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CHAPITRE XIV

Des vertus de préjugé, et des vraies vertus.

Je donne le nom de vertus de préjugé à toutes celles dont l’observation exacte ne contribue en rien au bonheur public; telles sont la chasteté des vestales et les austérités de ces fakirs insensés dont l’Inde est peuplée; vertus qui, souvent indifférentes et même nuisibles à l’état, font le supplice de ceux qui s’y vouent. Ces fausses vertus sont, dans la plupart des nations, plus honorées que les vraies vertus, et ceux qui les pratiquent, en plus grande vénération que les bons citoyens.

Personne de plus honoré dans l’Indoustan que les bramines1 : ou y adore jusqu’à leurs nudités2;

' Los bramines ont le privilège exclusif de demander l’aumône : ils exhortent à la donner, et ne la donnent pas.

* «Pourquoi, disent ces bramines, devenus hommes, au- « rions-nous honte d’aller 'nus, puisque nous sommes sortis « nus et sans honte du ventre de notre mère?»

Les Caraïbes n’ont pas moins de honte d’un vêtement que nous en aurions de la nudité. Si la plupart des sauvages couvrent certaines parties de leurs corps, ce n’est point en eux l’effet d’une pudeur naturelle, mais de la délicatesse, de la sensibilité de certaines parties, et de la crainte de se blesser en traversant les bois et les halliers.

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on y respecte aussi leurs pénitences, et ces pénitences sont réellement affreuses 1 : les uns restent toute leur vie attachés à un arbre, les

autres se balancent sur les flammes, ceux-ci

portent des chaînes d’un poids énorme, ceux-là ne se nourrissent que de liquides, quelques uns se ferment la bouche d’un cadenas, et quelques autres s’attachent une clochette au prépuce : il est d’une femme de bien d’aller en dévotion baiser cette clochette , et c’est un honneur aux pères de prostituer leurs filles à des fakirs.

Entre les actions ou les coutumes auxquelles la superstition attache le nom de sacrées, une des plus plaisantes, sans contredit, est celle des Juibus , prêtresses de l’ile Formose. « Pour office cier dignement, et mériter la vénération des « peuples, elles doivent, après des sermons, des t< contorsions et des hurlemens, s’écrier qu’elles « voient leurs dieux : ce cri jeté , elles se roulent cc par terre, montent sur le toit des' pagodes, « découvrent leur nudité, se claquent les fesses,

1 II est au royaume de Pégu des anachorètes nommés Santons ; ils ne demandent jamais rien, dussent-ils mourir de faim. On prévient, à la vérité, tous leurs désirs. Quiconque se confesse à eux ne peut être puni, quelque crime qu’il ait commis. Ces santons logent à la campagne, dans des troncs d’arbres : après leur mort on les honore comme des dieux.

« lâchent leur urine, descendent nues, et se lavent « en présence de l’assemblée1. »

Trop heureux encore les peuples chez qui, du moins, les vertus de préjugé ne sont que ridicules; souvent elles sont barbares3. Dans la capitale du Cochin, on élève des crocodiles; et quiconque s’expose à la fureur de ces animaux, et s’en fait dévorer, est compté parmi les élus. Au royaume de Martemban, c’est un acte de

1 Voyages de la compagnie des Indes hollandaises.

1 Les femmes de Madagascar croient aux heures, aux jours heureux ou malheureux. C’est un devoir de religion , lorsqu’elles accouchent dans les heures ou jours malheureux, d’exposer leurs enfans aux bètes, de les enterrer ou de les étouffer.

Dans un des temples de l’empire du Pégu, on élève des vierges. Tous les ans, à la fête de l’idole, on sacrifie une de ces infortunées. Le prêtre, en habits sacerdotaux, la dépouille, l’étrangle, arrache son cœur, et le jette au nez de l’idole. Le sacrifice fait, les prêtres dînent, prennent des habits d’une forme horrible, et dansent devant le peuple. Dans les autres temples du même pays, on ne sacrifie que des hommes. On achète, pour cet effet, un esclave beau et bien fait. Cet esclave, vêtu d’une robe blanche, lavé pendant trois matinées, est ensuite montré au peuple. Le quarantième jour, les prêtres lui ouvrent le ventre, arrachent son cœur, barbouillent l’idole de son sang, et mangent sa chair, comme sacrée. «Le sang innocent, disent les prêtres, « doit couler en expiation des péchés de la nation; d’ailleurs, « il faut bien que quelqu’un aille près du grand Dieu le faire « ressouvenir de son peuple.» Il est bon de remarquer que les prêtres ne se chargent jamais de la commission.

vertu, le jour qu’on promène l’idole, de se précipiter sous les roues du chariot , ou de se couper la gorge à son passage : qui se voue à celte mort est réputé saint, et son nom est, à cet effet, inscrit dans un livre.

