CHAPITRE XIII
De la probité par rapport aux siècles et aux peuples divers.
Daxs tous les siècles et les pays divers, la probité ne peut être cpie l'habitude des actions utiles à sa nation. Quelque certaine que soit cette proposition, pour en faire sentir plus évidemment
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la vérité je tâcherai de donner des idées nettes et précises de la vertu.
Pour cet effet, j’exposerai les deux sentimens qui, sur ce sujet, ont jusqu’à présent partagé les moralistes.
Les uns soutiennent que nous avons de la vertu une idée absolue et indépendante des siècles et des gouvernemens divers; que la vertu est toujours une et touîours la même. Les autres sou-
tiennent, au contraire, que chaque nation s’en forme une idée différente.
Les premiers apportent en preuve de leurs opinions les rêves ingénieux, mais inintelligibles , du platonisme. La vertu , selon eux , n’est autre chose que l’idée même de l’ordre, de l’harmonie et d’un beau essentiel. Mais ec beau est un mystère dont ils ne peuvent donner d’idée précise : aussi n’établissent-ils point leur système sur la connaissance que l’histoire nous donne du cœur et de l’esprit humain.
Les seconds, et parmi eux Montaigne, avec des armes d’une trempe plus forte que des raisonnemens, c’est-à-dire avec des faits, attaquent l’opinion des premiers, font voir qu’une action vertueuse au nord est vicieuse au midi , et en concluent que l’idée de la vertu est purement arbitraire.
Telles sont les opinions de ces deux espèces de
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philosophes. Ceux-là, pour n’avoir pas consulté l’histoire, errent encore dans le dédale d’une métaphysique de mots : ceux-ci , pour 11’aVoir point assez profondément examiné les faits que l’histoire présente , ont pensé que le caprice seul décidait de la bonté ou de la méchanceté des actions humaines. Ces deux sectes de philosophes se sont également trompées; mais l’une et l’autre auraient échappé à l’erreur, s’ils avaient considéré d’un œil attentif l’histoire du monde. Alors ils auraient senti que les siècles doivent nécessairement amener , dans le physique et le moral , des révolutions cpii changent la face des empires; que dans les grands boule versemens les intérêts cl’un peuple éprouvent toujours de grands changemens; que les mêmes actions peuvent lui devenir successivement utiles et nuisibles, et par conséquent prendre tour à tour le nom de vertueuses et de vicieuses.
Conséquemment à cette observation, s’ils eussent voulu se former de la vertu une idée purement abstraite et indépendante de la pratique, ils auraient reconnu que , par ce mot de vertu, l’on ne peut entendre que le désir du bonheur général; que par conséquent le bien public est l’objet de la vertu , et que les actions quelle commande sont les moyens dont elle se sert pour remplir cet objet; qu’ ainsi l’idée de la vertu n’est point ar- .
bitraire ; que dans les siècles et les pays divers tous les hommes, du moins ceux qui vivent en société, ont dû s’en former la même idée; et qu’enfin, si les peuples se la représentent sous des formes différentes, c’est qu’ils prennent pour la vertu même les divers moyens dont elle se sert pour remplir son objet.
Cette définition de la vertu en donne, je pense, une idée nette, simple et conforme à l’expérience; conformité qui peut seule constater la vérité d’une opinion.
La pyramide de Vénus-Uranie, dont la cime se perdait dans les deux, et dont la base était appuyée sur la terre, est l’emblème de tout système, qui s’écroule à mesure qu’on l’édifie, s’il ne porte sur la base inébranlable des faits et de l’expérience. C’est aussi sur des faits, c’est-à-dire sur la folie et la bizarrerie jusqu’à présent inexplicables des lois et des usages divers, que j’établis la preuve de mon opinion.
Quelque stupides qu’on suppose les peuples, il est certain qu’éclairés par leurs intérêts, ils n’ont point adopté sans motifs les coutumes ridicules qu’on trouve établies chez quelques uns d’eux : la bizarrerie de ces coutumes tient donc à la diversité des intérêts des peuples. E11 effet, s’ils ont toujours confusément entendu par le mot de vertu le désir du bonheur public; s’ils n’ont en
conséquence donné le nom d’honnêtes qu’aux actions utiles à la patrie, et si l’idée d’utile a toujours été secrètement associée à l'idée de vertu, on peut assurer que les coutumes les plus ridicules et même les plus cruelles ont, comme je vais le montrer par quelques exemples, toujours eu pour fondement l’utilité réelle ou apparente du bien public.
Le vol était permis à Sparte ; on n’y punissait que la maladresse du voleur surpris 1 : quoi de plus bizarre que cette coutume! Cependant, si l’on se rappelle les lois de Lycurgue, et le mépris qu’on avait pour l’or et l’argent, dans une république où les lois ne donnaient cours qu’à une monnaie d’un fer lourd et cassant, on sentira que les vols de poules et de légumes étaient les seuls qu’on y put commettre. Toujours faits avec adresse, souvent niés avec fermeté3, de pareils
* Le vol est pareillement en honneur au royaume de Congo ; mais il ne doit point être fait à l’insu du possesseur de la chose volée : il faut tout ravir de force. Cette coutume, disent-ils, entretient le courage des peuples. Chez les Scythes, au contraire, nul crime plus grand que le vol; et leur manière de vivre exigeait qu’on le punît sévèrement : leurs troupeaux erraient çà et là dans les plaines. Quelle facilité à dérober! et quel désordre, si l’on eût toléré de pareils vols! Aussi, dit Aristote, a-t-on chez eux établi la loi pour gardienne des troupeaux.
