‹ Traité de l'éspritChapitre 6 sur 52 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

De la puissance des passions.

Les passions sont dans le moral ce que dans le physique est le mouvement : il crée, anéantit, conserve, anime tout, et sans lui tout est mort : ce sont elles aussi qui vivifient le monde moral. C’est l’avarice qui guide les vaisseaux à travers les déserts de l’Océan ; l’orgueil qui comble les val-

quel des deux serait le maître de la terre. Le démon convint avec l’idole que tout ce qu’elle mettrait sous sa robe lui appartiendrait. L’idole fit faire une robe si grande, qu’elle en couvrit toute la terre; en sorte que le démon fut obligé de se retirer sur la mer, d’où il revient quelquefois ; mais il fuit dès qu’il voit l’enseigne de l’idole.

On ne sait si ces peuples ont eu autrefois quelques notions confuses de notre religion ; mais un des premiers articles de la religion de Thic-ca, c’est qu’il est une idole qui sauve les hommes, et qui satisfait pleinement pour leurs péchés; et que, pour mieux compatir aux misères de l’homme, l’idole en avait pris la nature.

Au rapport de Kolbe, parmi les Hottentots, il en est qui ont la même doctrine, et croient que leur dieu s’est rendu visible à leur nation en prenant la figure du plus beau d’entre eux. Mais la plupart des Hottentots traitent ce dogme de vision, et prétendent que c’est faire jouer à leur dieu un rôle indigne de sa majesté, que de le métamorphoser en homme. Au reste, ils ne lui rendent aucun culte : ils disent que Dieu est bon , et qu’il ne se soucie pas de nos prières.

58 DE l’esprit.

Ions, aplanit les montagnes, s’ouvre des routes 4 travers les rochers, élève les pyramides de Memphis, creuse le lac Mœris, et fond le colosse de Rhodes. L’amour tailla, dit-on, le crayon du premier dessinateur. Dans un pays où la révélation 11’avait point pénétré, ce fut encore l’amour qui, pour flatter la douleur d’une veuve éplorée par la mort de son jeune époux , lui découvrit le système de l’immortalité de l’ame. C’est l’enthousiasme de la reconnaissance qui mit au rang des dieux les bienfaiteurs de l’humanité, qui inventa aussi les fausses religions et les superstitions, qui toutes n’ont pas pris leur source dans des passions aussi nobles que l’amour et la reconnaissance.

C’est donc aux passions fortes qu’on doit l’invention et les merveilles des arts : elles doivent donc être regardées comme le germe productif de l’esprit, et le ressort puissant qui porte les hommes aux grandes actions. Mais, avant que de passer outre, je dois fixer 1 idée que j attache à ce mot de passion forte. Si la plupart des hommes parlent sans s’entendre, c’est à l’obscurité des mots qu’il faut s’en prendre; c’est à cette cause 1 qu’on

1 Sous le mot rouge, par exemple, si l’on comprend depuis l’écarlate jusqu’au couleur de chair, supposons deux hommes, dont l’un n’ait jamais vu que de l’écarlate , et l’autre que du couleur de chair; le premier dira, avec raison, que le rouge pst une couleur vive, lorsque l’autre, au contraire, soutien

DISCOURS III, CHAPITRE VI. 5g

peut attribuer la prolongation du miracle de la tour de Babel.

J’entends par ce mot de passion forte une passion dont l’objet soit si nécessaire à notre bonheur, que la vie nous soit insupportable sans la possession de cet objet. Telle est l’idée qu’Omar se formait des passions, lorsqu’il dit : « Qui que tu sois, « qui, amoureux de la liberté, veux être riche sans « bien, puissant sans sujets, sujet sans maître, ose « mépriser la mort : les rois trembleront devant « toi; toi seul ne craindras personne. »

Ce sont, en effet, les passions seules qui, ^portées à ce degré de force, peuvent exécuter les plus grandes actions, et braver les dangers, la douleur, la mort et le ciel même.

