‹ Traité de l'éspritChapitre 5 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des forces qui agissent sur notre ame.

L’expérience seule peut nous découvrir quelles sont ces forces. Elle nous apprend que la paresse est naturelle à l’homme, que l’attention le fatigue et le peine 1 ; qu’il gravite sans cesse vers le repos, comme les corps vers un centre; qu’attiré sans cesse vers ce centre, il s’y tiendrait fixement attaché s’il n’en était à chaque instant repoussé par deux sortes de forces qui contre-balancent en lui

1 Les Hottentots ne veulent ni raisonner ni penser : Penser, disent-ils, est le fléau de la vie. Que de Hottentots parmi nous !

Ces peuples sont entièrement livrés à la paressC ^pour se soustraire à toute sorte de soins, d’occupations , ils se privent de tout ce dont ils peuvent absolument se passer. Les Caraïbes ont la même horreur pour penser et pour travailler; ils se laisseraient plutôt mourir de faim que de faire la cassavc, ou

ii. 4

5o de l’espkit.

celles de la paresse et de l’inertie, et qui lui sont communiquées , l’une par les passions fortes , et l’autre par la haine de l’ennui.

L’ennui est dans l’univers un ressort plus général et plus puissant qu’on ne l’imagine. De toutes les douleurs, c’est sans contredit la moindre; mais enfin c’en est tine. Le désir du bonheur nous fera toujours regarder l’absence du plaisir comme un mal. Nous voudrions que l’intervalle nécessaire qui sépare les plaisirs vifs, toujours attachés à la satisfaction des besoins physiques, fût rempli par quelques unes de ces sensations qui sont toujours agréables lorsqu’elles ne sont pas douloureuses. Nous souhaiterions donc, par des impressions toujours nouvelles, être à chaque instant avertis de notre existence , parce que chacun de ces avertissemens est pour nous un plaisir. Voilà pourquoi le sauvage, dès qu’il a satisfait ses besoins, court au bord d’un ruisseau, où la succession rapide des flots qui se poussent l’un l’autre, fait à chaque instant sur lui des impressions nouvelles : voilà pourquoi nous préférons la vue des objets en mou-

de faire bouillir la marmite. Leurs femmes font tout : ils travaillent seulement, de deux jours l’un , deux heures à la terre; ils passent le reste du temps à rêver dans leurs hamacs. Veuton acheter leur lit? ils le vendent le matin à bon marqué; ils ne se donfient pas la peine de penser qu’ils en auront besoin le soir.

DISCOURS tir, CHAPITRE V. 5t

Vement à celle des objets en repos; voilà pourquoi l’on dit proverbialement : Le feu fait compagnie, c’est-à-dire qu’il nous arrache à l’ennui.

C’est ce besoin d’être remué, et l’espèce d’inquiétude que produit dans l’ame l’absence d’impression, qui contient en partie le principe de l’inconstance et de la perfectibilité de l’esprit humain, et qui, le forçant à s’agiter en tous sens, doit, après la révolution d’une infinité de siècles, inventer, perfectionner les arts et les sciences, et enfin amener la décadence du goût '.

En effet, si les impressions nous sont d’autant plus agréables quelles sont plus vives, et si la durée d’une même impression en émousse la vivacité, nous devons donc être avides de ces impressions neuves qui produisent dans notre ame le plaisir de la surprise : les artistes, jaloux de nous plaire et d’exciter en nous ces sortes d’impressions, doivent donc, après avoir en partie épuisé les combinaisons du beau, y substituer le singulier, que nous préférons au beau , parce qu’il

1 C’est peut-être en comparant la marche lente de l’esprit humain avec l’état de perfection où se trouvent maintenant les arts et les sciences, qu’on pouri’ait juger de l’ancienneté du monde. L’on ferait , sur ce plan , un nouveau système de chronologie, du moins aussi ingénieux que ceux qu’on a donnes jusqu’à présent : mais l’exécution de ce plan demanderait beaucoup de finesse et de sagacité d’esprit de la part de celui qui l’entreprendrait.

5 2 DE l’eSPIIIT.

fait sur nous une impression plus neuve, et par conséquent plus vive. Voilà, dans les nations policées, la cause de la décadence du goût.

