’estimons jamais que les idées analogues aux nôtres; mais pour constater cette vérité, il faut l’appuyer sur des preuves de pur raisonnement.