PREMIÈRE PARTIE
Non, un sculpteur ne fit jamais cette statue. Elle est faite, il est vrai, selon le goût le plus exquis, et dans les règles de la perfection; mais c'est le hasard tout seul qui l'a faite. Parmi tant de morceaux de marbre, il y en a eu un qui s'est formé ainsi de luimême ; les pluies et les vents l'ont détaché de la montagne ; un orage très-violent l'a jeté tout droit sur ce piédestal, qui s'était préparé de lui-même dans cette place. C'est un Apollon parfait, comme celui du Belvédère ; c'est une Vénus qui égale celle de Médicis ; c'est un Hercule qui ressemble à celui de Farnèse. Vous croiriez, il est vrai, que cette figure marche, qu'elle vit, qu'elle pense et qu'elle va parler : mais elle ne doit rien à Tart, et c'est un coup aveugle du hasard qui l'a si bien finie et placée.
Si on avait devant les yeux un beau tableau qui représentât, par exemple, le passage de la mer Rouge avec Moïse, à la voix duquel les eaux se fendent et s'élèvent, comme deux murs, pour faire passer les Israélites à pied sec au travers des abîmes, on verrait, d'un côté, cette multitude innombrable de peuples, pleins de confiance et de joie, levant les mains au ciel; de Vautre côté, on apercevrait Pharaon et les Égyptiens, pleins de trouble et d'effroi à la vue des vagues qui se rassembleraient pour les engloutir. En vérité, où serait l'homme qui osât dire qu'une servante barbouillant au hasard cette toile avec un balai, les couleurs se seraient rangées d'elles-mêmes pour former ce vif coloris, ces attitudes si variées, ces airs de tête si passionnés, cette belle ordonnance de figures en si grand nombre sans confusion , ces accommodements de draperies, ces distributions de lumière, ces dégradations de couleurs, cette exacte perspective, enfin tout ce que le plus beau génie d'un peintre peut rassembler?
Encore, s'il n'était question que d'un peu d'écume à la bouche d'un éheval, j'avoue, suivant l'histoire qu'on en raconte, et que je suppose sans l'examiner, qu'un seul coup de pinceau jeté de dépit par le peintre pourrait, une seule fois dans la suite des siècles, la bien représenter '. Mais au moins le peintre avait- il
4 . L'anecdote à laquelle Fénelon fait allusion, a été racontée par plusieurs écrivains de l'antiquité, entre autres Valère Maxime et Pline TAncien. Voici le récit de Valère Maxime : « Prœcipus artis piclor , ec^xxV w^nW^ ^^xnsv^*^ adjicere cupiena , tantxia artifez in tam parnoL\a maXeciOL m\)\\\»a ^^ ^v^
déjà choisi avec dessein les couloirs les pins propres à représenter cette écume, pour les préparer au bout du pinceau. Ainsi ce n'est qu'un peu de hasard qui a achevé ce que Tart avait déjà / commencé. De plus, cet ouvrage de Fart et du hasard tout ensemble n'était qu'un peu d'écume , objet confus et propre à faire honneur à un coup de pinceau, objet informe qui ne demande qu'un peu de couleur blanchâtre échappée au pinceau, sans aucune figure précise, ni aucune correction de dessin. Quelle comparaison de cette écume avec tout un dessin d'histoire suivie, où l'imagination la plus féconde et le génie le plus hardi, étant soutenus par la science des règles, suffisent à peine pour exécuter ce 'qui compose un tableau excellent?
Je ne puis me résoudre à quitter ces exemples sans prier le lecteur de remarquer que les hommes les plus sensés ont naturel* lement une peine extrême à croire que les bêtes n'aient aucune connaissance et qu'elles soient de pures machines. D'où vient cette répugnance invincible en tant de bons esprits? Cest qu'ils supposent avec raison que des mouvements si justes, et d'une s^ parfaite mécanique, ne peuvent se faire sans quelque industrie, et que la matière seule sans art ne peut faire ce qui marque tant de connaissance. On voit par là que la raison la plus droite conclut naturellement que la matière seule ne peut, ni par les lois sim* pies du mouvement, ni par les coups capricieux du hasard, faire des animaux qui ne soient que de pures machines. Les philosophes mêmes qui n'attribuent aucune connaissance aux animaux*, ne peuvent éviter de reconnaître que ce qu'ils supposent aveugle et sans art, dans ces machines, est plein de sagesse et d'art dans le premier moteur qui en a fait les ressorts et qui en a réglé les mouvements. Ainsi les philosophes les plus opposés reconnais-
rrastra tenebatar. Indignatione deinde accenBas, spongiam omnibus imbutam coloribus, forte juxta se positam, apprehendit, et, velati comiptaras opas sunin, tabula illisit : quam fortuna ad ipsas equi nares directam, desideriom pictoris coegit explere. Itaque qnod adumbrare non valuit, casus imitatus est. » VIII, 44. Pline, liv. XXXV, p. 854 de Tédilion Lemaire, rapporte la même aventure en l'attribuant -l* à Protogëne, dans son fameux tableau de Jalyse; seulement il est question là de l'écume d'un chien, et Bon de celle d'un cheyai; V au peintre IX^«\cè«, ^Note de l'éditeur J\ .4. Les cartésiens. (IVote de Vèditeur^