Pour connaître encore mieux tout ce que peut sur nous la haine de l’ennui, et quelle est quelquefois l’activité de ce principe 1 , qu’on jette sur les hommes un œil observateur, et l'on sentira que c’est la crainte de l’ennui qui fait agir et penser la plupart d’entre eux; que c’est pour s’arracher à l’ennui , qu’au risque de recevoir des impressions trop fortes, et par conséquent désagréables, les hommes recherchent avec le plus grand empressement tout ce qui peut les remuer fortement; que

1 L’ennui, il est vrai, n’est pas ordinairement fort inventif: son ressort n’est certainement pas assez puissant pour nous faire exécuter de grandes entreprises, et surtout pour nous faire acquérir de grands talens. L’ennui ne produit point de Lycurgue, de Pélopidas, d’Homère, d’Archimède, de Milton ; et l’on peut assurer que ce n’est pas faute d’ennuyés qu’on manque de grands hommes. Cependant ce ressort opère souvent de grands effets. Il suffit quelquefois pour armer les princes, les entraîner dans les combats; et, quand le succès favorise leurs premières entreprises, il en peut faire des con quérans. La guerre peut devenir une occupation que l’habitude rende nécessaire. Charles XII , le seul des héros qui ait toujours été insensible aux plaisirs de l’amour et de la table, était peut-être, en partie, déterminé par ce motif. Mais, si l’ennui peut faire un héros de cette espèce, il ne fera jamais ni de César ni de Cromwell : il fallait une grande passion pour leur faire faire les efforts d’esprit et de talent nécessaires pour franchir l’espace qui les séparait du trône.

c’est ce désir qui fait courir le peuple à la Grève, et les gens du inonde au théâtre; que c’est ce même motif qui, dans une dévotion triste, et jusque dans les exercices austères de la pénitence, fait souvent chercher aux \ieilles femmes un remède à l’ennui : car Dieu, qui par toutes sortes de moyens cherche à ramener le pécheur à lui, se sert ordinairement avec elles de celui de làÿinui.

Mais c’est surtout dans les siècles où les grandes passions sont mises à la chaîne, soit par les mœurs, soit par la forme du gouvernement, que l’ennui joue le plus grand rôle : il devient alors le mobile universel.

Dans les cours, autour du trône, c’est la crainte de T ennui, jointe au plus faible degré d’ambition, qui fait des courtisans oisifs, de petits ambitieux, qui leur fait concevoir do petits désirs, leur fait faire de petites intrigues, de petites cabales, de petits crimes, pour obtenir de petites places, proportionnées a la petitesse de leurs passions; qui lait des Séjan et jamais des Octave; mais qui d’ailleurs suffit pour s’élever jusqu’à ces postes où l’on jouit a la vérité du privilège d’être insolent, mais où Ion cherche en vain un abri contre l’ennui.

lelles sont, si je 1 ose dire, et les forces actives et les forces cl inertie qui agissent sur notre ame. C est pour obéir à ces deux forces contraires qu’en général nous souhaitons d’être remués, sans nous

54 DE l’esprit.

donner la peine de nous remuer : c’est par cette raison que nous voudrions tout savoir, sans nous donner la peine d’apprendre : c’est pourquoi, plus dociles à l’opinion qu’à la raison , qui dans tous les cas nous imposerait Ja fatigue de l'examen, les hommes acceptent indifféremment , en entrant dans le monde, toutes les idées vraies ou fausses qu’on, leur présente 1 ; et pourquoi enfin, porté par le flux et le reflux des préjugés, tantôt vers

1 La crédulité dans les hommes est, en partie, l’effet de leur paresse. On a l’habitude de croire une chose absurde: on en soupçonne la fausseté; mais , jiour s’en assurer pleinement, il faudrait s’exposer à la fatigue de l’examen; on veut se l’épargner, et l’on aime mieux croire que d’examiner. Or, dans cette situation de l’ame, des preuves convaincantes de la fausseté d’une opinion nous paraissent toujours insuffisantes. Il n’est point alors de raisonnemens, ou de contes ridicules auxquels on n’ajoute foi. Je ne citerai qu’un exemple tiré de la relation du Tunquin, par Marini, Romain. «Ou voulait, «dit cet auteur, donner une religion aux Tunquinois; on « choisit celle du philosophe Rama , nommé Thic-ca au Tun- « quin.Yoici l'origine ridicule qu’on lui donne et qu ils croient .

