CHAPITRE XII
Du bon sens.
La. différence de l’esprit d’avec le bon sens est dans la cause différente cpii les produit : l’un est l’effet des passions fortes , et l’autre de l’absence de ces mêmes passions. L’homme de bon sens ne tombe donc communément dans aucune de ces erreurs où nous entraînent les passions ; mais aussi ne reçoit-il aucun de ces coups de lumière qu’on ne doit qu’aux passions vives. Dans le courant de la vie, et dans les choses où pour bien voir il suffit de voir d’un œil indifférent, l’homme de bon sens ne se trompe point. S’agit-il de ces questions un peu compliquées où, pour apercevoir et démêler le vrai, il faut quelque effort et quelque fatigue d’attention , l’homme de bon sens est aveuglé : privé de passions, il se trouve en même temps privé de ce courage, de cette activité d’ame et de cette attention continue qui seules pourraient l’éclairer. Le bon sens ne suppose donc aucune invention , ni par conséquent aucun esprit : et c’est, si je l’ose dire, où le bon sens finit quç l’esprit commence f.
1 On voit que je distingue ici V esprit du bon sens, que l’on confond quelquefois dans l’usage ordinaire.
DISCOURS IV, CHAPITRE XII. /joq
11 11e faut cependant point en conclure que le bon sens soit si commun. Les hommes sans passions sont rares. L’esprit juste, qui de toutes les sortes d’esprit est sans contredit l’espèce la plus voisine du bon sens , n’est pas lui-mème exempt de passions. D’ailleurs, les sots n’en sont pas moins susceptibles que l’homme d’esprit. Si tous prétendent au bon sens et même s’en donnent le titre, on ne les croit pas sur leur parole : c’est M. Diafoirus qui dit : «Je jugeai, par la pesan- « teur d’imagination de mon fils , qu'il aurait « un bon jugement à venir. » O11 manque toujours de bon sens, lorsqu’à cet égard l’on n’a que son défaut d’esprit pour appuyer ses prétentions.
Le corps politique est-il sain, les gens de bon sens peuvent être appelés aux grandes places et les remplir dignement. L’état est -il attaqué de quelque maladie , ces mêmes gens de bon sens deviennent alors très dangereux. La médiocrité conserve les choses dans l’état où elle les trouve. Us laissent tout aller comme il va. Leur silence dérobe les progrès du mal et s’oppose aux remèdes efficaces qu’on y pourrait apporter. Ils ne déclarent ordinairement la maladie qu’au moment qu’elle est incurable. A l’égard de ces places secondaires où l’on n’est point chargé d’examiner, mais d’exécuter ponctuellement, ils y sont ordinaire-
4 1 0 DE LESPRJT.
ment très propres. Les seules fautes qu’ils y commettent sont de ces fautes d’ignorance qui, dans les petites places, sont presque toujours de peu d’importance. Quant à leur conduite particulière , elle n’est point habile, mais elle est toujours raisonnable. L’absence des passions, en interceptant toutes les lumières dont les passions sont la source, leur fait en meme temps éviter toutes les erreurs où les passions précipitent. Les gens sensés sont en général plus heureux que les hommes livrés à des passions fortes : cependant l’indifférence des premiers les rend moins heureux que l’homme doux, et qui, né sensible, a, par l’âge et les réflexions, affaibli en lui cette sensibilité. Il lui reste un cœur, et ce cœur s’ouvre encore aux faiblesses des autres; sa sensibilité se ranime avec eux, il jouit enfin du bonheur d’être sensible sans être moins heureux. Aussi, plus aimable aux yeux de tous, est-il plus aimé de ses concitoyens, qui lui savent gré de ses faiblesses.
Quelque rare que soit le bon sens, les avantages qu’il procure ne sont que personnels, ils ne s’étendent point sur l’humanité. L homme de bon sens ne peut donc prétendre à la reconnaissance publique, ni par conséquent à la gloire. Mais la prudence, dira-t-on, qui marche à la suite du bon sens, est' une vertu que toutes les nations ont intérêt d’honorer. Cette prudence, répondrai-je, si
vantée, et quelquefois si utile aux particuliers, n’est pas pour tout un peuple une vertu si désirable qu’on l’imagine. De tous les dons que le ciel peut verser sur une nation, le don de tous le plus funeste serait sans contredit la prudence, si le ciel la rendait commune à tous les citoyens. Qu’est-ce, en effet, que l’homme prudent? celui qui conserve des maux plus éloignés une image assez vive pour quelle balance en lui la présence d’un plaisir qui serait funeste. Or, supposons que la prudence descende sur toutes les tètes qui composent une nation ; où trouver alors des hommes qui , pour cinq sous par jour, affrontent dans les combats la mort, les fatigues ou les maladies? Quelle femme se présenterait à l’autel de l’hymen, s’exposerait au malaise d’une grossesse, au danger d’un accouchement, à l’humeur, aux contradictions d’un mari, aux chagrins enfin qu’occasionnent la mort ou la mauvaise conduite des enfans? Quel homme conséquent aux principes de sa religion ne mépriserait pas l’existence fugitive des plaisirs d’icibas, et, tout entier au soin de son salut , ne chercherait pas, dans une vie plus austère, le moyen d’accroître la félicité promise à la sainteté? Quel homme ne choisirait pas, en conséquence, l’état le plus parfait, celui dans lequel son salut serait, le moins exposé ; ne préférerait pas la palme de la virginité aux myrtes de l’amour, et ri’irait pas
4 I 2 DK LESPRIT.
enfin s’ensevelir dans un monastère 1 ? C’est donc à l’inconséquence que la postérité devra son existence. C’est la présence du plaisir, sa vue toutepuissante, qui brave les malheurs éloignés, anéantit la prévoyance. C’est donc à l’imprudence et à la folie que le ciel attache la conservation des empires et la durée du monde. Il paraît donc qu’au moins dans la constitution actuelle de la plupart des gouvernemens, la prudence n’est désirable que dans un très petit nombre de citoyens; que la raison , synonyme du mot de bon sens, et vantée par tant de gens, ne mérite que peu d’estime; que la sagesse qu’on lui suppose tient à son inaction , et que son infaillibilité apparente n’est le plus souvent qu’une apathie. J’avouerai cependant que le titre d 'homme de bon sens, usurpé par une infinité de gens, ne leur appartient certainement pas.
Si l’on dit de presque tous les sots qu’ils sont gens de bons sens, il en est, à cet égard, des sots comme des filles laides qu’on cite toujours comme bonnes. On vante volontiers lé mérite de ceux qui
i Lorsqu’il s’agissait à la Chine de savoir si l’on permettrait aux missionnaires de prêcher librement la religion chrétienne, on dit que les lettrés, assemblés à ce sujet, n’y virent point de danger. Ils ne prévoyaient pas, disaient-ils, qu’une religion où le célibat était l’état le plus parfait put sétendie beaucoup.
DISCOURS IV, CHAPITRE XIII. 4l3
n’en ont point : on les présente sous le côté le plus avantageux, et les hommes supérieurs sous le côté le plus défavorable. Que de gens prodiguent, en conséquence, les plus grands éloges au bon sens qu’ils placent et doivent réellement placer au dessus de l’esprit! En effet, chacun voulant s’estimer préférablement aux autres, et les gens médiocres se sentant plus près du bon sens que de l’esprit, ils doivent faire peu de cas de celui-ci, le regarder comme un don futile; et de là cette phrase tant répétée par les gens médiocres : Bon sens vaut mieux qu esprit et que génie; phrase par laquelle chacun d’eux veut insinuer qu’au fond il a plus d'esprit qu’aucun de nos hommes célèbres.