PREMIÈRE PARTIE
iears semblables. Les deux animaux qui en produisent un troisième ne sont point les véritables auteurs de Tart qui éclate dans la composition de l'animal engendré par eux. Loin d'avoir Tindastrie de l'exécuter, ils ne savent pas même comment est composé Touvrage qui résulte de leur génération ; ils n'en connaissent aucun ressort particulier ; ils n'ont été que des instruments aveugles et involontaires, appliqués à l'exécution d'un art merveilleux qui leur est absolument étranger et inconnu. D'où vient-il, cet art si merveilleux qui n'est point le leur ? Quelle puissance et^ quelle industrie sait employer, pour des ouvrages d'un dessein si ingénieux, des instruments si incapables desavoir oe qu'ils font, ni d'en avoir aucune vue? Il est inutile de supposer que les bétes ont de la <X)nnaissance. Donnez-leur en tant qu'il vous plaira dans les autres choses ; du moins il faut avouer quelles n'ont, dans la génération, aucune part à l'industrie qui éclate dans la composition des animaux qu'elles produiseit.
Allons même plus loin, et supposons tout ce qu'on raconte de plus étonnant de l'industrie des animaux. Admirons, tant qu'on le voudra, la certitude avec laquelle un chien s'élance dans le troisième chemin, dès qu'il a senti que la bête qu'il poursuit n'a laissé aucune odeur dans les deux premiers. Admirons la biche qui jette, dit-on, loin d'elle son petit faon dans quelque lieu caché, afin que les chiens ne puissent le découvrir par la senteur de sa piste. Admirons jusqu'à l'araignée , qui tend par ses Glets des pièges subtils aux moucherons pour les enlacer et pour les surprendre avant qu'ils puissent se débarrasser. Admirons encore, s'il le faut, le héron, qui- met, dit-on, sa tête sous son aile, pour cacher dans ses plumes son bec, dont il veut percer l'estomac de l'oiseau de proie qui fond sur lui. Supposons tous ces faits merveilleux ; la nature entière est pleine de ces prodiges. Mais qu'en fanit-il conclure sérieusement? Si on n'y prend bien garde, ils prouveront trop. Dirons-nous que les bétes ont plus de raison que nous? Leur instinct a sans doute plus de certitude que nos conjectures. Elles n'ont étudié ni dialectique, ni géométrie^ ni mécanique; elles n'ont aucune méthode, aucune science, ni aucune culture; ce qu'elles font, elles le font sans VàYOÎr étudié ni préparé ', elles \e towlVoxxN. ^\i\kC,QXï^
ki ftaof tenir conseiL Nous nous trompons à toute heure, après avoir bien raiflooDé ensemble : poor elles, sans raisonner, elles exécutent à tonte heure ce qui parait demander le plus de CDoix et de justesse ; leur instinct est infaillible en beaucoup de choses.
Mais ce nom d*inslinct n*est qu'un beau nom yide de sens : car, que peut-on entendre par on instinct plus juste, plus précis et plus sûr que la raison même, sinon une raison plus parfaite? 11 faut donc trouver une merveilleuse raison ou dans Tonvrage, ou dans Touvrier, ou dans la machine, ou éfns celui qui Ta composée. Par exemple, quand je vois, dans une montre, une justesse sur les heures qui surpasse toutes mes connaissances, je conclus que, si la montre ne raisonne pas, il faut qu'elle ait été formée par un ouvrier qui raisonnait en ce genre plus justo que moi. Tout de même, quand je vois des bêtes qui font à touto heure des choses où il parait une industrie plus sûre que la mienne, j'en conclus aussitôt que cetto industrie si merveilleuse doit être nécessairement ou dans la machine, ou dans rinventeur qui Ta fabriquée. Est-^lle dans Fanimal même? Quelle apparence y a-t-il qu'il soit si savant et si infaillible en certaines choses? Si cette industrie n'est pas en lui, il faut qu'elle soit dans l'ouvrier qui a fait cet ouvrage , comme tout Tart de la montre est dans la tête de l'horloger.
Ne me répondez point que Tinstinct des bêtes est fautif en certaines choses. Il n'est pas étonnant que les bêtes ne soient pas infaillibles en tout; mais il est étonnant qu'elles le soient en beaucoup de choses. Si elles l'étaient en tout, elles auraient une raison infiniment parfaite; elles seraient des divinités. Il ne peut y avoir, dans les ouvrages d'une puissance infinie, qu'une perfection finie ; autrement Dieu ferait des créatures semblables à lui, ce qui est impossible. Il ne peut donc mettre de la perfection, et par conséquent de la raison, dans ses ouvrages qu'avec quelque borne. La borne n'est donc pas une preuve que l'ouvrage soit sans ordre et sans raison. De ce que je me trompe quelquefois, il ne s'ensuit pas que je ne sois point raisonnable, et que tout se fasse en moi par un pur hasard ; il s'enseulemcnt que ma raison esl botii<^ ^^^ m^dil^VA* T^xsi dA
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dBL éme, de ce qa'one béte n'est pas infaillible en tout par son n stinct, quoiqu'elle le soit en beaucoup de choses, il ne s'ensuit ? as qu'il n'y ait aucune raison dans cette machine ; il s'ensuit ^9 ulement que cette madiine n'a point une raison sans bornes. t ais enfin le fait est constant, savoir, qu'il y a, dans les opérations de cette machine, une conduite réglée, un art merveilleux, une industrie qui va jusqu'à l'infaillibilité dans certaines choses. A qui la donnerons-nous, cette industrie infaillible? A Touvrage ou à son ouvrier?
