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DE L£SPRIT.
le plus vif de tous, mais encore comme le ressort presque unique des sociétés policées. Car il est bon d’observer en passant qu’il est, dans chaque nation, un besoin physique qu’on doit considérer comme l’ame universelle de cette nation. Chez les sauvages du Septentrion, qui, souvent exposés à des famines affreuses, sont toujours occupés de chasse et de pêche, c’est la faim et non l’amour qui produit toutes les idées; ce besoin est en eux le germe de toutes leurs pensées : aussi presque toutes les combinaisons de leur esprit ne roulentelles que sur les ruses de la chasse et de la pèçhe, et sur les moyens de pourvoir au besoin.de la faim. Au contraire, l’amour des femmes est, chezles nations policées, le ressort presque unique qui les meut ». En ces pays, l’amour invente tout, produit tout : la magnificence, la création des art£ de luxe,
« Ce n’est pas que d’autres motifs ne puissent allumer en nous le feu de l’ambition. Dans les pays pauvreS, le désir de pourvoir à ?es besoins suffit, comme je l’ai dit plus haut, pour faire des ambitieux. Dans les pays despotiques, la crainte du supplice, que peut nous faire subir le caprice d un despote, peut former encore des ambitieux. Mais chez les peuples policés, c’est le désir vague du bonheur, désir qui se réduit toujours, comme je l’ai déjà prouvé, aux plaisirs des sens, qui le plus communément inspire l’amour des grandeurs. Or, parmi qtjs plaisirs, je suis sans doute en droit de choisir celui des femmes, comme le plus vif et le plus puissant de tous- Une preuve qu’en effet ce sont les plaisirs de cette espèca qui
sont des suites nécessaires de l’amour des femmes et de* l'envie de leur plaire ; le désir même qu’on a d’en imposer aux hommes par les richesses ou les dignités, n’est qu’un nouveau moyen de les séduire. Supposons donc qu’un homme né sans . bien, mais avide des plaisirs de l’amour, ait vu les femmes se rendre d’autant plus facilement aux désirs d’un amant, que cet amant, plus élevé en dignité, fait réfléchir plus de considération sur elles; qu’excité par la passion des femmes à celle de l’ambition, l’homme dont je parle aspire au poste de général ou de premief ministre, il doit, pour monter à ces places , s’occuper tout entier du soin d’acquérir des talens ou de faire des intrigues. Or le genre de vie propre à former, soit un habile intrigant, soit un homme de mérite, est entièrement opposé au genre de vie propre à séduire des
nous animent, c’est que L’on n’est susceptible de l’acquisition des grands talons, et capable de ces résolutions désespérées, nécessaires quelquefois pour monter aux premiers postes, que dans la première jeunesse, c’est-à-dire dans l’âge où les besoins physiques se font le plus vivement sentir. Mais, dira-t-on, que de vieillards montent avec plaisir aux grandes places! Oui, ils les acceptent, ils les désirent même; mais ce désir ne mérite pas le nom de passion, puisqu’ils ne sont plus alors capables de ces entreprises hardies et de ces efforts prodigieux d’esprit qui caractérisent la passion. Le vieillard peut marcher par habitude dans la carrière qu’il s’est ouverte dans la jeunesse; mais il ne s’en ouvrirait pas une nouvelle.
femmes, auxquelles on ne plaît communément que par des assiduités incompatibles avec la vie d’un ambitieux. Il est donc certain que, dans la jeunesse, et jusqu’à ce qu’il soit parvenu à ces grandes places où les femmes doivent échanger leurs faveurs contre du crédit, cet homme doit s’arracher à tous ses goûts, et sacrifier presque toujours le plaisir présent à l’espoir des -plaisirs à venir. Je dis presque toujours, parce que la route de l’ambition est ordinairement très longue à parcourir. Sans parler de ceux dont l’ambition, accrue aussitôt que satisfaite, remplace toujours un désir rempli par un désir nouveau; qui de ministres voudraient être rois, qui de rois aspireraient, comme Alexandre, à la monarchie universelle, et voudraient monter sur un trône où les respects de tout l’univers les assurassent que l’univers entier s’occupe de leur bonheur; sans parler, dis-je, de ces hommes extraordinaires; et supposant même de la modération dans 1 ambition, il est évident que l’homme dont la passion des femmes aura fait un ambitieux, ne parviendra ordinairement aux premiers postes que dans un âge où tous ses désirs seront étouffés.
Mais ces désirs ne fussent-ils qu’attiédis, à peine cet homme a-t-il atteint ce terme, qu’il se trouve placé sur un écueil escarpé et glissant; il se voit de toutes parts en butte aux envieux, qui, prêts a le
percer, tiennent autour de lui leurs arcs toujours bandés; alors il découvre avec horreur l’abyme affreux qui s’entr’ouvre ; il sent que, dans sa chute, par un triste apanage de la grandeur, il sera misérable sans être plaint; qu’exposé aux insultes de ceux qu’outrageait son orgueil , il sera l’objet du mépris de ses rivaux, mépris plus cruel encore que les outrages; que, devenu la risée de ses inférieurs, ils s’affranchiront alors de ce tribut de respect dont la jouissance a pu quelquefois lui paraître importune, mais dont la privation est insupportable, lorsque l’habitude en a fait un besoin. Il voit donc que, privé du seul plaisir qu'il ait jamais goûté, et réduit à l’abaissement, il ne jouira plus en contemplant ses grandeurs, comme l’avare en contemplant ses richesses, de la possibilité de toutes les jouissances qu’elles peuvent lui procurer.
Cet ambitieux est donc, par la crainte de l’ennui et de la douleur, retenu dans la carrière où l’amour du plaisir l’a fait entrer : le désir de conserver succède donc en son cœur au désir d’acquérir. Or, 1 étendue des soins nécessaires pour se maintenir dans les dignités, ou pour y parvenir, étant à peu près la même, il est évident que cet homme doit passer le temps de la jeunesse et de l’âge mûr à la poursuite ou à la conservation de ces places, uniquement désirées comme desmoyens d’acquérir
DF. LESPR1T.
les plaisirs qu’il s’est toujours refusés. Cest ainsi que, parvenu à l’âge où l’on est incapable <1 un nouveau genre de vie, il se livre, et doit en effet se livrer tout entier à ses anciennes occupations; parce qu’une aine toujours agitée de craintes et d’espérances vives, et sans cesse remuée par de fortes passions, préférera toujours la tourmente de l’ambition au calme insipide d’une vie tranquille. Semblables aux vaisseaux que les flots portent encore sur la côte du midi, lorsque les vents du nord n’enflent plus les mers, les hommes suivent dans la vieillesse la direction que les passions leur
ont donnée dans la jeunesse.
J’ai fait voir comment, appelé aux grandeuis par la passion des femmes, l’ambitieux s engage dans une route aride. S’il y rencontre par hasard quelques plaisirs, ces plaisirs sont toujours meles d’amertume; il ne les goûte avec délices que parce qu’ils v sont rares et semés çà et là, à peu près comme qes arbres qu’on rencontre de loin à . oui dans les déserts de la Libye, et dont le feml âge desséché n’offre un ombrage agréable qu a 1 Air i-
cain brûlé qui s’y repose.
La contradiction qu’on aperçoit entre la condui te d’un ambitieux et les motifs qui le font agir, n’est donc qu’apparente; l’ambition est donc allumée en nous par l’amour du plaisir et la crainte de la douleur. Mais, dira-t-on , si 1 avance et 1 am-
DISCOURS III, CHAPITRE XIII. Il5
bitioasont un effet de la sensibilité physique, du moins l’orgueil n’y prend-il pas sa source.