1 Tout le monde sait le trait qu’on raconte d’un jeune Lacédémonien qui, plutôt que d’avouer son larcin, se laissa, sans
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vols entretenaient les Lacédémoniens dans l’habitude du courage et de la vigilance. La loi qui permettait le vol pouvait donc être très utile à ce peuple, qui n’avait pas moins à redouter de la trahison des ilotes que de l’ambition des Perses, et qui ne pouvait opposer aux attentats des uns, comme aux armées innombrables des autres, que le boulevard de ces deux vertus. Il est donc certain que le vol, nuisible à tout peuple riche, mais utile à Sparte, y devait être honoré.
A la fin de l’hiver, lorsque la disette des vivres contraint le sauvage à quitter sa cabane , et que la faim lui commande d’aller à la chasse faire de nouvelles provisions, quelques unes des nations sauvages s’assemblent avant leur départ , f<±nt monter leurs sexagénaires sur des chênes , et font secouer ces chênes par des bras nerveux; la plupart des vieillards tombent, et sont massacrés dans le moment même de leur chute. Ce fait est connu, et rien ne paraît d’abord plus abominable que cette coutume. Cependant quelle surprise, lorsque, après avoir remonté à son origine, on voit que les sauvages regardent la chute de ces malheureux vieillards comme la preuve de leur impuissance à soutenir les fatigues de la chasse ! Les laisseront -ils dans des cabanes ou des forêts
crier, dévorer le ventre par un jeune renard qu’il avait volé et caché sous sa robe.
en proie à la famine ou aux bêtes féroces? Ils aiment mieux leur épargner la durée et la violence des douleurs, et, par des parricides prompts et nécessaires, arracher leurs pères aux horreurs d’une mort trop cruelle et trop lente. Voilà le principe d’une coutume si exécrable; voilà comme un peuple vagabond , que la chasse et le besoin de vivres retiennent six mois dans des forêts immenses, se trouve, pour ainsi dire, nécessité à cette barbarie, et comment, en ces pays, le parricide est inspiré et commis par le même principe d’humanité qui nous le fait regarder avec horreur
Mais, sans avoir recours aux nations sauvages , qu’on jette les yeux sur un pays policé tel que la Chine; qu’on se demande pourquoi l’on y donne aux pères le droit de vie et de mort sur leurs enfans, et l’on verra que les terres de cet empire, quelque étendues qu’elles soient, n’ont pu quel-
1 Au royaume de Juida, en Afrique, on ne donne aucun secours aux malades; ils guérissent comme ils peuvent; et, lorsqu’ils sont rétablis, ils n’en vivent pas moins cordialement avec ceux qui les ont ainsi abandonnés.
Les habitans de Congo tuent les malades qu’ils imaginent ne pouvoir en revenir : c’est, disent-ils, pour leur épargner les douleurs de l’agonie.
Dan^ l’île Formose, lorsqu’un homme est dangereusement malade, on lui passe un nœud coulant au cou , et on l’étrangle, pour l’arracher à la douleur.
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quefois subvenir qu’avec peine aux besoins de ses nombreux habitans. Or comme la trop grande disproportion entre la multiplicité des hommes et la fécondité des terres occasionnerait nécessairement des guerres funestes à cet empire , et peut-être même à l’univers, on conçoit que dans un instant de disette, et pour prévenir une infinité de meurtres et de malheurs inutiles, la nation chinoise, humaine dans ses intentions, mais barbare dans le choix des moyens, a pu, par le sentiment d’une humanité peu éclairée , regarder ces cruautés comme nécessaires au repos du monde. «J’y sacrifie, s’est-elle dit, quelques « victimes infortunées , auxquelles l’enfance et « l’ignorance dérobent la connaissance et les hor- « reurs de la mort, en quoi consiste peut-être ce « qu’elle a de plus redoutable r. »
C’est sans doute au désir de s’opposer à la trop grande multiplication des hommes, et par conséquent à la même origine, qu’on doit attribuer la vénération ridicule cjue certains peuples d’Afrique conservent encore aujourd’hui pour des solitaires cpii s’interdisent avec les femmes le
* La manière de se défaire des filles dans les pays catholiques, est de les forcer à prendre le voile ; plusieurs passent ainsi une vie malheureuse, en proie au désespoir. Peut-être notre coutume à cet égard est-elle plus barbare que celle des Chinois.
commerce qu’ils se permettent avec les brutes.