Dicéarque, général de Philippe, élève en présence de son armée deux autels, l’un à l’impiété,

tira que c’est une couleur tendre. Par la même raison , deux hommes peuvent, sans s’entendre, pronoucer le mot de vouloir, puisque nous n’avons que ce mot pour exprimer depuis le plus faible degré de volonté jusqu’à cette volonté efficace qui triomphe de tous les obstacles. Il en est du mot de passion comme de celui à’ esprit : il change de signification selon ceux qui le prononcent. Un homme regardé comme médiocre dans une société composée de gens de peu d’esprit, est sûrement un sot : il n’en est pas ainsi de celui qui passe pour un homme médiocre parmi les gens du premier ordre; le choix de sa société prouve sa supériorité sur les hommes ordinaires. C’est un rhétôricien médiocre qui serait le premier dans toute autre classe.

Go DE L’ESPRIT.

l'autre à l’injustice, y sacrifie, et marche contre les Cyclailes.

Quelques jours avant l’assassinat de César, l’amour conjugal, uni à la passion d’un double orgueil, engage Porcie à s’ouvrir la cuisse, à montrer sa blessure à son mari, lui disant: « Brutus, tu « médites et tu me caches un grand dessein. Je « ne t’ai jusqu’à présent fait aucune question in- « discrète; je savais cependant que notre sexe, «faible par lui -même, se fortifiait par le com- « merce des hommes sages et vertueux ; que j’étais « fille de Caton et femme de Brutus : mais mon « amour timide m’a fait défier de ma faiblesse. Tu « vois l’essai de mon courage : juge si je suis digne « de ton secret, maintenant que j’ai fait l’épreuve « de la douleur. »

C’est la passion de l’honneur et le fanatisme philosophique qui pouvaient seuls, au milieu des supplices, engager la pythagoricienne Timicha à se couper la langue avec les dents, pour ne point s’exposer à révéler les secrets de sa secte.

Lorsque, accompagné de son gouverneur, Caton, jeune encore, monte au palais de Sylla, et qu’à l’aspect des têtes sanglantes des proscrits, il demande le nom du monstre qui avait assassiné tant de Romains : C’est Sylla, lui dit-on. « Quoi ! Sylla « les égorge, et Sylla vit encore? » Le nom seul de Sylla, lui réplique-t-on, désarme le bras de nos

DISCOURS III, CHAPITRE VI. 6l

citoyens. « O Rome! secrie alors Caton, que ton « destin est déplorable, si dans la vaste enceinte « de tes murs tu ne renfermes pas un homme ver- « tueux, et si tu ne peux armer contre la tyrannie « que le bras d’un faible enfant! » A ces mots, se tournant vers son gouverneur : « Donne-moi, lui « dit-il, ton épée; je la cacherai sous ma robe, « j’approcherai de Sylla, je l’égorgerai. Caton vit, « Rome est libre encore \ »

En quels climats cet amour vertueux (le la patrie n’a-t-il point exécuté d’actions héroïques? A la Chine, un empereur, poursuivi par les armes victorieuses d’un citoyen, veut se servir du respect superstitieux qu'en ce pays un fils a pour les ordres de sa mère, pour contraindre ce citoyen à désarmer. Député vers cette mère, un officier de l’empereur vient, le poignard à la main, lui dire qu’elle n’a que le choix de mourir ou d’obéir. « Ton if maître, lui répond-elle avec un souris amer, se e« serait- il flatté que j’ignore les conventions ta- « cites mais sacrées qui unissent les peuples aux

1 C’est ce même Caton qui, retiré à Utique, répondit à ceux qui le pressaient de consulter l’oracle de Jupiter Hammon : «Laissons les oracles aux femmes, aux lâches et auxigno- « rans. L homme de courage, indépendant des dieux, sait « \ ivre et mourir de lui-mèmç : il se présente également à sa « destinée, soit qu’il la connaisse ou qu’il l’ignore. «

César, enlevé par des pirates, conserve son audace, et les menace de la mort à laquelle il les condamne en abordant.

G ■). DE EESPRIT.

