‹ Traité de l'existence de DieuChapitre 23 sur 81 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

exercés au raisonnement, et les plus attachés aux préjugés sensibles, peuvent, d'un seul regard, découvrir celui qui se peint dans tous ses ouvrages. La sagesse et la puissance qu'il a marquées dans tout ce qu'il a fait, le font voir, comme dans un miroir, à ceux qui ne peuvent le contempler dans sa propre idée. C'est une philosophie sensible et populaire, dont tout homme sans passions et sans préjugés est capable '.

Si un grand nombre d'hommes d'un esprit subtil et pénétrant n'ont pas trouvé Dieu par ce coup d'œil jeté sur toute la nature, il ne faut pas s'en étonner : les passions qui les ont agités leur ont donné des distractions continuelles, ou bien les faux préjugés qui naissent des passions ont fermé leurs yeux à ce grand spectacle. Un homme passionné pour une grande affaire qui emporterait toute l'application de son esprit, passerait plusieurs jours dans une chambre en négociation pour ses intérêts, sans regarder ni les proportions de la chambre, ni les ornements de la cheminée, ni les tableaux qui seraient autour de lui : tous ces objets seraient sans cesse devant ses yeux, et aucun d'eux ne ferait impression sur lui.

Ainsi vivent les hommes. Tout leur présente Dieu, et ils ne le voient nulle part. Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui; et cependant le monde ne l'a point connu *. Us passent leur vie sans avoir aperçu cette représentation si sensible de la Divinité; tant la fascination du monde obscurcit leurs yeux *. Souvent même ils ne veulent pas les ouvrir, et ils affectent de les tenir fermés, de peur de trouver celui qu'ils ne cherchent pas. Enfin, ce qui devrait le plus servir à leur ouvrir les yeux ne sert (ju'à les leur fermer davantage, je veux dire la constance et la régularité des mouvements que la suprême Sagesse a mis dans l'univers.

Saint Augustin dit que ces merveilles se sont avilies par leur

4. Humana autem anima rationalis est, qus morlalibus yinculis peccatl pœna tenebalur, ad hoc diminulionis redacta, ut pcr conjecturas reram visibilium ad intelligenda invisibilia niterelur. Aug. De Ub. arb,, lib. 111, cap. X, n. 30.

fi. In mundo erat, et mundus per ipsum faclus est, et mundus eum niMi cognovit. JoAif., I, 40.

3, Fflscinaliu nugacilatiB obBcutftl bona» 5ap. Y«r,K%.

répétition continuelle *, Gicéron parie précisément de même. A force de voir tous les jours les mêmes choses, Tesprit s'y accoutume aussi bien que les yeux : il n'admire ni n'ose se mettre en aucune manière en peine de chercher la cause des effets qu'il voit toujours arriver de la même sorte; comme si c'était la nouveauté, et non pas la grandeur de la chose môme, qui dût nous porter à faire cette recherche ■.

Mais enûn toute la nature montre l'art infini de son auteur. Quand je parle d'un art, je veux dire un assemblage de moyens choisis tout exprès pour parvenir à une fin précise : c'est un ordre, un arrangement, une industrie, un dessin suivi. Le hasard est, tout au contraire^ une cause aveugle et nécessaire , qui ne prépare, qui n'arrange, qui ne choi&ii ricti, et qui n'a ni volonté ni intelligence. Or je soutiens que l'univers porte le caractère d'une cause infiniment puissante et industrieuse. Je soutiens que le hasard, c'est-à-^ire le concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison, ne peut avoir formé ce tout. C'est ici qu'il est bon de rappeler les célèbres comparaisons des anciens.

Qui croira que VIliade d'Homère, ce poëme si parfait, n'ait jamais été composée par un effort du génie d'un grand poëte, et que les caractères de l'alphabet ayant été jetés en confusion, un coup de pur hasard, comme un coup de dés, ait rassemblé toutes les lettres précisément dans l'arrangement nécessaire pour décrire, dans des vers pleins d'harmonie et de variété, tant de grands événements, pour les placer et pour les lier si bien tous ensemble, pour peindre chaque objet avec tout ce qu'il y a de plus gracieux, de plus noble et de plus touchant; enfin pour faire parler chaque personne selon son caractère , d'une manière si naïve et si passionnée? Qu'on raisonne et qu'on subtilise tant qu'on voudra, jamais on ne persuadera à un homme sensé que VIliade n'ait point d'autre auteur que le hasard. Gicéron en disait autant des Anna' les d'Ennius; et il ajoutait que le hasard ne ferait jamais on seu;

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