Or, s’il est des vertus, il est aussi des crimes de préjugé. C’en est un pour un bramine d’épouser une vierge. Dans l’île Formose, si pendant les trois mois qu’il est ordonné d’aller nu , un homme est couvert du plus petit morceau de toile, il porte, dit-on, une parure indigne d’un homme. Dans cette même île, c’est un crime aux femmes enceintes d’accoucher avant 1 âge de trente cinq ans. Sont-elles grosses, elles s’étendent aux pieds de la prêtresse, qui, en exécution de la loi, les y foule jusqu’à ce qu’elles soient avortées.

Au Pégu, lorsque les prêtres ou magiciens ont prédit la convalescence ou la mort d’un malade ', c’est un crime au malade condamné d’en revenir. Dans sa convalescence, chacun le fuit et l’injurie. S’il eût été bon, disent les prêtres, Dieu l’eût reçu en sa compagnie.

Il n’est peut - être point de pays où l’on n’ait pour quelques uns de ces crimes de préjugé,

■Lorsqu’un Giague est mort, on lui demande pourquoi il a quitté la vie. Un prêtre, contrefesant la voix du mort, répond qu’il n’a pas assez fait de sacrifices à ses ancètx’es. Ces sacrifices font une partie considérable du revenu des prêtres.

plus (l’horreur que pour les forfaits les plus atroces et les plus nuisibles à la société.

Chez les Giagues , peuple anthropophage qui dévore ses ennemis vaincus, on peut sans crime, dit le P. Cavazi, piler ses propres enfans dans un mortier, avec des racines, de 1 huile et des feuilles, les faire bouillir, en composer une pâte dont on se frotte pour se rendre invulnérable; mais ce serait un sacrilège abominable que de ne pas massacrer, au mois de mars, à coups de bêche, un jeune homme et line jeune femme devant la reine du pays. Lorsque les grains sont mûrs, la reine, entourée de ses courtisans, sort de son palais, égorge ceux qui se trouvent sur son passage , et les donne à manger à sa suite : ces sacrifices, dit -elle, sont nécessaires pour apaiser les mânes de ses ancêtres, qui voient avec regret des gens du commun jouir d’une vie dont ils sont privés; cette faible consolation peut seule les engager à bénir la récolte.

Au royaume de Congo, d’Àngole et de Matamba, le mari peut sans honte vendre sa femme, le père son fils, le fils son père: dans ces pays on ne connaît qu’un seul crime1; c’est de refuser les prémices de sa récolte au chitombé, grand-

1 Au royaume «le Lao, les talapoins, prêtres du pays, ne peuvent être jugés que par le roi lui-même. Ils se confessent tous les mois : fidèles à cette observance , ils peuvent d’ailleurs

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prêtre de la nation. Ces peuples, dit le P. Labat, si dépourvus de toutes vraies vertus, sont très scrupuleux observateurs de cet usage. On juge bien qu’uniquement occupé de l’augmentation de ses revenus, c’est tout ce que leur recommande le chitombé : il ne désire point que ses nègres soient plus éclairés ; il craindrait même que des idées trop saines de la vertu ne diminuassent et la superstition et le tribut qu’elle lui paye1.

Ce que j’ai dit des crimes et des vertus de préjugé suffit pour faire sentir la différence de ces vertus aux vraies vertus, c’est-à-dire à celles qui sans cesse ajoutent à la félicité publique, et sans lesquelles les sociétés ne peuvent subsister.

commette impunément mille abominations. Ils aveuglent tellement les princes, qu’un talapoin, convaincu de fausse monnaie, fut renvoyé absous par le roi. «Les séculiers, di- « sait-il, auraient dû lui faire de plus grands présens.» Les plus considérables du pays tiennent à grand honneur de rendre aux talapoins les services les plus bas. Aucun d’eux ne se vêtirait d’un habit qui n’eût pas été quelque temps porté par un talapoin.

* Ce chitombc entretient jour et nuit un feu sacré dont il vend les tisons fort cher ; celui qui les achète se croit à l’abri de tout accident. Ce grand-prêtre ne reconnaît aucun juge. Lorsqu’il s’absente pour visiter les pays de sa domination, on est obligé, sous peine de mort, de garder la continence. Les nègres sont persuadés que s’il mourait de mort naturelle , cette mort entraînerait la ruine de 1 univers : aussi le successeur désigné l’égorge-t-il dès qu il est malade.

