PREMIÈRE PARTIE
combe, et qu'elle laisse enfin dans le plus petit organe d'un ciron mille merveilles inconnues.
Renfermons-nous dans la machine de Tanimal : elle a trois choses qui ne peuvent être trop admirées : 1° elle a en elle-même de quoi se défendre contre ceux qui l'attaquent pour la détruire ; 2" elle a de quoi se renouveler par la nourriture ; 3® elle a de quoi perpétuer son espèce par la génération. Examinons un peu ces trois choses :
1** Les animaux ont ce qu'on nomme un instinct, pour s'approcher des objets utiles et pour fuir ceux qui peuvent leur nuire. Ne cherchons point en quoi consiste cet instinct ; contentons-nous du simple fait sans raisonner. Le petit agneau sent de loin sa mère et court au-devant d'elle. Le mouton est saisi d'horreur aux approches du loup, et s'enfuit avant que d'avoir pu le discerner. Le chien de chasse est presque infaillible pour découvrir par la seule odeur le chemin du cerf. Il y a dans chaque animal un ressort impétueux qui rassemble tout à coup les esprits, qui tend tous les nerfs, qui rend toutes les jointures plus souples, qui augmente d'une manière incroyable, dans les périls soudains, la force, l'agilité, la vitesse et les ruses, pour fuir l'objet qui le menace de sa perte. Il n'est pas question ici de savoir si les bêtes ont de la connaissance : je ne prétends entrer en aucune question de philosophie. Les mouvements dont je parle sont entièrement indélibérés, même dans la machine de l'homme. Si un homme qui danse sur la corde, raisonnait sur les règles de l'équilibre, son raisonnement lui ferait perdre l'équilibre qu'il garde merveilleusement sans raisonner, et sa raison ne lui servirait qu'à tomber par terre. Il en est de même des bêtes. Dites, si vous voulez, qu'elles raisonnent comme les hommes : en le disant vous n'affaiblissez en rien ma preuve. Leur raisonnement ne peut jamais servir à expliquer les mouvements que nous admi< Toos le plus en elles. Dira-t-on qu'elles savent les plus fines règles de la mécanique qu'elles observent avec une justesse si parfaite, quand il est question de courir, de sauter, de nager, de be cacher, de se replier, de dérober leur piste aux chiens, ou de se servir de la partie la plus forte de leur corps . pour se défeadrc? Dira't'On qu'elle* suvfnt naturellemeut \e& m^îOûfetci^Ova^^'^
que les hommes ignorent? Osera-t-on dire qu'elles font avec déli* bération et avec science tous ces mouvements si impétueux et si justes, que les hommes mêmes font sans étude et sans y penser? Leur donnera-t-on de la raison dans ces mouvements mômes, où il est certain que Thomme n'en a pas?
C'est l'instinct, dira-t-on, qui conduit les bétes. Je le veux; c'est, en effet, un instinct; mais cet instinct est une sagacité et une dextérité admirable, non dans la bête qui ne raisonne ni ne peut avoir alors le loisir de raisonner, mais dans la sagesse sup^ heure qui la conduit. Cet instinct ou cette sagesse qui pense et veille pour la bête dans les choses indélibérées, où elle ne pourrait ni veiller ni penser quand même elle serait aussi raisonnable que nous, ne peut être que la sagesse de l'ouvrier qui a fait cette machine. Qu'on ne parle donc plus d'instinct ni de nature. Ces noms ne sont que de beaux noms dans la bouche de ceux qui les prononcent. Il y a, dans ce qu'ils appellent nature et instinct, un art et une industrie supérieure, dont l'invention humaine n'est que l'ombre. Ce qui est indubitable, c'est qu'il y a dans les bêtes un nombre prodigieux de mouvements entièrement indélibérés, qui sont exécutés selon les plus fines règles de la mécanique. C'est la machine seule qui suit ces règles. Voilà le fait indépendant de toute philosophie, et le fait seul décide.
Que penserait-on d'une montre qui fuirait à propos, qui se replierait, se défendrait, et échapperait, pour se conserver, quand on voudrait la rompre! N'admirerait-on pas l'art de l'ouvrier? Croirait-on que les ressorts de cette montre se seraient formés, proportionnés, arrangés et unis par un pur hasard ? Croirait-on avoir expliqué nettement ces opérations si industrieuses, en parlant de l'instinct et de la nature de cette montre , qui marquerait précisément les heures de son maître, et qui échapperait à ceux qui voudraient briser ses ressorts ?
2* Qu'y a-t-il de plus beau qu'une machine qui se répare et se renouvelle sans cesse elle-même? L'animal, borné dans ses forces, s'épuise bientôt par le travail ; mais plus il travaille, plus il se sent pressé de se dédommager de son travail par une abondante nourriture. Les aliments lui rendent chac^ue \Qvir la force qu'il a perdue. Il met au dedans de son cot^^mtl^ sv3^ù%\.'w\qa ^\x'a».^\s
PIŒMÏÊRË Ï>AHT1Ë. H
qui devient la sienne par une espèce de métamorphose. D'abord elle est broyée, et se change en une espèce de liqueur; puis elle se purifie, comme si on la passait par un tamis pour en séparer tout ce qui est trop grossier; ensuite elle parvient au centre ou foyer des esprits, où elle se subtilise et devient du sang; enfin elle coule et s'insinue par des rameaux innombrables pour arroser tous les membres ; elle ^e filtre dans les chairs ; elle devient chair elle-même ; tant d'aliments, de figures et de couleurs si différentes ne sont plus qu'une même chair. I/aliment, qui était un corps inanimé, entretient la vie de l'animal, et devient Tanimal même.
