CHAPITRE PREMIER
Je vais examiner dans ce Discours ce que peuvent sur l’esprit la nature et l’éducation : pour cet effet je dois d’abord déterminer ce qu’on entend par le mot nature.
Ce mot peut exciter en nous l’idée confuse d’un être ou d’une force qui nous a doués de tous nos sens : or les sens sont les sources de toutes nos idées; privés d’un sens, nous sommes privés de toutes les idées qui y sont relatives; un aveugle-né n’a par cette raison aucune idée des couleurs : il est donc évident que , dans cette signification , l’esprit doit être en entier considéré comme un don de la nature.
Mais si l’on prend ce mot dans une acception différente, et si l’on suppose qu’entre les hommes bien conformés, doués de tous leurs sens, et dans 1 organisation desquels on n’aperçoit aucun dé-
UK L ESP1UT.
faut, la nature cependant ait mis de si grandes différences et des dispositions si inégales à l’esprit, que les uns soient organisés pour être stu- * pides, et les autres pour être spirituels, la question devient plus délicate.
J’avoue qu’on ne peut d’abord considérer la grande inégalité d’esprit des hommes, sans admettre entre les esprits la même différence qu’entre les corps, dont les uns sont faibles et délicats, lorsque les autres sont forts et robustes. Qui pourrait, dira-t-on, à cet égard occasionner les différences dans la manière uniforme dont la nature opère?
Ce raisonnement, il est vrai, n’est fondé que sur une analogie. Il est assez semblable à celui des astronomes qui concluraient que le globe de la lune est habité, parce qu’il est composé d’une matière à peu près pareille au globe de la terre.
Quelque faible que ce raisonnement soit en luimême, il doit cependant paraître démonstratif; car enfin, dira-t-on, a quelle cause attribuer la grande inégalité d’esprit qu’on remarque entre des hommes qui semblent avoir eu la meme éducation :
Pour répondre à cette objection, il faut d abord examiner si plusieurs hommes peuvent, à la rigueur, avoir eu la meme éducation, et, pour cet effet, fixer l’idée qu’on attache au mot éducation .
Si, par éducation , on entend simplement celle
qu’on reçoit dans les memes lieux et par les mêmes maîtres; en ce sens l’éducation est la même pour une infinité d’hommes.
Mais si l’on donne à ce mot une signification plus vraie et plus étendue, et qu’on y comprenne généralement tout ce qui sert à notre instruction, alors je dis que personne ne reçoit la même éducation, parce que chacun a, si je l'ose dire, pour précepteurs, et la forme du gouvernement sous lequel il vit, et ses amis, et ses maîtresses, et les gens dont il est entouré, et ses lectures, et enfin le hasard, c’est-à-dire une infinité d’événemens dont notre ignorance ne nous permet pas d’apercevoir l’enchaînement et les causes. Or, ce hasard a plus de part qu’on ne pense à notre éducation. C’est lui qui met certains objets sous nos yeux, nous occasionne en conséquence les idées les plus heureuses , et nous conduit quelquefois aux plus grandes découvertes. Ce fut le hasard, pour en donner quelques exemples, qui guida Galilée dans les jardins de Florence lorsque les jardiniers en faisaient jouer les pompes : ce fut lui qui inspira ces jardiniers lorsque, ne pouvant élever les eaux au dessus de la hauteur de trente-deux pieds, ils en demandèrent la cause à Galilée, et piquèrent par cette question l’esprit et la vanité de ce philosophe : ce fut ensuite sa vanité, mise en action par ce coup du hasard , qui l’obligea à faire de cet
effet naturel l’objet de ses méditations, jusqu’à
ce qu enfin il eut, par la decouverte du principe
de la pesanteur de l’air, trouvé la solution de ce
problème.
Dans un moment où l’ame paisible de Newton n’était occupée d’aucune affaire, agitée d’aucune passion , c’est pareillement le hasard qui , l’attirant sous une allée de pommiers, détacha quelques fruits de leurs branches, et donna à ce philosophe la première idée de son systèrpe : c’est réellement de ce fait qu’il partit pour examiner si la lune ne gravitait pas vers la terre avec la même force que les corps tombent sur sa surface. C’est donc au hasard que les grands génies ont du souvent les idées les plus heureuses. Combien de gens d’esprit restent confondus dans la foule des hommes médiocres, faute ou d’une certaine tranquillité d'âme, ou de la rencontre d’un jardinier, ou de la chute d’une pomme!