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Conséquemment à ces deux différentes espèces de vertus, je distinguerai deux différentes espèces de corruption de mœurs : l’une que j’appellerai corruption religieuse , et l’autre corruption politique. Cette distinction m’est nécessaire, i° parce que je considère la probité philosophiquement et indépendamment des rapports que la religion a avec la société : ce que je prie le lecteur de ne pas perdre de vue dans tout le cours de cet ouvrage ; o.° pour éviter la contradiction perpétuelle qui se trouve chez les nations idolâtres, entre les principes de la religion et ceux de la politique et de la morale. Mais avant d’entrer dans cet examen, je déclare que c’est en qualité de philosophe et non de théologien que j’écris ; et qu’ainsi je ne prétends, dans ce chapitre et les suivans, traiter que des vertus purement humaines. Cet avertissement donné, j’entre en matière, et je dis qu’en fait de mœurs, on donne le nom de corruption religieuse à toute espèce de libertinage, et principalement à celui des hommes avec les femmes. Cette espèce de corruption dont je ne suis point l’apologiste, et qui est sans doute criminelle , puisqu’elle offense Dieu , n’est cependant point incompatible avec le bonheur d’une nation. Différens peuples ont cru et croient encore que cette espèce de corruption n’est pas criminelle. Elle l’est sans doute en France, puis-

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qu’elle blesse les lois du pays; mais elle le serait moins si les femmes étaient communes, et les enfans déclarés enfans de l’état : ce crime alors n’aurait politiquement plus rien de dangereux. En effet, qu’on parcoure la terre, on la voit peuplée de nations différentes, chez lesquelles ce que nous appelons le libertinage , non seulement n’est pas regardé comme une corruption de mœurs, mais se trouve autorisé par les lois, et même consacré par la religion.

Sans compter en Orient les sérails qui sont sous la protection des lois; au Tunquin, où l’on honore la fécondité, la peine imposée par la loi aux femmes stériles, c’est de chercher et tle présenter à leurs époux des filles qui leur soient agréables. En conséquence de cette législation, les Tunquinois trouvent les Européens ridicules de n’avoir qu’une femme; ils ne conçoivent pas comment, parmi nous, des hommes raisonnables croient honorer Dieu par le vœu de chasteté ; ils soutiennent que, lorsqu’on le peut, il est aussi criminel de ne pas donner la vie à qui ne l’a pas, que de l’ôter à ceux qui l’ont déjà

C’est pareillement sous la sauvegarde des lois ,

•Chez les Giagues, lorsqu’on aperçoit dans une fille les marques de la fécondité, on fait une fête : lorsque ces marques disparaissent, on fait mourir ces femmes, comme indignes d’une vie qu’elles ne peuvent plus procurer.

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que les Siamoises, la gorge et les cuisses à moitié découvertes , portées dans les rues sur des palanquins, s’y présentent dans les attitudes très lascives. Cette loi fut établie par une de leurs reines, nommée Tiranda, qui, pour dégoûter les hommes d’un amour plus déshonnête, crut devoir employer toute la puissance de la beauté. Ce projet, disent les Siamoises, lui réussit. Cette loi, ajoutentelles, est d’ailleurs assez sage : il est agréable aux hommes d’avoir des désirs, aux femmes de les exciter. C’est le bonheur des deux sexes, le seul bien que le ciel mêle aux maux dont il nous afflige : et quelle ame assez barbare voudrait encore nous le ravir 1 !

Au royaume de Batimena3, toute femme, de quelque condition quelle soit, est, par la loi et sous peine de la vie, forcée de céder à l’amour de quiconque la désire; un refus est contre elle un arrêt de mort.

• Un homme d’espi'it disait à ce su j e f qu’il faut sans contredit défendre aux hommes tout plaisir contraire au bien général ; mais qu’avant cette défense, il fallait, par mille efforts d’esprit, tâcher de concilier ce plaisir avec le bonheur public. «Les hommes, ajoutait-il, sont si malheureux, qu'un “ plaisir de plus vaut bien la peine qu’on essaie de le dégager « de ce qu’il peut avoir de dangereux pour un gouvernement; « et peut-être serait-il facile d’y réussir, si l’on examinait, dans " ce dessein, la législation des pays où ces plaisirs sont permis.»

* Christianisme des Indra , liv. iv, pag. 3o8.

