CHAPITRE XXV
Du rapport exact entre la force des passions et la grandeur des récompenses qu’on leur propose pour objet.
Pour sentir toute l’exactitude de ce rapport, c’est à l’histoire qu’il faut avoir recours. J’ouvre celle du Mexique : je vois des monceaux d’or offrir à l’avarice des Espagnols plus de richesses que ne leur en eût procuré le pillage de l’Europe entière. Animés du désir de s’en emparer, ces mêmes Espagnols quittent leurs biens, leurs familles; entreprennent sous la conduite de Cortez la conquête du Nouveau-Monde , combattent à la fois le climat, le besoin, le nombre , la valeur, et en triomphent par un courage aussi opiniâtre qu impétueux.
Plus échauffés encore de la soif de 1 or, et d autant plus avides de richesses qu ils sont plus indigens, je vois les flibustiers passer des mers du Nord à celles du Sud; attaquer des retranchemens impénétrables, défaire avec une poignée d’hommes des corps nombreux de soldats disciplinés; et ces mêmes flibustiers, après avoir ravagé les côtes du sud, se rouvrir de nouveau un passage dans les
mers du nord, en surmontant par des travaux incroyables, des combats continuels et un courage à toute épreuve, les obstacles que les hommes et la nature mettaient à leur retour.
Si je jette les yeux sur l’histoire du Nord , les premiers peuples qui se présentent à mes regards sont les disciples d’Odin. Ils sont animés de l’espoir d’une récompense imaginaire, mais la plus grande de toutes lorsque la crédulité la réalise : aussi, tant qu’ils sont animés d’une foi vive, ils montrent un courage qui, proportionné à des récompenses célestes, est encore supérieur à celui des flibustiers. « Nos guerriers avides de trépan, « dit un de leurs poètes , le cherchent avec fureur : « dans les combats, frappés du coup mortel, on « les voit tomber, rire et mourir. » Ce qu’un de leurs rois, nommé Sodbrog , confirme, lorsqu’il s’écrie sur le champ de bataille : « Quelle joie inet connue me saisit! je meurs : j’entends la voix « d’Odin qui m’appelle; déjà les portes de son pa- « lais s’ouvrent; je vois sortir des filles demi-nues; « elles sont ceintes d’une écharpe bleue qui relève « la blancheur de leur sein ; elles s’avancent vers «moi, et m’offrent une bière délicieuse dans le « crâne sanglant de mes ennemis. »
Si du nord je passe au midi, j’y vois Mahomet, créateur d’une religion pareille à celle d’Odin , se dire l’envoyé du ciel, annoncer aux Sarrasins que
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le Très-Haut leur a livré la terre; qu’il fera marcher devant eux la terreur et la désolation, mais qu’il faut en mériter l’empire par la valeur. Pour échauffer leur courage, il enseigne qtte l’Eternel a jeté un pont sur l’abyme des enfers; ce pont est plus étroit que le tranchant du cimeterre. Après la résurrection, le brave le franchira d’un pas léger pour s’élever aux voûtes célestes; et le lâche , précipité de ce pont, sera en tombant reçu « dans la « gueule de l’horrible serpent qui habite l’obscure « caverne de la maison de la fumée. » Pour confirmer la mission du prophète , ses disciples ajoutent que, monté sur l’Al-borak, il a parcouru les sept cieux, vu l'ange de la mort et le coq blanc, qui, les pieds posés sur le premier ciel, cache sa tête dans le septième; que Mahomet a fendu la lune en deux, a fait jaillir des fontaines de ses doigts; qu’il a donné la parole aux brutes; qu’il s’est fait suivre par les forêts, saluer par les montagnes1 ; et qu’ami de Dieu, il leur apporte la loi que ce Dieu lui a dictée. Frappés de ces récits, les Sarra-