Les parties qui le composaient autrefois se sont exhalées par une insensible et continuelle transpiration. Ce qui était, il y a quatre ans, un tel cheval, n'est plus que de l'air ou du fumier. Ce qui était alors du foin et de l'avoine, est devenu ce même che- ' val si fier et si vigoureux ; du moins il passe pour le même cheval, malgré ce changement insensible de sa substance.
A la nourriture se joint le sommeil. L'animal interrompt nonseulement tous les mouvements extérieurs,mais encore toutes les principales opérations du dedans qui pourraient agiter et dissiper trop les esprits. Il ne lui reste que la respiration et la digestion, c'est-à-dire que tout mouvement qui userait ses forces est suspendu, et que tout mouvement propre à les renouveler s'exerce seul et librement. Ce repos, qui est une espèce d'enchantement, revient toutes les nuits, pendant que les ténèbres empêchent le travail. Qui est-ce qui a inventé cette suspension? Qui est-ce qui a si bien choisi les opérations qui doivent continuer; et qui est-ce qui a exclu, avec un si juste discernement, toutes celles qui ont besoin d'être interrompues? Le lendemain, toutes les fatigues passées sont comme anéanties. L'animal travaille, comme s'il n'avait jamais travaillé, et il a une vivacité qui l'invite à un travail nouveau. Par ce renouvellement, les nerfs sont toujours pleins d'esprits, les chairs sont souples, la peau demeure entière, quoiqu'elle dût, ce semble, s'user. Le corps vivant de l'animal use bientôt les corps inanimés, même les plus solides, qui sont autour de lui; et il ne s'use point. La i^eaM^'ww Oci^^^x^aR^ plirsieura selles, La chair d'un enfant, qvioiqvL^ aW^ii^t^ ^\.i\^W-
licate, use beaucoup d'habits pendant qu'elle se fortifie tous les jours. Si ce renouvellement était parfait, ce serait rimmortalité et le don d'une jeunesse étemelle. Mais comme ce renouvellement n'est qu'imparfait, l'animal perd insensiblement ses forces et vieillit, parce que tout ce qui est créé doit porter la marque du néant d'où il est sorti, et avoir une fin.
3* Qu'y a-t-il de plus admirable que la multiplication des animaux? Regardez les individus : nul animal n'est immortel ; tout vieillit, tout passe, tout disparaît, tout est anéanti. Regardez les espèces : tout subsiste, tout est permanent et immuable dans une vicissitude continuelle. Depuis qu'il y a sur la terre des hommes soigneux de conserver la mémoire des faits, on n'a vu ni lion, ni tigre, ni sanglier, ni ours se former par hasard dans les antres ou dans les forêts. On ne voit point aussi de productions fortuites de chiens ou de chats ; les boeufs et les moutons ne nais-
sent jamais d'eux-mêmes dans les étables ou dans le-s pâturages. Chacun de ces animaux doit sa naissance à un certain mâle et à une certaine femelle de son espèce. Toutes ces différentes espèces se conservent à peu près de même dans tous les siècles. On ne voit point que depuis trois mille ans aucune soit périe ; on ne voit point aussi qu'aucune se multiplie avec un excès incommode pour les autres. Si les espèces des ours, des lioni^ et des tigres se multipliaient à un certain point, ils détruiraient les espèces des cerfs, des daims, des moutons, des chèvres et des bœufs; ils prévaudraient même sur le genre humain, et dépeupleraient la terre. Qui est-ce qui tient la mesure si juste pour n'éteindre jamais ces espèces', et pour ne les laisser jamais trop multiplier? Mais enfin cette propagation continuelle de chaque espèce est une merveille à laquelle nous sommes trop accoutumés. Que penserait-on d'un horloger, s'il savait faire des montres qui d'elles-mêmes en produisissent d'autres à l'infini, en sorte que deux premières montres fussent suffisantes pour multiplier et per-
â , L'observation de Fénelon, vraie en général, ne Test pas d'une manière absolue : les naturalistes croient qu*il y a des espèces qui se sont éteintes, par exemple Toiseau appelé dronte, qu'on voyait encore il y a quelques siècles^ et qui a disparu*, d'awVieA «%^4c«'& «^wV-Qv^cA^^^^dâ a'éteiadre, yHote de V èdUeut :x
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pétaer l'espèce sur toute la terre? Que diraiM)n d'un architecte, s'il avait l'art de faire des maisons qui en fissent d'autres, pour renouveler l'habitation des hommes, avant qu'elles fussent prêtes à tomber en ruine? Voilà ce qu'on voit parmi les animaux. Ils ne sont, si vous le voulez, que de pures machines, comme les montres; mais enfin l'auteur de ces machines a mis en elles de quoi se ^«produire à l'infini par Tassemblage des deux sexes. Dites, tan^ qu'il vous plaira, que cette génération d'animaux se fait par dw moules, ou par une configuration expresse de chaque individu. Lequel des deux qu'il vous plaise de dire, vous n'épargnez rira, et Part de l'ouvrier n'en éclate pas moins. Si vous supposM qu'à chaque génération l'individu reçoit, sans aucun moule, une configuration faite exprès, je demande qui est-ce qui conduit la configuration d'une machine si composée, et où éclate une n grande industrie. Si, au contraire, pour n'y reconnaître aucun art, vous supposez que les moules déterminent tout, je reoTonte à ces moules mêmes. Qui est-ce qui les a préparés? Ils sont encore bien plus étonnants que les machines qu'on en veut faire éclore.