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Je ne finirais pas, si je voulais donner la liste de tous les peuples qui n’ont pas la même idée que nous de cette espèce de corruption de mœurs : je me contenterai donc, après avoir nommé quelques uns des pays où la loi autorise le libertinage, de citer quelques uns de ceux où ce même libertinage fait partie du culte religieux.

Chez les peuples de l’ile Formose, l’ivrognerie et l’impudicité sont des actes de religion. Les voluptés , disent ces peuples , sont les filles du ciel , des dons de sa bonté; en jouir, c’est honorer la Divinité, c’est user de ses bienfaits. Qui doute que le spectacle des caresses et des jouissances de l’amour ne plaise aux dieux? Les dieux sont bons, et nos plaisirs sont pour eux l’offrande la plus agréable de notre reconnaissance. En conséquence de ce raisonnement, ils se livrent publiquement à toute espèce de prostitution r.

C’est encore pour se rendre les dieux favorables, qu’avant de déclarer la guerre, la reine des Ciagues fait venir devant elle les plus belles femmes et les plus beaux de ses guerriers qui, dans des attitudes différentes, jouissent en sa présence des plaisirs de l’amour. Que de pays, dit Cicéron, où la débauche a ses temples ! que d’autels élevés à

1 Au royaume de Thibet les filles portent au cou les dons de l’impudicité, c’est-à-dire les anneaux de leurs amans : plus elles en ont, et plus leurs noces sont célèbres.

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des femmes prostituées 1 ! Sans rappeler l’ancien culte de Vénus, de Cotytto, les Banians n’honorent-ils pas, sous le nom de la déesse Banany, une de leurs reines qui, selon le témoignage de Gemelli Carreri, « laissait jouir sa cour de la vue « de toutes ses beautés, prodiguait successivement « ses faveurs à plusieurs amans , et même à deux « à la fois. »

Je ne citerai plus à ce sujet qu’un seul fait rapporté par Julius Firmicus Maternus , père du deuxième siècle de l'Église, dans un traité inti-

1 À Babylonc, toutes les femmes campées près du temple de Vénus devaient une fois en leur vie obtenir, par une prostitution expiatoire, la rémission de leurs péchés. Elles ne pouvaient se refuser au désir du premier étranger qui voulait purifier leur ame par la jouissance de leur corps. On prévoit bien que les belles et les jolies avaient bientôt satisfait à la pénitence ; mais les laides attendaient quelquefois long-temps l’étranger charitable qui devait les remettre en état de grâce.

Les couvens des bonzes sont remplis de religieuses idolâtres ; on les y reçoit en qualité de concubines. En est-on las, on les renvoie, et on les remplace. Les portes de ces couvens sont assiégées par ces religieuses, qui , pour y être admises, offrent des présens aux bonzes, qui les reçoivent comme une faveur qu’ils accordent.

Au royaume de Cochin , les bramines, curieux de faire goûter aux jeunes mariées les premiers plaisirs de l’amour, font accroire au roi et au peuple que ce sont eux qu’on doit charger de cette sainte œuvre. Quand ils entrent quelque part, les pères et les maris les laissent avec leurs filles et leurs femmes.

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tulé : de Errore profanarum religionum. « L’As- « syrie, ainsi qu’une partie de l’Afrique, dit ce « père, adore l’air, sous le nom de Junon ou de « Vénus vierge. Cette déesse commande aux élé- « mens; on lui consacre des temples : ces temples « sont desservis par des prêtres qui, vêtus et paît rés comme des femmes, prient la déesse d’une « voix languissante et efféminée, irritent les désirs « des hommes, s’y prêtent, se targuent de leur « impudicité; et après ces plaisirs préparatoires, « croient devoir invoquer la déesse à grands cris, « jouer des instrumens, se dire remplis de l'esprit « de la divinité, et prophétiser. »

Il est donc une infinité de pays où la corruption des mœurs que j’appelle religieuse est autorisée par la loi ou consacrée par la religion.

