T) F L ESPRIT
« courtes, votre esprit est borné : que de droits, « ô mon fils! vous avez à la bienveillance des « hommes ! »
Au reste, quelque avantage que procure la médiocrité, et quelque accès qu’elle ouvre à la fortune, l’esprit, comme je l’ai dit plus haut, a quelquefois part à notre élévation. Pourquoi donc le public n’a-t-il aucune estime pour cette sorte d’esprit? C’est, répondrai-je, parce qu’il ignore le détail des manœuvres dont se sert l’intrigant , et ne peut presque jamais savoir si son élévation est l’effet, ou de ce qu’on appelle X esprit de conduite , ou du hasard : d’ailleurs, le nombre des idées nécessaires pour faire fortune n’est point immense. Mais, dira-t -on, pour duper les hommes , quelle connaissance ne faut-il pas en avoir! L’intrigant, répondrai-je, connaît parfaitement l’homme dont il a besoin, mais ne connaît point les hommes. Entre l’homme d’intrigue et le philosophe, on trouve, à cet égard, la même différence qu’entre le courrier et le géographe. Le premier sait peut-etre mieux que Danville le sentier le plus court pour gagner Versailles; mais il ne connaît certainement pas la surface du globe comme ce géographe. Qu’un intrigant habile ait à parler en public, qu’on le transporte dans une assemblée de peuple, il y sera aussi gauche , aussi déplacé , aussi silencieux , que le serait auprès des grands le génie supérieur qui,
jaloux cle connaître l’homme de tous les siècles et de tous les pays, dédaigne la connaissance d’un certain homme en particulier. L intrigant ne connaît donc point les hommes ; et cette connaissance lui serait inutile. Son objet n’est point de plaire au public , mais à quelques gens puissans et souvent bornés; trop d’esprit nuirait à ce dessein. Pour plaire aux gens médiocres, il faut en général se prêter aux erreurs communes, se conformer aux usages, et ressembler à tout le monde. L’esprit élevé ne peut s’abaisser jusque là ; il aime mieux être la digue qui s’oppose au torrent, dût-il en être renversé, que le rameau léger qui flotte au gré des eaux. D’ailleurs, l’homme éclairé, avec quelque adresse qu’il se masque, ne ressemble jamais si exactement à un sot, qu’un sot se ressemble à lui-même. On est bien plus sûr de soi lorsqu’on prend que lorsqu’on feint de prendre des erreurs pour des vérités.
Le nombre d’idées que suppose l’esprit de conduite n’a donc que peu d’étendue : mais, en exigeât-il davantage, je dis que le public n’aurait encore aucune sorte d’estime pour cette sorte d’esprit. L’intrigant se fait le centre de la nature ; c’est à son intérêt seul qu’il rapporte tout; il ne fait rien pour le public : s’il parvient aux grandes places , il y jouit de la considération toujours attachée au pouvoir, et surtout à la crainte qu'il
inspire; mais il ne peut jamais atteindre à la réputation qu'on doit regarder comme un don de la reconnaissance générale. J’ajouterai même que l’esprit qui le fait parvenir semble tout à coup l’abandonner lorsqu’il est parvenu. Il ne s’élève aux grandes places que pour s’y déshonorer , parce qu’en effet l’esprit d’intrigue, nécessaire pour y parvenir, n’a rien de commun avec l'esprit d’étendue, de force et de profondeur nécessaire pour les remplir dignement. D’ailleurs, l’esprit de conduite ne s’allie qu’avec une certaine bassesse de caractère qui rend encore l’intrigant méprisable aux yeux du public.
Ce n’est pas qu’011 ne puisse, à beaucoup d’intrigue, unir beaucoup d’élévation d’ame. Qu’à l’exemple de Cromwell, un homme veuille monter au trône : la puissance, l’éclat de la couronne, et les plaisirs attachés à l’empire, peuvent sans doute à ses yeux ennoblir la bassesse de ses menées, puisqu’ils êÉFacentdéja l’horreur de ses crimes aux yeux de la postérité qui le place au rang des grands hommes : mais que, par une infinité d intrigues, un homme cherche à s’élever à ces petits postes qui ne peuvent jamais lui mériter , s’il est cité dans l’histoire, que le nom de coquin ou de friponneau, je dis qu’un pareil homme se rend méprisable, non seulement aux yeux des gens honnêtes , mais encore à ceux des gens éclairés. Il faut être un
petit homme pour désirer de petites choses. Quiconque se trouve au dessus des besoins sans être , par son état, porté aux premiers postes, ne peut avoir d’autre besoin que celui de la gloire, et n’a d’autre parti à prendre , s’il est homme d’esprit , que de se montrer toujours vertueux.
