CHAPITRE XII
Si, dans la poursuite des grandeurs, l’on ne cherche qu’un moyen de se soustraire à la douleur ou de jouir du plaisir physique, ^ pourquoi le plaisir échappe -tfll si souvent à l’ambitieux?
On peut distinguer deux sortes d’ambitieux. Il est des hommes malheureusement nés qui , ennemis du bonheur d’autrui, désirent les grandes places, non pour jouir des avantages quelles procurent, mais pour goûter le seul plaisir des infortunés, pour tourmenter les hommes, et jouir de leur malheur. Ces sortes d’ambitieux sont d’un caractère assez semblable aux faux dévots qui , en général, passent pour méchans, non que la loi qu’ils professent ne soit une loi d'amour et de charité; mais parce que les hommes le plus ordinairement portés à une dévotion austère 1 , sont apparemment des hommes mécontens de ce bas-
2 L’expérience prouve qu’en général les caractères propres à se priver de certains plaisirs, et à saisir les maximes et les pratiques austères d’une certaine dévotion, sont ordinairement des caractères malheureux.. C’est la seule manière d’expliquer comment tant de sectaires ont pu alliera la sainteté et à la douceur des. principes de la religion, tant de méchanceté et d’intolérance ; intolérance prouvée par tant de massacres. Si la jeunesse , lorsqu’on ne s’oppose point à §es passions, est ordinairement plus humaine et plus généreuse que la vieillesse, c’est que les malheurs et les infirmités ne l’ont point
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monde, qui ne peuvent espérer de bonheur qu’en l’autre, et qui, mornes, timides et malheureux, cherchent dans le spectacle du malheur d’autrui une distraction aux leurs. Les ambitieux de cette espèce sont en très petit nombre; ils n’ont rien de^ grand ni de noble dans l’aine, ils ne sont comptés que parmi les tyrans; et, par la nature de leur ambition, ils sont privés de tous lçs plaisirs.
Il est des ambitieux d’une autre espèce, et dans cette espèce je les comprends presque tous : ce sont ceux qui, dans les grandes places ne clier- # ehent qu’a jouir des avantages qui y sont attachés. Parmi ces ambitieux, il en est qui, par leur naissance ou leur position, sont d’abord élevés à des postes importans : ceux-là peuvent quelquefois allier le plaisir avec les soins de l’ambitieux; ils sont en naissant placés, pour ainsi dire, à la moitié 1 de la carrière qu’ils ont à parcourir. Il n’en
encore endurcie. L’homme d’un caractère heureux est gai et bon homme; c’est lui seul qui dit :
Que tout le monde ici soit heureux dé* ma joie.
Mais l’homme malheureux est méchant. César disait, en parlant de Cassius : « Je redoute ces gens hâves et maigres : il « n’en est pas ainsi de ces Antoines, de ces. gens uniquement « occupés de leurs plaisirs; leur main cueille des fleurs et « n’aiguise point de poignards. » Cette observation de César est très belle, et plus générale qu’on ne pense.
' L’ambition est, si j’ose le dire, en eux plutôt une conve-
est pas ainsi d’un homme qui, de l’état le plus médiocre, veut, comme Cromwell, s’élever aux premiers postes. Pour s’ouvrir la route de l’ambition , où les premiers pas sont ordinairement les plus difficiles, il a mille intrigues à faire, mille amis à ménager ; il est à la fois occupé, et du soin de former de grands projets, et du détail de leur exécution. Or, pour découvrir comment de pareils hommes , ardens à la poursuite de tous les plaisirs, animés de ce seul motif, en sont souvent privés, supposons qu’avide de ces plaisirs, et frappé de l’empressement avec lequel on cherche à prévenir les désirs des grands, un homme de cette espèce veuille s’élever aux premiers postes : ou cet homme naîtra dans ces pays où l’on ne peut se concilier la bienveillance publique cpie par des services rendus à la patrie, où par conséquent le mérite est nécessaire ; ou ce même homme naîtra dans des gouvernemens absolument despotiques, tels que le Mogol, où les honneurs sont le prix de l’intrigue : or, quel que soit le lieu de sa naissance, je dis que, pour parvenir aux grandes places, il ne peut donner presque aucun temps à ses plaisirs. Pour le prouver, je prendrai le plaisir de 1’ amour pour exemple, non seulement comme
nance d’état qu’une passion forte que les obstacles irritent, et qui triomphe de tout.