‹ Traité de l'éspritChapitre 25 sur 52 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Preuve de cette vérité.

Pour ôter à cette proposition tout air de paradoxe, il suffit d’observer que les deux objets les plus généraux du désir des hommes , sont les richesses et les honneurs. Entre ces deux objets, c’est des honneurs qu’ils sont le plus avides, lorsque ces honneurs sont dispensés d’une manière flatteuse pour l’amour-propre.

Le désir de les obtenir rend alors les hommes capables des plus grands efforts, et c’est alors qu’ils opèrent des prodiges. Or, ces honneurs ne sont nulle part répartis avec plus de justice que chez les peuples qui, n’ayant que cette monnaie pour payer les services rendus à la patrie, ont par conséquent le plus grand intérêt à la tenir en valeur : aussi les républiques pauvres de Rome et de la Grèce ont-elles produit plus de grands hommes que tous les vastes et riches empires de l’Orient.

Chez les peuples opulens et soumis au despotisme, 011 fait et l’on doit faire peu de cas de la monnaie des honneurs. En effet, si les honneurs empruntent leur prix de la manière dont ils sont administrés, et si dans l’Orient les sultans en sont les dispensateurs, on sent qu’ils doivent souvent

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DE LESPRIT.

les décréditer par le mauvais choix de ceux qu’ils en décorent : aussi, dans ces pays, les honneurs ne sont proprement que des litres; ils ne peuvent vivement flatter l’orgueil, parce qu’ils sont rarement unis à la gloire, qui n’est point en la disposition des princes, mais du peuple, puisque la gloire n’est autre chose que l’acclamation de la reconnaissance publique. Or, lorsque les honneurs sont avilis, le désir de les obtenir s’attiédit; ce désir ne porte plus les hommes aux grandes choses, et les honneurs deviennent dans l’état un ressort sans force, dont les gens en place négligent avec raison de se servir.

Il est un canton dans l’Amérique, où, lorsqu’un sauvage a remporté une victoire ou manié adroitement une négociation, on lui dit dans une assemblée de la nation : « Tu es un homme. » Cet éloge l’excite plus aux grandes actions que toutes les dignités proposées dans les états despotiques à ceux qui s’illustrent par leurs talens.

Pour sentir tout le mépris que doit quelquefois jeter sur les honneurs la manière ridicule dont on les administre, qu’on se rappelle l’abus qu’on en faisait sous le règne de Claude. Sous cet empereur, dit Pline, un citoyen tua un corbeau célèbre par son adresse; ce citoyen fut mis à mort : on fit à cet oiseau des funérailles magnifiques; un joueur de flûte précédait le lit de paradé, sur lequel deux

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esclaves portaient le corbeau, et le convoi était fermé par une infinité de gens de tout sexe et de tout âge. C’est à ce sujet que Pline s’écrie : «Que « diraient nos ancêtres, si, dans cette même Rome « où l’on enterrait nos premiers rois sans pompe , « où l’on n’a point vengé la mort du destructeur de « Carthage et de Numance, ils assistaient aux ob- « sèques d’un corbeau! »

Mais, dira-t-on, dans les pays soumis au pouvoir arbitraire, les honneurs cependant sont quelquefois le prix du mérite. Oui, sans doute; mais ils le sont plus souvent du vice et de la bassesse. Les honneurs sont, dans ces gouvernemens, comparables à ces arbres épars dans les déserts, dont les fruits, quelquefois enlevés par les oiseaux du ciel, deviennent trop souvent la proie du serpent, qui, du pied de l’arbre, s’est en rampant élevé jusqu’à sa cime.

Les honneurs une fois avilis , ce n’est plus qu’avec de l’argent qu’on paie les services rendus à l’état. Or, toute nation qui ne s’acquitte qu’avec de l’argent est bientôt surchargée de dépenses; l’état épuisé devient bientôt insolvable; alors il n’est plus de récompense pour les vertus et les talens.

En vain dira-t-on qu éclairés par le besoin, les princes, en cette extrémité, devraient avoir recours â la monnaie des honneurs; si, dans les républiques pauvres, où la nation en corps est la

distributrice des grâces, il est facile de rehausser le prix de ces honneurs, rien de plus difficile que de les mettre en valeur dans un pays despotique.

Quelle probité cette administration de la monnaie des honneurs ne supposerait-elle pas dans celui qui voudrait y donner du cours! Quelle force de caractère pour résister aux intrigues des courtisans! Quel discernement pour n’accorder ces honneurs qu’à de grands talens et de grandes vertus, et les refuser à tous ces hommes médiocres qui les décréditeraient! Quelle justesse d’esprit pour saisir le moment précis où ces honneurs , devenus trop communs n’excitent plus les citoyens aux mêmes efforts, où l’on doit par conséquenten créer de nouveaux !

Il n’en est pas deshonneurs comme des richesses. Si l’intérêt public défend les refontes dans les monnaies d’or et d’argent , il exige au contraire qu on en fasse dans la monnaie des honneurs , loi squ ils ont perdu du prix qu’ils ne doivent quà 1 opinion des hommes.

Je remarquerai à ce sujet quon ne peut, sans étonnement, considérer la conduite de la plupart des nations, qui chargent tant de gens de la régie de leurs finances, et n’en nomment aucun pour veiller à l’administration des honneurs. Quoi de plus utile cependant que la discussion sévère du mérite de ceux qu’on élève aux dignités ! Pourquoi chaque nation n’aurait-elle pas un tribunal qui,

par un examen profond et public, l’assurât de la réalité des talens quelle récompense? Quel prix un pareil examen ne mettrait-il pas aux honneurs ! quel désir de les mériter ! quel changement heureux ce désir n’occasionnerait-il pas, et dans l’éducation particulière, et peu à peu dans l’éducation publique ! changement duquel dépend peut-être toute la différence qu’on remarque entre les peuples.

Parmi les vils et lâches courtisans d’Antiochus, que d’hommes, s’ils eussent été dès l’enfance élevés à Rome, auraient, comme Popilius, tracé autour de ce roi le cercle dont il ne pouvait sortir sans se Rendre l’esclave ou l’ennemi des Romains!

Après avoir prouvé que les grandes récompenses font les grandes vertus , et que la sage administration des honneurs est le lien le plus fort que les législateurs puissent employer pour unir l’intérêt particulier à l’intérêt général , et former des citoyens vertueux, je suis, je pense, en droit d’en conclure que l’amour ou l’indifférence de certains peuples pour la vertu est un effet de la forme différente de leurs gouvernemens. Or ce que je dis de la passion de la vertu, que j’ai prise pour exemple , peut s’appliquer à toute autre espèce de passions. Ce n’est donc point à la nature qu on doit attribuer ce degré inégal de passions dont les divers peuples paraissent susceptibles.

Pour dernière preuve de cette vérité, je vais

mont rer que la force de nos passions est toujours proportionnée à la force des moyens employés pour les exciter.

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