L’intrigant doit donc renoncer à l’estime publique. Mais, dira-t-on, il en est bien dédommagé par le bonheur attaché à la grande fortune. On se trompe, répondrai-je, si on le croit heureux. Le bonheur n’est point l’apanage des grandes places; il dépend uniquement de l’accord heureux de notre caractère avec l’état et les circonstances dans lesquels la fortune nous place. Il en est des hommes comme des nations; les plus heureuses ne sont pas toujours celles qui jouent le plus grand rôle dans l’univers. Quelle nation plus fortunée que la nation suisse! A l'exemple de ce peuple sage, l’heureux ne bouleverse point le monde par ses intrigues; content de lui, il s’occupe peu des autres; il ne se trouve point sur la route de l’ambitieux; l’étude remplit une partie de ses journées; il vit peu connu, et c’est l’obscurité de son bonheur qui seul en fait la sûreté. Il n’en est pas ainsi de l’intrigant ; on lui vend cher les titres dont on le décore. Que n’exige point un protecteur ! Le sacrifice perpétuel de la volonté des pelits est le seul hommage qui le flatte. Semblable à Sa-
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turne, à Moloch, à Teutatès, s’il l’osait, il ne voudrait être honoré que par des sacrifices humains. La peine qu’endure le protégé est un spectacle agréable au protecteur; ce spectacle l’avertit de sa puissance ; il en conçoit une plus haute idée de lui-même. Aussi n’est-ce qu’à des attitudes gênantes que la plupart des nations ont attaché le signe du respect. Quiconque veut, par l’intrigue , s’ouvrir le chemin de la fortune , doit donc se dévouer aux humiliations. Toujours inquiet, il ne peut d’abord apercevoir le bonheur que dans la perspective d’un avenir incertain ; et c’est de l’espérance, ce rêve consolateur des hommes éveillés et malheureux, qu’il peut attendre sa félicité. Lorsqu’il est parvenu, il a donc essuyé mille dégoûts. C’est pour s’en venger, qu’ordinairement dur et cruel envers les malheureux, il leur refuse son assistance , leur fait un tort de leur misère , la leur reproche, et croit, par ce reproche, faire regarder son inhumanité comme une justice , et sa fortune comme un mérite. Il ne jouit point, a la vérité, du plaisir de persuader. Comment s’assurer que la fortune d’un homme est l’effet de cette espèce d’esprit que I on nomme esprit cle conduite, surtout dans ces pays entièrement despotiques, où, du plus vil esclave , on fait un \isii , où les fortunes dépendent de la volonté du prince et d’un caprice momentané dont lui-même n’aper-
çoit pas toujours la cause? Les motifc qui, dans ces cas, déterminent les sultans, sont presque toujours cachés : les historiens ne rapportent que les motifs apparens ; ils ignorent les véritables ; et c’est à cet égard qu’on peut, d après l'ontenelle, assurer que l’histoire n’est qu’uAe fable convenue.
Dans une comparaison de César et de Pompée , si Balzac dit, en parlant de leur fortune :
I/uu en est l’ouvrier, et l’autre en est l’ouvrage;
il faut avouer qu’il est peu de Césars, et que, dans les gouvernemens arbitraires, le hasard est presque l’unique dieu de la fortune, lout y dépend du moment et des circonstances dans lesquels on se trouve placé; et c’est peut-être ce qui, dans l’Orient, a le plus accrédité le dogme de la fatalité. Selon les musulmans , la destinée tient tout sous son empire; elle met les rois sur le trône, les en chasse, remplit leur règne d’événemens heureux ou malheureux, et fait la félicité ou linfortune de tous les mortels. Selon eux, la sagesse et la folie, les vices et les vertus d’un homme ne changent rien aux décrets gravés sur les tables de lumière x. C’est pour prouver ce dogme, et mon-
1 Les musulmans croient que tout ce qui doit arriver, jusqu’à la fin du monde, est écrit sur une table de lumière appelée louh , avec une plume de feu appelée calant - azer ; et
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trer qu en conséquence le plus criminel n’est pas toujours le plus malheureux, et que l’un marche au supplice par la route qui mène l’autre à la fortune, que les Indiens mahométans racontent une fable assez singulière.