Si vous dites que les bêtes ont des âmes différentes de leurs machines, je vous demanderai aussitôt : de quelle nature sont ces âmes entièrement différentes des corps et attachées à eux ? Qui est-ce qui a su les attacher à des natures si différentes ? Qui est-ce qui a eu un empire si absolu sur des natures si diverses, pour les mettre dans une société si intime , si régulière, si constante, et où la correspondance est si prompte ?
Si, au contraire, vous voulez que la même matière puisse tan- ^""^^ tôt penser et tantôt ne penser pas, suivant les divers arrange- / ments et configurations de parties qu'on peut lui donner, je ne // vous dirai point ici que la matière ne peut ptnser, et qu'on ne /' saurait concevoir que les parties d'une pierre puissent jamais, ^"^ sans y rien ajouter, se connaître elles-mêmes, quelque degré de / mouvement et quelque figure que vous leur donniez. Mainte- i, nant je me borne à vous demander en quoi consistent cet arran- } gement et cette configuration précise des parties que vous alléguez, n faut, selon vous, qu'il y ait un certain degré de i mouvement où la matière ne raisonne pas encore, et puis un n^
autre à peu près semblable où elle commence tout à coup à rai- /
sonner et à se connaître. Qui est-ce qui a su choisir ce degié / '' précis de mouvement ? Qui est-ce qui a découvert la ligne selon \ laquelle les parties doivent se mouvoir ? Qui est-ce qui a pris les mesores pour trouver au juste la grandeur et la figure que chaque partie a besoin d'avoir, pour garder toutes les proportions entre elles dans ce tout? Qui est-ce qui a réglé la figure extérieure par laquelle tous ces corps doivent être bornés? En un mot, qui est-ce qui a trouvé toutes les combinaisons danâ
lesquelles la matière pense, et dont la momàw i» ^wsxtsÈX ^vx^ FÉrretos %
retranchée sans que ja matière cessât aussitôt de penser? vous dites que c'est le hasard, je réponds que vous faites hasard raisonnable jusqu'au point d*étre la source de la rais( même Étrange prévention de ne vouloir pas reconnaître ui cause très-intelligente d'où nous vient toute intelligence, et d'à mer mieux dire que la plus pure raison n'est qu'un effet de plus aveugle de toutes les causes dans un sujet tel que la mi tière, qui, par lui-même, est incapable de connaissance! En vérit il n'y a rien qu'il ne vaille mieux admettre, que de dire des chos si insoutenables.
La philosophie des anciens, quoique très-imparfaite, ava néanmoins entrevu cet inconvénient; aussi voulait-elle que Te prit divin, répandu dans tout l'univers, fût une sagesse sup( rieure qui agtt sans cesse dans toute la nature, et surtout dai les animaux, comme les âmes agissent dans les corps; et qi cette impression continuelle de l'esprit divin , que le vulgaii nomme instinct, sans entendre le vrai sens de ce terme, fût la v de tout ce qui vit. Ils ajoutaient que ces étincelles de l'esprit div étaient le principe de toutes les générations ; que les animai les recevaient dans leur conception et à leur naissance, et qu's moment de leur mort ces particules divines se détachaient c toute la matière terrestre pour s'envoler au ciel , où elles roi laient au nombre des astres. C'est cette philosophie , tout ei semble si magnifique et si fabuleuse, que Virgile exprime av( tant de grâce par ces vers sur les abeilles , où il dit que tout< les merveilles qu'on y admire ont fait dire à plusieurs qu'elle étaient animées par un souffle divin et par une portion de la D vinité, dans la persuasion où ils étaient que Dieu remplit! terre, la mer et le ciel; que c'est de là que les bêtes, les troupeau et les hommes reçoivent la vie en naissant ; et que c'est là qi toutes choses rentrent et retournent, lorsqu'elles viennent à i détruire, parce que les âmes, qui sont le principe de la vie, loi d'être anéanties par la mort, s'envolent au nombre des astres, < vont établir leur demeure dans le ciel :
t^sse npihus pn: lem divinie mei\V.\s eV \\a.\i^\.\\s ^^Ltliciios, 4ixere; deum nam(\via \i<i\i^t oisma^
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Telrasque, tractusque maris, cœlumque profundum: Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum, Quemque sibi tenues nascentem arcessere yitas : Sciiicet hue reddi deinde ac resoluta referri Omnia ; nec morti esse locum , sed yiva volare Sideris in numerum, atque alto succedere cœlo.