Ce fut pareillement le motif de l’intérêt public, et le désir de protéger la pudique beauté contre les attentats de l’inconstance, qui jadis engagea les Suissses à publier un édit par lequel il était non seulement permis, mais même ordonné à chaque prêtre de se pourvoir d’une concubine x.
Sur les côtes du Coromandel, où les femmes s’affranchissaient par le poison du joug importun de l’hymen, ce fut enfin le même motif qui, par un remède aussi odieux que le mal , engagea le législateur à pourvoir à la sûreté des maris, en forçant les femmes de se brûler sur le tombeau de leurs époux®.
D’accord avec mes raisonnemens, tous les faits que je viens de citer concourent à prouver que
' Zwingle, en écrivant aux cantons suisses, leur rappelle l’édit fait par leurs ancêtres, qui enjoignait à chaque prêtre d’avoir sa concubine, de peur qu’il n’attentât û la pudicité de son prochain. Fr a Paolo, Hist. du Conc. de Trente , liv. i.
Il est dit, au dix-septième canon du concile de Tolède : « Que celui qui se contente d’une seule femme à titre d’é- « pouse ou de concubine, à son choix, ne sera pas rejeté de « la communion. » C’était apparemment pour mettre la femme à l’abri de toute insulte, qu’alors l’Église tolérait les concubines.
2 Les femmes de Mézurado sont brûlées avec leurs époux. Elles demandent elles- mêmes l’honneur du bûcher; mais elles font en même temps tout ce qu’elles peuvent pour s’échapper.
les coutumes, même les plus cruelles et les plus folles, ont toujours pris leur source clans l’utilité réelle ou du moins apparente du public.
Mais , dira-t-on , ces coutumes n’en sont pas moins odieuses ou ridicules: oui, parce que nous ignorons les motifs de leur établissement, et parce que ces coutumes, consacrées par leur antiquité ou par la superstition, ont, par la négligence ou la faiblesse des gouvcrnemens , subsisté longtemps après que les causes de leur établissement avaient disparu.
Lorsque la France n’était, pour ainsi dire, qu’une vaste forêt , qui doute que ces donations de terres en friche faites aux ordres religieux , 11e dussent alors être permises, et cpie la prorogation d’une pareille permission 11e fût maintenant aussi absurde et aussi nuisible à l’état, quelle pouvait être sage et utile lorsque la France était encore inculte? Toutes les coutumes qui ne procurent que des avantages passagers, sont comme des échafauds qu’il faut abattre quand les palais sont élevés.
Rien de plus sage au fondateur de l’empire des Incas que de s’annoncer d’abord aux Péruviens comme le fils du soleil, et de leur persuader qu’il leur apportait les lois que lui avait dictées le dieu son père. Ce mensonge imprimait aux sauvages plus de respect pour sa législation; ce mensonge
était clone trop utile à cet état naissant , pour ne devoir point être regardé comme vertueux. Mais après avoir assis les fondemens d’une bonne législation ; après s’ètre assuré par la forme même du gouvernement de l’exactitude avec laquelle les lois seraient toujours observées, il fallait que, moins orgueilleux ou plus éclairé, ce législateur prévît les révolutions qui pourraient arriver dans les mœurs et les intérêts de ses peuples, et les ebangemens qu’en conséquence il faudrait faire dans ses lois; qu’il déclarât à ces mêmes peuples, par lui ou par ses successeurs, le mensonge utile et nécessaire dont il s’était servi pour les rendre heureux; que par cet aveu, il ôtât a ses lois le caractère de divinité qui, les rendant sacrées et inviolables, devait s’opposer à toute réforme, et qui peut-être eût un jour rendu ces mêmes lois nuisibles à l’état, si par le débarquement des Européens cet empire n’eût été détruit presque aussitôt que formé.
L’intérêt des états est, comme toutes les choses humaines, sujet à mille révolutions. Les mêmes lois et les mêmes coutumes deviennent successivement utiles et nuisibles au même peuple; d’où je conclus que ces lois doivent être tour à tour adoptées et rejetées, et que les mêmes actions doivent successivement porter les noms de vertueuses ou de vicieuses : proposition qu’on ne
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peut nier sans convenir qu’il est des actions à la fois vertueuses et nuisibles à l’état, sans saper par conséquent les fondemens de toute législation et de toute société.
La conclusion générale de tout ce que je viens de dire, c’est que la vertu n’est que le désir du bonheur des hommes, et qu’ainsi la probité, que je regarde comme la vertu mise en action, n’est, chez tous les peuples et dans tous les gouvernemens divers, que l’habitude des actions utiles à sa nation *.
Quelque évidente que soit cette conclusion, comme il n’est point de nation qui ne connaisse et ne confonde ensemble deux différentes espèces de vertu : l’une, que j’appellerai vertu de préjugé; et l’autre, vraie vertu : je crois, pour ne laisser rien à désirer à ce sujet, devoir examiner la nature de ces différentes sortes de vertu.
1 Je crois qu’il n’est pas nécessaire d’avertir que je ne parle ici ([uc de la probité politique , et non de la probité religieuse , qui se propose d’autres fins, se prescrit d’autres devoirs, et tend à des objets plus sublimes.