Que de maux, dira-t-on , attachés à cette espèce de corruption ! Mais ne pourrait-on pas répondre que le libertinage n’est politiquement dangereux dans un état, que lorsqu’il est en opposition avec les lois du pays, ou qu’il se trouve uni à quelque autre vice du gouvernement? En vain ajouteraiton que les peuples où règne ce libertinage sont le mépris de l’univers. Mais sans parler des Orientaux et des nations sauvages ou guerrières qui, livrées à toutes sortes de voluptés, sont heureuses au dedans, et redoutables au dehors, quel peuple plus célèbre que les Grecs ! peuple qui fait

encore aujourd’hui l’étonnement, l’admiration et l’honneur de l’humanité. Avant la guerre du Péloponèse, époque fatale à leur vertu , quelle nation et quel pays plus fécond en hommes vertueux et en grands hommes? On sait cependant le goût des Grecs pour l’amour le plus déshonnête. Ce goût était si général , qu’Aristide, surnommé le Juste, cet Aristide qu’on était las, disaient les Athéniens, d’entendre toujours louer, avait cependant aimé Thémistocle. Ce fut la beauté du jeune Stesileus, deCéos, qui, portant dans leur ame les désirs les plus violens, alluma entre eux les flambeaux de la haine. Platon était libertin. Socrate même, déclaré par l'oracle d’Apollon, le plus sage des hommes, aimait Alcibiade et Archélaüs : il avait deux femmes, et vivait avec toutes les courtisanes. Il est donc certain que relativement à l’idée qu’on s’est formée des bonnes moeurs, les plus vertueux des Grecs n’eussent passé en Europe que pour des hommes corrompus. Or , cette espèce de corruption de mœurs se trouvant , en Grèce , portée au dernier excès dans le temps même que ce pays produisait des grands hommes en tout genre, qu’il fesait trembler la Perse , et jetait le plus grand éclat , on pourrait penser que la corruption des mœurs, à laquelle je donne le nom de religieuse, n’est point incompatible avec lagrandeur et la félicité d’un état.

3oo de l’esprit.

Il est une autre espèce de corruption de moeurs qui prépare la chute d’un empire, et en annonce la ruine. Je donnerai à celle-ci le nom de corruption politique.

Un peuple en est affecté, lorsque le plus grand nombre des particuliers qui le composent détachent leurs intérêts de l’intérêt public. Cette espèce de corruption , qui se joint quelquefois à la précédente, a donné lieu à bien des moralistes de les confondre. Si l’on ne consulte que l’intérêt politique d’un état, cette dernière serait peutêtre la plus dangereuse. Un peuple, eût-il d’ailleurs les mœurs les plus pures, s’il est attaqué de cette corruption, est nécessairement malheureux au dedans, et peu redoutable au dehors. La durée d’un tel empire dépend du hasard, qui seul en retarde ou en précipite la chute.

Pour faire sentir combien cette anarchie de tous les intérêts est dangereuse dans un état, considérons le mal qu’y produit la seule opposition des intérêts d’un corps avec ceux de la république. Donnons aux bonzes, aux talapoins toutes les vertus de nos saints : si l’intérêt du corps des bonzes n’est point lié à l’intérêt public; si, par exemple, le crédit du bonze tient à l’aveuglement des peuples , ce bonze , nécessairement ennemi de la nation qui le nourrit, sera, à 1’égard de cette nation , ce que les Romains étaient à l’égard

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du monde; honnêtes entre eux , brigands par rapport à l’univers. Chacun des bonzes eut-il en particulier beaucoup d’éloignement pour les grandeurs, le corps n’en sera pas moins ambitieux; tous ses membres travailleront, souvent sans le savoir , à son agrandissement ; ils s’y croiront autorisés par un principe vertueux x. Il n’est donc rien de plus dangereux dans un état qu’un corps dont l’intérêt n’est pas attaché à l'intérêt général.

Si les prêtres du paganisme firent mourir Socrate et persécutèrent presque tous les grands hommes, c’est que leur bien particulier se trouvait opposé au bien public; c’est que les prêtres d’une fausse religion ont intérêt de retenir le peuple dans l’aveuglement, et, pour cet effet, de poursuivre tous ceux cpii peuvent l’éclairer : exemple quelquefois imité par les ministres de la vraie religion, qui, sans le même besoin, ont souvent eu recours aux mêmes cruautés, ont persécuté, déprimé les grands hommes, se sont faits les panégyristes des ouvrages médiocres, et les critiques des excellons1 2.

1 Dans la vraie religion même , il s’est trouvé des prêtres qui, dans les temps d’ignorance, ont abusé de la piété des peuples pour attenter aux droits du sceptre.