« Un jour, la mère du dieu Thic-ca vit en songe un éléphant « blanc qui s’engendrait mystérieusement dans sa bouche, « et lui sortait par le côté gauche. Le songe fait, il se réa- « lise; elle accouche de Thic-ca. Aussitôt qu il voit le joui , « il fait mourir sa mère, fait sept pas, marquant le ciel avec « un doigt, et la terre avec l’autre. Il se glorifie d être 1 u- « nique saint tant dans le ciel que sur la terre. À dix-sept ans, «il se marie à trois femmes; à dix-neuf, il abandonne ses « femmes et son iils, se retire sur une montagne, où deux « démons, nommés A-la-la et Ca-la-la , lui servent de maîtres.

la sagesse et tantôt vers la folie, raisonnable ou fou par hasard, l’esclave de l’opinion est également insensé aux yeux du sage, soit qu’il soutienne une vérité, soit qu’il avance une erreur. C’est un aveugle qui nomme par hasard la couleur qu’on lui présente.

On voit donc que ce sont les passions et la haine de l’ennui qui communiquent à l’ame son mouvement, qui l’arrachent à la tendance qu’elle a natu-

« Il se présente ensuite au peuple, en est reçu, non comme « docteur, mais en qualité de pagode ou d’idole. Il a quatre- « vingt mille disciples, entre lesquels il en choisit cinq cents, « nombre qu’il réduit ensuite à cent, puis à dix, qui sont ap- « pelés les dix grands. Voilà ce qu’on raconte aux Tunqui- « nois, et ce qu’ils croient, quoique avertis, par une tradition « sourde, que ces dix grands étaient ses amis, ses conlidens, « et les seuls qu’il ne trompât point; qu’après avoir prêché « sa doctrine pendant quarante-neuf ans, se sentant près de « sa fin, il assembla tous ses disciples, et leur dit : Je vous ai « trompés jusqu'à ce jour ; je ne vous ai débité que des fables : « la seule vérité que je puisse, vous enseigner, c’est que tout est « sorti du néant , et que tout doit y rentrer. Je vous conseille ce- « pendant de me garder le secret, de vous soumettre cxtéricure- « ment à ma religion : cest l’unique moyen de tenir les peuples « dans votre dépendance . » Cette confession de foi deThic-ca au lit de la mort est assez généralement sue au Tunquin, et cependant le culte de cet imposteur subsiste., parce qu’on croit volontiers ce qu’on est dans l’habitude de croire. Quelques subtilités scolastiques, auxquelles la paresse donne toujours force de preuve, ont suffi aux disciples de Thic-ca pour jeter des nuages sur cette confession, et entretenir les Tunqninois dans leur croyance. Ces mêmes disciples ont écrit

56 • I)E l’esprit.

Tellement vers le repos, et qui lui font surmonter cette force d’inertie à laquelle elle est toujours prête à céder.

Quelque certaine que paraisse cette proposition, comme, en morale ainsi qn’en physique, c’est toujours sur des faits qu’il faut établir ses opinions je vais dans les Chapitres suivans prouver par des exemples que ce sont uniquement les passions fortes qui font exécuter ces actions courageuses et concevoir ces idées grandes qui sont l’étonnement et l’admiration de tous les siècles,

cinq mille volumes sur la vie et la doctrine de ce Thic-ca. Ils y soutiennent qu’il a fait des miracles; qu’incontinent après sa naissance , il prit quatre-vingt mille fois des formes différentes, et que sa dernière transmigration fut en éléphant blanc; et c’est à cette origine qu’on doit rapporter le respect qu’on a dans l’Inde pour cet animal. De tous les titres, celui de roi de l’éléphant blanc est le plus estimé des rois; celui de Siam porte le nom du roi de 1 éléphant blanc. Les disciples de Thic-ca ajoutent qu’il y a six mondes; qu on ne meurt dans celui-ci que pour renaître dans un autte; que le juste passe ainsi d’un monde a 1 autre, et qu apres cette caravane, la roue retourne à son point, et qu il recommence à renaître en ce monde-ci , d’où il sort pour la septième lois, très pur, très parfait; et qu’ alors, parvenu au dernier période de l'immutabilité , il se trouve en possession de la qualité de pagode ou d’idole. Ils admettent un paradis et un enfer, dont on se tire, comme dans la plupart des fausses religions, en respectant les bonzes, en leur faisant des charités, et en bâtissant des monastères. Ils racontent au sujet du démon, qu il eut un jour dispute avec l’idole de Tunquin , pour savoir le-

Page 1