« souverains, par lesquelles les peuples s’engagent « à obéir, et les rois à les rendre heureux? Il a le « premier violé ces conventions. Lâche exécuteur « des ordres d’un tyran , apprends d’une femme « ce qu’en pareil cas on doit à sa patrie. » À ces mots, arrachant le poignard des mains de l’officier, elle se frappe, et lui dit : « Esclave, s’il te « reste encore quelque vertu, porte à mon fils ce « poignard sanglant; dis-lui qu’il venge sa nation, « qu’il punisse le tyran. 11 n’a plus rien à craindre « pour moi, plus rien à ménager : il est mainte- « liant libre d’étre vertueux I. »

Si le noble orgueil, la passion du patriotisme et de la gloire déterminent les citoyens à des actions si courageuses , quelle contenance et quelle force les passions n’inspirent-elles point à ceux qui veu-

1 La passion du devoir animait pareillement la mère d’Abdallah, lorsque son fils, abandonné de ses amis, assiégé dans un château , et pressé d’accepter la capitulation honorable que lui offraient les Syriens , vint la consulter sur le parti qu’il avait à prendre. Il reçut cette réponse : « Mon fils , « lorsque tu pris les armes contre la maison d’Ommiah, crus- « tu soutenir le parti de la justice et de la vertu?... Oui, lui « répondit-il... Hé bien, répliqua- 1- elle, qu’y a-t-il à déli- « bérer? ne sais-tu pas que se rendre à la crainte est d’un « lâche ? veux-tu être le mépris des Ommiahs , et qu’on dise « qu’ayant à choisir entre la vie et ton devoir, c’est la vie « que tu as préférée ? »

C’est cette même passion de la gloire qui, lorsque l’armée romaine, mal vêtue et transie de froid, est prête à se déban-

lent s’illustrer dans les sciences et les arts , et que Cicéron nomme des héros paisibles ! C’est le désir de la gloire, qui, sur la cime glacée des Cordilières, au milieu des neiges, des frimas, incline les lunettes de l’astronome; qui, pour cueillir des plantes, conduit le botaniste sur le bord des précipices; qui jadis guidait les jeunes amateurs des sciences dans l’Égypte, l’Éthiopie, et jusque dans les Indes, pour y voir les philosophes les plus célèbres , et puiser dans leur conversation les principes de leur doctrine. •

Quel empire cette même passion n’avait-elle pas sur Démosthène, qui, pour perfectionner sa prononciation, s’arrêtait sur le rivage de la mer, où, la bouche remplie de cailloux, il haranguait tous les jours les flots mutinés! C’est ce même désir de

der, amène an secours de Septime Sévère le philosophe Antiochus, qui se dépouille devant l’armée, se jette dans un monceau de neige, et, par cette action, ramène à leur devoir les troupes ébranlées.

Un jour qu’on exhortait Thrasea à faire quelques soumissions à Néron : « Quoi! dit-il, pour prolonger ma vie de quel- « ques jours, je m’abaisserais jusque là ? Non. La mort est une « dette : je veux l’acquitter en homme libre , et non la payer « en esclave. »

Dans un instant d’emportement , où Véspasien menaçait Helvidius de la mort, il en reçut' cette réponse : « Vous ai-je « dit que je fusse immortel? Vous ferez votre métier de ty- « ran en me donnant la mort; moi, celui de citoyen, en la « recevant sans trembler. »

64 oe l’esprit.

lagloire, qui, pour faire contracter aux jeunes pythagoriciens l’habitude du recueillement et de la méditation , leur imposait un silence de trois ans; qui, pour soustraire Démocrite 1 aux distractions du monde, le renfermait dans des tombeaux pour y chercher de ces vérités précises dont la découverte, toujours si difficile, est toujours si peu estimée des hommes : c’est par elle enfin que, pour se donner tout entier à la philosophie, Héraclite se détermine à céder à son frère cadet le trône d’Éphèse 2, où*l’appelait le droit d’aînesse; que, pour conserver toutes ses forces, l’athlète se prive des plaisirs de l’amour. C’est elle encore qui forçait certains prêtres des anciens, dans 1 espoir de se rendre plus recommandables, à renoncer à ces mêmes plaisirs, sans avoir souvent , comme disait plaisamment Boindin, d’autre récompense de leur continence que la tentation perpétuelle qu’elle procure.