1 Voici comme s’exprime, au sujet de Montesquieu, le P. Millot, jésuite, dans un discours couronné par l’académie

3oa

Quoi de plus ridicule , par exemple, que la défense faite dans certains pays d’y faire entrer aucun exemplaire de Y Esprit clés lois? ouvrage cpie plus d’un prince fait lire et relire à son fils. Ne

de Dijon, sur la question : Est-il plus utile d’étudier les hommes que les livres ?... «Ces règles de conduite, ces maxi- « mes de gouvernement qui devraient être gravées sur le « trône des rois et dans le cœur de quiconque est revêtu de « l’autorité, n’est-ce pas à une profonde étude des hommes «que nous les devons? Témoin cet illustre citoyen, cet «•organe, ce juge des lois, dont la France et l’Europe cn- « tière arrosent le tombeau de leurs larmes, mais dont elles « verront toujours le génie éclairer les nations, et tracer le « plan de la félicité publique; écrivain immortel qui abrégeait « tout, parce qu’il voyait tout, et qui voulait faire penser, « parce que nous en avons besoin bien plus que de lire. « Avec quelle ardour, quelle sagacité avait-il étudié le genre « humain ! Voyageant comme Solon, méditant comme Pytha- « gorc , conversant comme Platon, lisant comme Cicéron, « peignant comme Tacite; toujours son objet fut l’homme; « son étude fut celle des hommes, il les connut. Déjà com- « mencent à germer les semences fécondes qu’il jeta dans les « esprits modérateurs des peuples et des empires. Ah ! re-

« cueillons- en les fruits avec reconnaissance, etc.» Le

P. Millot ajoute dans une note : «Quand un auteur d’une « probité reconnue, qui pense fortement, et qui s’exprime « toujours comme il pense, dit en termes formels : La rcli- « ginn chrétienne , qui ne semble avoir d'autre objet que la féli- « cité de l’autre vie , fait encore notre bonheur dans celle-ci; « quand il ajoute, en réfutant un paradoxe dangereux de « Bayle : Les principes du christianisme , bien gravés dans le « cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des « monarchies , ces vertus humaines des républiques , et cette

peut-on pas, d’après un homme d'esprit, répéter à ce sujet qu’eu sollicitant cette défense , les moines en ont usé comme les Scythes avec leurs esclaves? Ils leur crevaient les yeux, pour qu'ils tournassent la meule avec moins de distraction.

11 paraît donc que c’est uniquement de kr conformité ou de l’opposition de l’intérêt des particuliers avec l’intérêt général , que dépend le bonheur ou le malheur public ; et qu’enfin la corruption religieuse de mœurs peut , comme l’histoire le prouve, s’allier souvent à la magnanimité, à la grandeur d’ame, à la sagesse, aux talens, à toutes les qualités qui forment les grands hommes.

On ne peut nier que des citoyens tachés de cette espèce de corruption de mœurs n’aient souvent rendu à la patrie des services plus importans que les sévères anachorètes. Que ne doit-on pas à la galante Circassienne qui, pour assurer sa beauté ou celle de ses filles, a la première osé les inoculer? Que d’enfans l’inoculation n’a- t- elle pas

« crainte servile (les états despotiques ; c’est-à-dire plus forts « que les trois principes du gouvernement politique établis « dans Y Esprit des Lois : peut-on accuser un tel auteur, si l’on a lu son ouvrage, d’avoir prétendu y porter des coups « mortels au christianisme ? »

(On laisse cette note, quoiqu’elle ne se trouve ni dans l’édition originale, ni dans les manuscrits de l’auteur. Note de l’abbé Laroche.)

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arrachés à la mprt? Peut-être n’est -il point de fondatrice d’ordre de religieuses qui se soit rendue recommandable à l’univers par un aussi grand bienfait, et qui par conséquent ait autant mérité de sa reconnaissance.

Air reste, je crois devoir encore répéter à la fin de ce chapitre, que je n’ai point prétendu me faire l’apologiste de la débauche. J’ai seulement voulu donner des notions nettes de ces deux différentes espèces de corruption de mœurs qu’on a trop souvent confondues, et sur lesquelles on semble n’avoir eu que des idées confuses. Plus instruits du véritable objet de la question, on peut en mieux connaître l'importance, mieux juger du degré de mépris qu’on doit assigner à ces deux différentes sortes de corruption, et reconnaître qu’il est deux espèces différentes de mauvaises actions : les unes qui sont vicieuses dans toutes formes de gouvernement, et les autres qui ne sont nuisibles, et par conséquent criminelles, chez un peuple , que par l’opposition qui se trouve entre ces memes actions et les lois du pays.

Plus de connaissance du mal doit donner aux moralistes plus d’habileté pour la cure. Ils pourront considérer la morale d’un point de vue nouveau, et d’une science vaine, faire une science utile à l’univers.

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