Je sens qu’on ne peut d’abord sans quelque peine attribuer de si grands effets à des causes si éloignées et si petites en apparence T. Cependant
1 On lit dans l’Année littéraire que Boileau , encore enfant, jouant dans une cour, tomba. Dans sa chute, sa jaquette se retroussa; un dindon lui donna plusieurs coups de bec sur une partie très délicate. Boileau en fut toute sa vie incommodé; et de là peut-être cette sévérité de mœurs, cette disette de sentiment qu’on remarque dans tous ses ouvrages; de là sa*
DISCOURS III, CHAPITRE l. 5
l’expérience nous apprend que, dans le physique comme dans le moral, les plus grands événemens sont souvent l’effet de causes presque imperceptibles. Qui doute qu Alexandre n’ait dû en partie la conquête de la Perse à l’instituteur de la phalange macédonienne ; que le chantre d’^hille , animant ce prince de la fureur de la gloire, n’ait eu part à la destruction de l’empire de .Darius, comme Quinte-Curce aux victoires de Charles XII; que les pleurs de Véturie n’aient désarmé Coriolan, n’aient affermi la puissance île Rome prête à succomber sous les efforts des Volsques, n’aient occasionné ce long enchaînement de victoires qui changèrent la face du monde; et que ce ne soit par conséquent aux larmes de cette Véturie que l’Europe doit sa situation présente? -Que de faits pareils» ne pourrait-on pas citer! Gustave, dit
Satire contre les femmes, contre Lulli, Quinault, et contre toutes les poésies galantes.
Peut-être son antipathie contre les dindons occasionnat-elle r aversion secrète qu’il eut toujours pour les jésuites, qui les ont apportés en France. C’est à l’accident qui lui était arrivé qu’on doit peut-être sa Satire sur l’équivoque, son admiration pour Arnaud , et son Épitre sur l’amour de Dieu : tant il est vrai que ce sont souvent des causes imperceptibles qui déterminent toute la conduite de la vie et toute la suite de nos idées!
Dans la minorité de Louis XIV, lorsque ce prince était prêt de se retirer en Bourgogne, ce fut, dit Saint-Évremont, le conseil de Turenne qui le retint à Paris, et qui sauva la
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l’abbé de Vertot, parcourait vainement les provinces de la Suède, il errait depuis plus d’un an dans les montagnes de la Dalécarlie. Les montagnards, quoique prévenus par sa bonne mine, par la grandeur de sa taille et la force apparente de son coups, ne se fussent cependant pas déterminés à le suivre, si, le jour même où ce prince harangua les -Dalécarliens, les anciens de la contrée n’eussent remarqué que lèvent du nord avait toujours soufflé. Ce coup de vent leur parut un signe certain de la protection du ciel , et l’ordre d’armer en faveur du héros. C’est donc le vent du nord qui mit la couronne de Suède sur la tète de Gustave.
La plupart des événemens ont des causes aussi petites : nous les ignorons, parce que la plupart des historiens les ont ignorées eux -mêmes,, ou parce qu’ils n’ont pas eu d’yeux pour les apercevoir. Il est vrai qu’à cet égard l’esprit peut réparer leurs omissions; la connaissance de certains principes supplée facilement à la connaissance de certains faits. Ainsi, sans m’arrêter davantage à prouver que le hasard joue dans ce monde un plus grand rôle qu’on ne pense, je conclurai de ce que je
France. Cependant un conseil si important, ajoute cet illustre auteur, fit moins d’honneur à ce général que la défaite de cinq cents cavaliers : tant il est vrai qu’on attribue difficilement de grands effets à des causes qui paraissent éloignées et petites!
viens de dire, que, si l’on comprend sous le mot il’ éducation généralement tout ce qui sert à notre instruction, ce même hasard doit nécessairement y avoir la plus grande part; et que personne n’étant exactement placé dans le même concours de circonstances, personne ne reçoit précisément la même éducation.
Ce fait posé , qui peut assurer que la différence de l’éducation ne produise la différence qu’on remarque entre les esprits; que les hommes ne soient semblables à ces arbres de la même espèce dont le germe, indestructible et absolument le même, n’étant jamais semé exactement dans la même terre, ni précisément exposé aux mêmes vents, au même soleil, aux mêmes pluies, doit, en se développant, prendre nécessairement une infinité de formes différentes? Je pourrais donc conclure que l’inégalité d’esprit des hommes peut être indifféremment regardée comme l’effet de la nature ou de l’éducation. Mais, quelque vraie que fût cette conclusion , comme elle n’aurait rien que de vague , et qu’elle se réduirait pour ainsi dire à un peut-être , je crois devoir considérer cette question sous un point île vue nouveau, la ramener à des principes plus certains et plus précis. Pour cet eflet il faut réduire la question à des points simples, remonter jusqu’à l’origine de nos idées, au développement de l’esprit, et se rappeler que
l’homme ne fait que sentir, se ressouvenir et observer les ressemblances et les différences, c’est-àdire les rapports qu’ont entre eux les objets divers qui s’offrent à lui, ou que sa mémoire lui présente; qn’ainsi la nature ne pourrait donner aux hommes plus ou moins de disposition à l’esprit qu’en douant les uns préférablement aux autres d’un peu plus de finesse de sens, d’étendue de mémoire et de capacité d’attention.