J’ai fait voir que c’est aux passions que nous devons sur la terre presque tous les objets de notre

1 Démocrite était né riche ; mais il ne se crut pas en droit de mépriser l’esprit, et de vivre dans une honorable stupidité.

2 Mison , (ils du tyran de Chênes, renonça pareillement an sceptre de son père; et, libre de toute charge, il se retirait dans des lieux escarpés et solitaires, où, sans jamais parler à personne, il se nourrissait de réflexions profondes.

discours m, chapitre vi. 63

admiration; qu’elles nous font braver les dangers , la douleur, la mort, et nous portent aux résolutions les plus hardies.

Je vais prouver maintenant que, dans les occa-1 sions délicates, ce sont elles seules qui, volant au secours des grands hommes, peuvent leur inspirer ce qu’il y a de mieux à dire et à faire.

Qu’on se rappelle, à ce sujet, la célèbre et courte harangue d’Annibal à ses soldats, le jour de la bataille du Tesin , et l’on sentira que sa haine pour les Romains et sa passion pour la gloire pouvaient seules la lui inspirer :« Compagnons, leur « dit-il, le ciel m’annonce la victoire. C’est aux « Romains, non à vous, de trembler. Jetez les yeux « sur ce champ de bataille : nulle retraite ici pour « les lâches : nous périssons tous si nous sommes « vaincus. Quel gage plus certain du triomphe! Quel « signe plus sensible de la protection des dieux! « Ils nous ont placés entre la victoire et la mort. »

Qui peut douter que ces mêmes passions n’animassent Sylla, lorsque, Crassus lui ayant demandé une escorte pour aller faire de nouvelles levées dans le pays des Marses, Sylla lui répond: « Si tu crains tes ennemis, reçois de moi pour es- « corte ton père, tes frères, tes parens, tes amis, « qui, massacrés par tes tyrans, crient vengeance « et l’attendent de toi? » * •

Lorsque les Macédoniens , las des fatigues de la h. 5

6() UE l’esprit.

guerre, prient Alexandre de les licencier, c’est l’orgueil, l’amour de la gloire, qui dictent à ce héros cette fière réponse : « Allez, ingrats; fuyez, lâches;

« je dompterai l’univers sans vous : Alexandre « trouvera des sujets et des soldats partout où il « y aura des hommes. »

De semblables discours sont toujours prononcés par des gens passionnés. L’esprit même, en pareil cas, ne peut jamais suppléer au sentiment. On ignore toujours la langue des passions quon n’éprouve pas.

Au reste, ce n’est pas dans un art tel que leloquence, c’est en tout genre que les passions doivent être regardées comme le germe productif de l’esprit : ce sont elles qui , entretenant une perpétuelle fermentation dans nos idées, fécondent en nous ces mêmes idées, qui, stériles dans des âmes froides, seraient semblables a la semence jetee sm. la pierre.

Ce sont les passions qui, fixant fortement noti c attention sur l’objet de nos désirs, nous le font considérer sous des aspects inconnus aux autres hommes, et qui font, en conséquence, concevoir et exécuter aux héros ces entreprises hardies, qui, jusqu’à ce que la réussite en ait prouvé la sagesse, paraissent folles , et doivent réellement paraître

telles à la multitude.* «

Voilà pourquoi, dit le cardinal de Richelieu,

l’ame faible trouve de l’impossibilité dans le projet le plus simple, lorsque le plus grand paraît facile à lame forte : devant celle-ci les montagnes s’abaissent, lorsqu’aux yeux de celle-là les buttes se métamorphosent en montagnes.

Ce sont, en effet, les fortes passions qui, plus éclairées que le bon sens, peuvent seules nous apprendre à distinguer l’extraordinaire de l’impossible, que les gens sensés confondent presque toujours ensemble, parce que, n’étant point animés de passions fortes, ces gens sensés ne sont jamais que des hommes médiocres : proposition que je vais vous prouver, pour faire sentir toute la supériorité de l’homme passionné sur les autres hommes , et montrer qu’il n’y a réellement que les grandes passions qui puissent enfanter les grands hommes.

Page 1