Quoi ! on s'imagine des moules dans les animaux qui vivaient il y a quatre mille ans, et on assurera qu'ils étaient tellement renfermés les uns dans les autres à l'infini , qu'il y en a eu pour toutes les générations de ces quatre mille années, et qu'il y en a encore de préparés pour la formation de tous les animaux qui continueront l'espèce dans la suite de tous les siècles* ? Ces
I. Malebranche n*est pas éloigné d'admettre cette hypothèse de Tenveloppement des moules ou des germes à l'infini, indiquée par Fénelon; mais il luppose que le moule, ou germe primitif, a été créé par Dieu, a II ne paratt pas déraisonnable, dit- il, de penser qu'il y a des arbres infinis dans un seul lerme, pnisqu'U ne contient pas seulement l'arbre dont il est la semence, ioais aussi un très-grand nombre d'autres semences qui peuvent toutes ren« fermer dans elles-mêmes de nouveaux arbres et de nouvelles semences d'arbres, lesquelles conserveront peut-être encore, dans une petitesse incompréhensible, d'autres arbres et d'autres semences aussi fécondes que les premières, et ainsi à l'infini. De sorte que, selon cette pensée, qui ne peut paraître impertinente et bizarre qu'à ceux qui mesurent les merveilles de la puissance infinie de Dieu avec les idées de leurs sens et de leur imagination, on pourrait dire que dans un seul pépin de pomme il y aurait des pommiers, des pommas et des semences de pommiers v^mt ^<^% %\^tVi%VTv^\vvi
moules qui ont toute la forme de Tanimal , ont déjà, comme je viens de le remarquer, par leur configuration , autant dé difficulté à être expliqués que les animaux mêmes : mais ils ont d'ailleurs des merveilles bien plus inexplicables. Au moins la configuration de chaque animal en particulier ne demande-t-elle qu*autant d'art et de puissance qu'il en faut pour exécuter tous les ressorts qui composent cette machine. Mais, quand on suppose les moules : 1*^ il faut dire que chaque moule contient en petit, avec une délicatesse inconcevable, tous les ressorts de la machine même : or il y a plus d'industrie à faire un ouvrage si composé en si petit volume, qu'à le faire plus en grand. 2** il faut dire que chaque moule, qui est un individu préparé pour une première génération, renferme distinctement, au dedans de soi, d'autres moules contenus les uns dans les autres à l'infini, pour toutes les générations possibles dans la suite de tous les siècles. Qu'y a-t-il de plus industrieux et de plus étonnant, en matière d'art , que cette préparation d'un nombre infini d'individus , tous formés par avance dans un seul , dont ils doivent éclore ? Les moules ne servent donc de rien pour expliquer les générations d'animaux, sans avoir besoin d'y reconnaître aucun art : au contraire, les moules montreraient un plus grand artifice et une plus élonnante composition.
Ce qu'il y a de manifeste et d'incontestable! indépendamment de tous les divers systèmes des philosophes, c'est que le concours fortuit des atomes ne produit jamais sans génération, en aucun endroit de la terre, ni lions, ni tigres, ni ours , ni éléphants, ni cerfs, ni bœufs, ni moutons, ni chats, ni chiens, ni chevaux ; ils ne sont jamais produits que par l'accouplement de
ûu presque inflois, dans celle proporlion d'an pommier parfait à un pommier dans sa semence ; que la nalurc ne fail que développer ces petite arbres en donnant un accroissement sensible à celui qui est hors de sa semence, cl des accroissemenls insensibles, mais très-réels eL proporiionnés à leur grandeur, à ceux qu'on conçoit élre dans leuis semences; car on ne peut pas douter qu'il ne puisse y avoir des corps assez petits pour s'insinuer enuc les fibres de ces arbres que Ton conçoit dans leurs semences, et pour leur servir ainsi de nourriture.
oc Ce que nous venons de dire des plantes cl de leurs germes se peut aussi penser des animaux et du germe dont ils sout produits. » De la recherclie d/t la vérité j iiv l, cli. VI. l^Note de l'édUc\iT.\