• On rapporte beaucoup d’autres miracles de Mahomet. Un chameau rétif l’ayant aperçu de loin, vint, dit-on, se jeter aux genoux de ce prophète, qui le flatta et lui ordonna de se corriger. On raconte qu’une autre fois ce même prophète rassasia trente mille hommes avec le foie d’une brebis. Le père Maracio convient du fait, et prétend que ce fut 1 œu\i< du démon. A l’égard de prodiges encore plus étonnans, tels que de fendre la lune , de faire danser les montagnes , parler les
sins prêtent ttux discours de IMuhomct nue oreille d’autant plus crédule, quil leur fait des descriptions plus voluptueuses du séjour celeste dcstint aux hommes vaillans. Intéressés par les plaisirs des sens à l’existence de ces beaux lieux, je les vois échauffés de lq, plus vive croyance, et soupirant sans cesse après les houris, fondre avec fureur sur leurs ennemis. « Guerriers, s écrie dans « le combat un de leurs généraux nomme lltri- « mach , je les vois ces belles filles aux yeux noirs, « elles sont quatre-vingts. Si l’une d’elles appa- « raissait sur la terre, tous les rois descendraient « de leur trône pour la suivre. Mais que vois-je ! « c’en est une qui s’avance : elle a un cothurne « d’or pour chaussure; d’une main elle tient un « mouchoir de soie verte, et de l’autre une coupe « de topaze ; elle me fait signe de la tête en me « disant : Venez ici, mon bien-aimé... Attendez- « moi, divine houri; je me précipite dans les ba- « taillons infidèles, je donne, je reçois la mort « et vous rejoins. »
épaules de moutons rôtis, les musulmans assurent que, s’il les opéra, c’est que des prodiges aussi frappans, et qui surpassent autant toute la force et la supercherie humaines, sont absolument nécessaires pour convertir les esprits forts , gens toujours très difficiles en fait de miracles.
Les Persans, au rapport de Chardin, croient que Fatime, femme de Mahomet, fut de son vivant enlevée au ciel : ils célèbrent son assomption.
Tant que les yeux crédules des Sarrasins virent aussi distinctement les houris, la passion des conquêtes proportionnée en eux à la grandeur des récompenses qu’ils attendaient, les anima d’un courage supérieur à celui qu’inspire l’amour de la patrie : aussi produisit-il de plus grands effets, et les vit-on, en moins d’un siècle, soumettre plus de nations que les Romains n’en avaient subjugué en six cents ans.
Aussi les Grecs, supérieurs aux Arabes en nombre, en discipline, en armures et en machines de guerre, fuyaient-ils devant eux comme des colombes à la vue de l’épervier l. Toutes les nations liguées ne leur auraient alors opposé que d’impuissantes barrières.
1 L’empereur Iléraclius, étonné des défaites multipliées de ses armées, assemble à ce sujet un conseil moins composé d’hommes d’état que de théologiens : on y expose les maux actuels de l’empire; on en cherche les causes, et l’on conclut, selon l’usage de ces temps, que les crimes de la nation avaient irrité le Très-Haut, et qu’on ne pourrait mettre fin à tant de malheurs que par le jeûne, les larmes et la prière.
Cette résolution prise, l’empereur ne considère aucune des ressources qui lui restaient encore après tant de désastres; ressources qui se fussent d’abord présentées à son esprit, s’il avait sü que le courage n’était jamais que l’effet des passions; que, depuis la destruction de la république, les Romains n’étant plus animés de l’amour de la patrie, c’était opposer de timides agneaux à des loups furieux que de mettre des hommes sans passions aux mains avec des fanatiques.
