CHAPITRE XIII
Esprit de conduite.
L’objet commun du désir des hommes, c’est le bonheur; et l’esprit de conduite ne devrait être, en conséquence, que l’art de se rendre heureux. Peut-être s’en serait -on formé cette idée, si le bonheur n’avait presque toujours paru moins un don de l’esprit qu’un effet de la sagesse et de la modération de notre caractère et de nos désirs. Presque tous les hommes, fatigués par la tour-
mente des passions, ou languissans clans le calme de l’ennui, sont comparables, les premiers au vaisseau battu par les tempêtes du nord, et les seconds au vaisseau que le calme arrête au milieu des mers de la zone torride. A son secours, l’un appelle le calme, et l’autre les aquilons. Pour naviguer heureusement, il faut être poussé par un vent toujours égal. Mais tout ce que je pourrais dire «à cet égard, sur le bonheur, n’aurait aucun rapport au sujet que je traite.
On n’a jusqu’à présent entendu par esprit de conduite que la sorte d’esprit propre à guider aux divers objets de fortune qu’on se propose.
Dans une république telle que la république romaine , et dans tout gouvernement où le peuple est le distributeur des grâces, où les honneurs sont le prix du mérite, l’esprit de conduite n’est autre chose que le génie même et le grand talent. Il n’en est pas ainsi dans les gouvernemens où les grâces sont dans la main de quelques hommes dont la grandeur est indépendante du bonheur public : dans ces pays, l’esprit de conduite n’est que l’art de se rendre utile ou agréable aux dispensateurs des grâces; et c’est moins à son esprit qu’à son caractère qu’on doit communément cet avantage. La disposition la plus favorable et le don le plus nécessaire pour réussir auprès des grands est un caractère pliable à toutes sortes de carac-
tères et de circonstances. Fût -on dépourvu d’esprit, un tel caractère, aidé d’une position favorable, suffit pour faire fortune. Mais, dira-t-on, rien de plus commun que de pareils caractères; il n’est donc personne qui ne puisse faire fortune, et se concilier la bienveillance d’un grand, en se faisant ou le ministre de ses plaisirs, ou son espion. Aussi le hasard a-t-il grande part à la fortune des hommes. C'est le hasard qui nous fait père, époux, ami de la beauté qu’on offre et qui plaît à son protecteur; c’est le hasard qui nous place chez un grand , au moment qu'il lui faut un espion. « Quiconque est sans honneur et sans « humeur, disait le duc d’Orléans régent, est un « courtisan parfait. » Conséquemment à cette définition, il faut convenir que le parfait, en ce genre, n’est rare qu’à l’égard de l’humeur.
Mais, si les grandes fortunes sont en général l’œuvre du hasard, et si l’homme n’y contribue qu’en se prêtant aux bassesses et aux friponneries presque toujours nécessaires pour y parvenir, il faut cependant avouer que l’esprit a quelquefois part à notre élévation. Le premier, par exemple, qui par l’importunité s’est fait un protecteur ; celui qui, profitant de l’humeur hautaine d’un homme en place, s’est attiré de ces propos brusques qui déshonorent celui qui les prononce, et le forcent à devenir le protecteur de l’offensé;
4l6 DE l’esprit.
celui-là, dis-je, a porté de l’invention et de l’esprit dans sa conduite. Il en est de même du premier qui s’est aperçu qu’il pouvait, dans la maison des gens en place, se créer la charge de plastron des plaisanteries, et vendre aux grands, à tel prix, le droit de le mépriser et de s’en moquer.
Quiconque se sert ainsi de la vanité d’autrui pour arriver à ses fins est doué de l’esprit de conduite. L’homme adroit en ce genre marche constamment à son intérêt, mais toujours sous l’abri de l’intérêt d’autrui. Il est très habile, s’il prend, pour arriver au but qu’il se propose, une route qui semble l’en écarter. C’est le moyen d’endormir la jalousie de ses rivaux, qui ne se réveillent qu’au moment qu’ils ne peuvent mettre obstacle à ses projets. Que de gens d’esprit, en conséquence, ont joué la folie, se sont donné des ridicules, ont affecté la plus grande médiocrité devant des supérieurs, hélas! trop faciles à tromper par les gens vils dont le caractère se prête à cette bassesse! Que d’hommes cependant sont, en conséquence, parvenus à la plus haute fortune, et devaient réellement y parvenir! En effet, tous ceux que n’anime point un amour extrême pour la gloire ne peuvent, en fait de mérite, jamais aimer que leurs inférieurs. Ce goût prend sa source dans une vanité commune à tous les hommes. Chacun veut, être loué : or, de
toutes les louanges , la plus flatteuse sans contredit est celle qui nous prouve le plus évidemment notre excellence. Quelle reconnaissance ne doiton pas à ceux qui nous découvrent des défauts qui, sans nous être nuisibles, nous assurent de notre supériorité! De toutes les flatteries, cette flatterie est la plus adroite. A la cour même d’Alexandre, il était dangereux de paraître trop grand homme. «Mon fils, fais-toi petit devant « Alexandre, disait Parménion à Philotas : mé- « nage-lui quelquefois le plaisir de te reprendre; « et souviens-toi que c’est à ton infériorité appa- « rente que tu devras son amitié. » Que d’Alexandres en ce monde portent une haine secrète aux talens supérieurs 1 ! L’homme médiocre est l’homme aimé. « Monsieur, disait un père à son « fils, vous réussissez dans le monde, et vous « vous croyez un grand mérite. Pour humilier « votre orgueil, sachez à quelles qualités vous « devez ces succès : vous êtes né sans vices, « sans vertus, sans caractère; vos lumières sont
1 Tout le monde sait ce trait d’un courtisan d’Emmanuel de Portugal. Il est chargé de faire une dépêche : le prince en compose une sur le même sujet, compare les dépêches, trouve celle du courtisan la meilleure ; il le lui dit. Le courtisan ne lui répond que par une profonde révérence, et court prendre congé du meilleur de ses amis : « Il n’y a plus rien •> à faire pour moi à la cour, lui dit-il; le roi sait que jjpi plus « d’esprit que lui. »