ViRG. Georg, lib. IV.
Cette sagesse divine, qui meut toutes les parties connues du monde, avait tellement frappé les stoïciens, et avant eux Platon *, qu'ils croyaient que le monde entier était un animal, mais un animal raisonnable, philosophe, sas;e, enfin le Dieu suprême. Cette philosophie réduisait la multitude des dieux à un seul, et ce seul Dieu, à la nature, qui était éternelle, infaillible, intelligente, toute-puissante et divine. Ainsi les philosophes, à force de s'éloigner des poëtes, retombaient dans toutes les imaginations poé-* tiques. Us donnaient, comme les auteurs des fables, une vie, UDB intelligence, un art, un dessein, à toutes les parties de Tunivers qui paraissent le plus inanimées. Sans doute, ils avaient bien senti Tart qui est dans la nature, et ils ne se trompaient qu'en attribuant à l'ouvrage Tindustrie de l'ouvrier.
Ne nous arrêtons pas davantage aux animaux inférieurs à rhomme : il est temps d'étudier le fond de Thomme même, poui! découvrir en lui celui dont on dit qu'il est i*image. Je ne connais dans toute la nature que deux sortes d^étres : ceux qui ont de lat connaissance, et ceux qui n'en ont pas. L'homme rassemble eh lui ces deux manières d'être : il a un coi^ps comme les êtres corporels les plus inanimés ; il a un esprit , c'est-à-dire une pensée, par laquelle il se connaît et aperçoit ce qui est autour de lai. S'il est vrai qu'il y ait un premier être qui ait tiré tous les autres du néant, l'homme est véritablement son image, car il
4 ; « Oq doit admeltre comme vraisemblable , dit Plaloa dans le Timée, que le monde est wi animal véritablement doué d'une âme et d'une intelli^ gence par la providence. » Celle idée platonicienne, recueillie par le 8toî-< cisme, a été développée par Cicéron dans le livre même que Fénelon paraît ivoir eu sans cesse sous les yeux, en composant la première partie de son Traité de l'existence de Dieu : Sapientem esse mundum necesse est, natu^ ramque eam, quae resomnes complexa teneat, perrectione rationis exceUete^ eoque Dcum esae muadiun. Cic. De nat^ deor,^ lib M> tv. \\ .
^lYoce de VèdileuT^
rassemble, comme lui, dans sa nature tout ce qu'il y a de per ifectioD réelle dans ces deux diverses manières d'être : mai rimage n'est qu'une image; elle ne peut être qu'une ombre di véritable être parfait.
Commençons l'étude de l'homme par la considéralion de soi corps, c Je ne sais, disait une mère à ses enfants, dans l'Écritun sainte' , comment vous vous êtes formés dans mon sein. » Ei effet, ce n'est point la sagesse des parents qui forme un ouvrag( si composé et si régulier; ils n'ont aucune part à cette industrie. Laissons-les donc, et remontons plus haut.
Ce corps est pétri de boue; mais admirons la main qui Ta façonné. Le sceau de l'ouvrier est empreint sur son ouvrage ; il semble avoir pris plaisir à faire un chef-d'œuvre avec une matière si, vile. Jetons les yeux sur ce corps, où les os soutiennent les chairs qui les enveloppent : les nerfs qui y sont tendus en foni toute la force; et les muscles, où les nerfs s'entrelacent, en s'en fiant ou en s'allongeant, font les mouvements les plus justes el les plus réguliers. Les os sont brisés de distance en distance ; ih ont des jointures où ils s'emboîtent les uns dans les autres, et ils sont liés par des nerfs et par des tendons. Cicéron admin avec raison le bel artifice qui lie ces os *. Qu'y a-t-il de plus soupU pour tous les divers mouvements? Mais qu'y a-t-il de plus fermi et de plus durable ? Après même qu'un corps est mort et qu^ ses parties sont séparées par la corruption , on voit encore cd jointures et ces liaisons qui ne peuvent qu'à peine se détruire Ainsi cette machine est droite ou repliée, roide ou souple, comoà l'on veut. Du cerveau, qui est la source de tous les nerfs, pax tent les esprits. Ils sont si subtils qu'on ne peut les voir, et néai: moins si réels et d'une action si forte, qu'ils font tous les mo;^
4 . Dixit ad eos : Nescio qaaliter in utero ineo apparaislis, neque eii.1 ego spirilum et animam doDavi vobis et vitam, et singalorum membra dlc ego ipsa compegi. Maccab., II, cap. vn, 22.
2. Quid dicam de ossibus? qus subjecta corpori mirabiles commissure babent, et ad slabilitatem aptas, et ad artus finiendos accommodatas, et £1 motum, et ad omnem corporis actioncm. Hue adde uervos, a quibus arlu continentur; eorumque implicalioncm totocorpore perlinentem : qui, sicu yenm et arteriœ, a corde tr&ctl el ^Tot^t\i> Viv QQt\^u& omne ducuotur. Oc Denai, deor,^ lib. Il, n* 55.