Pour leur résister, il eût fallu armer les chrétiens du même esprit dont la loi de Mahomet animait les musulmans ; promettre le ciel et la palme du martyre, comme saint Bernard la promit du temps des croisades , à tout guerrier qui mourrait en combattant les infidèles : proposition que l’empereur Nicépliore fit aux évêques assemblés, qui, moins habiles que saint Bernard , la rejetèrent d’une commune voix 1 . Ils ne s’aperçurent point que ce refus décourageait les Grecs, favorisait l’extinction du christianisme et les progrès des Sarrasins auxquels on ne pouvait opposer que la digue d’un zèle égal à leur fanatisme. Ces évêques continuèrent donc d’attribuer aux crimes de la nation les calamités qui désolaient l’empire , et dont un œil éclairé eût cherché et découvert la cause dans l’aveuglement de ces mêmes prélats, qui, dans de pareilles conjonctures, pouvaient être regardés comme les verges dont le ciel se servait pour frapper l’empire, et comme la plaie dont il l’affligeait.
1 Ils allégbaient en faveur de leur sentiment l’ancienne discipline de l’église d’Orient, et le treizième canon de la lettre de saint Basile-le-Grand à Amphiloque. Cette lettre portait que <« tout soldat, qui tuait un ennemi dans le combat, ne pouvait « de trois ans s’approcher de la communion;» d’où l’on pourrait conclure que, s’il est avantageux d’être gouverné par un homme éclairé et vertueux, rien ne serait quelquefois plus, dangereux que de l’étre par un saint.
a 1 8 de i.’esprit.
Les succès étonnans des Sarrasins dépendaient tellement de la force de leurs passions, et la force de leurs passions des moyens dont on se servait pour les allumer en eux, que ces mêmes Arabes, ces guerriers si redoutables, devant lesquels la terre tremblait et les armées grecques fuyaient dispersées comme la poussière devant les aquilons, frémissaient eux-mêmes à l’aspect d’une secte de musulmans nommés les Safriens1. Échauffés, comme tous les réformateurs , d’un orgueil plus féroce et d’une croyance plus ferme, ces sectaires voyaient, d’une vue plus distincte , les plaisirs célestes que l’espérance ne présentait aux autres musulmansquedans un lointain plus confus. Aussi ces furieux Safriens voulaient-ils purger la terre de ses erreurs, éclairer ou exterminer les nations qui, disaient-ils, à leur aspect, devaient, frappées de terreur ou de lumière, se détacher de leurs préjugés ou de leurs opinions aussi promptement
■ Ces Safriens étaient si redoutés, qu’Adi, capitaine d une grande réputation, ayant reçu ordre d’attaquer avec six cents hommes cent vingt de ces fanatiques qui s’étaient rassemblés dans le gouvernement d’un nomme Ben-Metvan , ce capitaine représenta qu’avide de la mort, chacun de ces sectaires pouvait combattre avec avantage contre vingt Arabes, et qu ainsi l’inégalité du courage n’étant pas dans cette occasion compensée par l’inégalité du nombre, il ne hasarderait point un combat que la valeur déterminée de ces fanatiques rendait si inégal.
que la flèche se détache de l’arc dont elle est décochée.
Ce que je dis des Arabes et des Safriens peut s’appliquer à toutes les nations mues par le ressort des religions; c’est en ce genre légal degié de crédulité, qui, chez tous les peuples, produit l’équilibre de leur passion et de leur courage.
A l’égard des passions d’une autre espèce, cest encore le degré inégal de leur force, toujours occasionné par la diversité des gouvernemens et des positions des peuples, qui, dans la meme extrémité , les détermine a des partis très differ ens.