Le besoin, disent-ils, assembla jadis un certain nombre d’hommes dans les déserts de la Tartarie. Privés de tout, dit l’un, nous avons droit à tout. La loi qui nous dépouilla du nécessaire pour augmenter le superflu de quelques rajahs , est une loi injuste. Rompons avec l’injustice. Il n’est plus de traité où l’avantage cesse d’être réciproque. Il faut ravir à nos oppresseurs les biens qu’ils nous ont ravis. A ces mots, l’orateur se tait; l’assemblée, en frémissant, applaudit à ce discours; le projet est noble, on veut l’exécuter. On se divise sur les moyens. Les plus braves se lèvent les premiers. La force, disent-ils, nous a tout enlevé; c’est par la force qu’il faut tout recouvrer. Si nos rajahs ont, par leurs vexations, arraché jusqu’au nécessaire au sujet même qui leur prodigue ses biens, sa vie et ses peines, pourquoi refuser à nos besoins ce que des tyrans permettent à leur injustice? Aux confins de ces régions, les bachas, par les présens qu’ils exigent, partagent le profit
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l’écriture qui est au dessus se nomme cazu ou nadar, c’est-àdire la prédestination inévitable.
des caravanes ; ils pillent des hommes enchaînés par leur puissance et par la crainte. Moins injustes et plus braves qu’eux , attaquons des hommes armés; que la valeur en décident que nos richesses soient du moins le prix d’une vertu. Nous y avons droit. Le ciel, par le don de la bravoure, désigne ceux qu’il veut arracher aux fers de la tyrannie. Que le laboureur sans force, sans courage, sème, laboure , recueille : c’est pour nous qu’il a moissonné.
Ravageons, pillons les nations. Nous y consen-^
tons tous, s’écrièrent ceux qui, plus spirituels et moins hardis, craignaient de s’exposer aux dangers; mais ne devons rien à la force, et tout à l’imposture. Recevons sans péril , des mains de la crédulité, ce que peut-être en vain nous tenterions d’arracher par la force. Revêtons -nous du nom et de l’habit de bonzes ou de bramines, et parcourons la terre ; nous la verrons, empressée, fournir à nos besoins, et même à nos plaisirs secrets.
Ce parti parut lâche et bas aux âmes hères et courageuses. Divisée d’opinion , l’assemblée se sépare. Les uns se répandent dans l’Inde , le Thibet et les confins de la Chine. Leur front est austère et leur corps macéré. Ils en imposent aux peuples, les enseignent, les persuadent, divisent les familles, font déshériter les enfans, s’en ap-
4a6' de i.’esprit.
pliquent les biens. On leur cède des terrains, on y construit des temples, on y attache des revenus; ils empruntent le bras du puissant pour plier l’homme éclairé au joug de la superstition; ils soumettent enfin tous les esprits, en tenant le sceptre soigneusement caché sous les haillons de la misère et les cendres de la pénitence.
Pendant ce temps, leurs anciens et braves compagnons, retirés dans les déserts, surprennent les caravanes, les attaquent à main armée, les pillent, et partagent entre eux le butin. Un jour où, sans doute, le combat n’avait point tourné à leur avantage, on saisit un de ces brigands, on le conduit à la ville la plus prochaine, on dresse l’échafaud, on le mène au supplice. Il y marchait d’un pas assuré, lorsqu’il trouve sur son passage et reconnaît, sous l’habit de bramine, un de ceux qui s’étaient séparés de lui dans le désert. Le peuple, avec respect, entourait le bramine, et le portait dans sa pagode. Le brigand s’arrête à son aspect : Dieux justes! s’écrie-t-il ; égaux en crimes, quelle différence entre nos destinées! Que dis-je:1 égaux en crimes! en un jour, il a, sans crainte, sans danger, sans courage, plus fait gémir de veuves et d’orphelins, plus enlevé de richesses à l’empire que je n’en ai pillé dans le cours de ma vie. Il eut toujours deux vices plus que moi, la lâcheté et l’imposture. Cependant on me traite de
scélérat, on l’honore comme un saint; on me traîne à l’échafaud, on le porte dans sa pagode; on m’empale , on l’adore.
C’est ainsi que les Indiens prouvent qu’il n’y a qu’heur et malheur en ce monde.