Lorsque Thémistocle vint, à main armée, lever des subsides considérables sur les riches alliés de sa république, ces alliés, dit Plutarque, s’empressèrent de les lui fournir, parce qu’une crainte proportionnée aux richesses qu’il pouvait leur enlever les rendaient souples aux volontés d Atliènes. Mais, lorsque ce même Thémistocle s’adressa à des peuples indigens; que, débarqué à Andros, il fit les mêmes demandes à ces insulaires, leur déclarant qu’il venait, accompagné de deux puissantes divinités, le besoin et la force qui, disaitil, entraînent toujours la persuasion à leur suite; « Thémistocle, lui répondirent les habitans d’ Ante dros, nous nous soumettrions, comme les autres « alliés, à tes ordres, si nous n’étions aussi proté- « gés par deux divinités aussi puissantes que les
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« tiennes, l’indigence et le désespoir qui mécon- « naît la force. »
La vivacité des passions dépend donc, ou des moyens 1 que le législateur emploie pour les allumer en nous, ou des positions où la fortune nous place. Plus nos passions sont vives , plus les effets quelles produisent sont grands. Aussi les succès, comme le prouve toute l’histoire, accompagnent toujours les peuples animés de passions fortes : vérité trop peu connue, et dont l’ignorance s’est opposée au progrès qu’on eût fait dans l’art d’in-
' De petits moyens produisent toujours de petites passions et de pptits effets : il faut de grands motifs pour nous exciter aux entreprises hardies. C’est la faiblesse, encore plus que la sottise, qui dans la plupart des gouvernemens éternise les abus! Nous ne sommes pas aussi imbécilles que nous le paraîtrons à la postérité. Est-il, par exemple, un homme qui ne sente l’absurdité de la loi qui défend aux citoyens de disposer de leurs biens avant vingt-cinq ans, et qui leur permet il seize ans d’engager leur liberté chez des moines? Chacun sait le remède à ce mal, et sent en même temps combien il serait difficile de l’appliquer. Que d’obstacles, en effet, l’intérêt de quelque société ne mettrait-il pas à cet égard au bien public! Que de longs et pénibles efforts de courage et d’esprit; que de constance enfin ne supposerait pas l’exécution d’un pareil projet ! Pour le tenter, peut-être faudrait-il que l’homme en place y fût excité par. l’espoir de la plus grande gloire, et qu’il pût se flatter de voir la reconnaissance publique lui dresser partout des statues. L’on doit toujours se rappeler qu’en morale, ainsi qu’en physique et en mécanique, les effets sont toujours proportionnés aux causes.
spirer des passions; art jusqu’à présent inconnu, même à ces politiques de réputation, qui calculent assez bien les intérêts et les forces d’un état, mais qui n’ont jamais senti les ressources singulières qu’en des instans critiques on peut tirer des passions, lorsqu’on sait l’art de les allumer.
Les principes dé cet art, aussi certains que ceux de la géométrie, ne paraissent en effet avoir été jusqu’ici aperçus que par de grands hommes dans la guerre ou dans la politique. Sur quoi j’observerai que, si la vertu, le courage, et par conséquent les passions dont les soldats sont animés, ne contribuent pas moins au gain des batailles, que l’ordre dans lequel ils sont rangés , un traité sur l’art de les inspirer ne serait pas moins utile à l’instruction des généraux, que l’excellent Traité de l’illustre chevalier Folard sur la tactique *.
Ce furent les passions réunies de l’amour de la liberté et de la haine de l’esclavage, qui, plus que l’habileté des ingénieurs, firent les célèbres et opiniâtres défenseurs d’Abydos, de Sagonte, de Carthage, de Numance et de Rhodes.
Ce fut dans l’art d’exciter des passions que
1 La discipline n’est, pour ainsi dire, que l’art d’inspirer aux soldats plus de peur de leurs officiers que des ennemis. Cette peur a souvent l’effet du courage; mais elle ne tient pas devant la féroce et opiniâtre valeur d’un peuple animé par le fanatisme ou l’amour vif de la patrie.
DE LESPftlT.
Alexandre surpassa presque tous les autres grands capitaines : c’est à ce même art qu’il dut ses succès attribués tant de fois, par ceux auxquels on donne le nom de gens sensés, au hasard ou à une folle témérité, parce qu’ils n’aperçoivent point les ressorts presque invisibles dont ce héros se servait pour opérer tant de prodiges.
La conclusion de ce Chapitre, c’est que la force des passions est toujours proportionnée à la force des moyens employés pour les allumer. Maintenant je dois examiner si ces mêmes passions peuvent, dans tous les hommes communément bien organisés, s’exalter au point de les douer de cette continuité d’attention à laquelle est attachée la supériorité d’esprit.