‹ Traité de l'existence de DieuChapitre 45 sur 81 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

veau. Je connais tous les corps de Tunivers qui ont frappé mes sens depuis un grand nombre d'années : j'en ai des images distinctes qui me les représentent, en sorte que je crois les voir lors même qu'ils ne sont plus. Mon cerveau est comme un cabinet do peintures dont tous les tableaux se remueraient et se rangeraient au gré du mattre de la maison. Les peintres, par leur art, n'atteignent jamais qu'à une ressemblance imparfaite ; pour les portraits que j'ai dans la tête , ils sont si fidèles , que c'est en les consultant que j'aperçois les défauts de ceux des peintres, et que je les corrige en moi-même. Ces images, plus ressemblantes que les chefs-d'œuvre de l'art des peintres, se gravent-elles dans ma tête sans aucun art? Est-ce un livre dont tous les caractères se soient rangés d'eux-mêmes ? S'il y a de l'art, il ne vient, pas de moi ; car je trouve au dedans de moi ce recueil d'images, sans jamais avoir pensé ni à les graver, ni à les mettre en ordre. Mais encore toutes ces images se présentent et se retirent comme il me platt, sans faire aucune confusion : je les appelle , elles viennent ; je les renvoie, elles se renfoncent je ne sais où : elles s'assemblent ou se séparent, comme je le veux. Je ne sais ni où elles demeurent, ni ce qu'elles sont ; cependant je les trouve toujours prêtes.

L'agitation de tant d'images anciennes et nouvelles qui se ré" veillent, qui se joignent, qui se séparent, ne trouble point un certain ordre qu'elles ont. Si quelques-unes ne se présentent pas au premier ordre, du moins je suis assuré qu'elles ne sont pas loin : il faut qu'elles soient cachées dans certains recoins enfoncés. Je ne les ignore point comme les choses que je n'ai jamais connues; au contraire, je sais confusément ce que je cherche. Si quelque autre image se présente en la place de celle que j'ai appelée, je la renvoie sans hésiter en lui disant : Ce n'est pas vous dont j'ai besoin. Mais où sont donc ces objets à demi oubliés? Ils sont présents au dedans de moi, puisque je les y cherche et que je les y retrouve. Enfin, comment y sont-ils, puisque je les cherche longtemps en vain? Où vont-ils?

c Je ne suis plus, dit saint Augustin S ce que j*étais, lorsque

/. l>euùUma eiejus orig,y lil). IV, cap. vu, n. 40.

ir.

je pensais ce que je n'ai pu retrouver. Je ne sais, continue ce père, comment il arrive que je sois ainsi soustrait à moi-même et privé de moi, ni comment est-ce que je suis ensuite comme rapporté et rendu à moi-même. Je suis conmie un autre homme, et transporté ailleurs, quand je cherche et que je ne trouve pas ce que j'avais confié à ma mémoire. Alors nous ne ' pouvons arriver jusqu'à nous, nous sommes comme si nous étions des étrangers éloignés de nous : nous n'y arrivons que quand nous trouvons ce que nous cherchons. Mais où est ce que nous cherchons, si ce n'est au dedans de nous? et qu'estce que nous cherchons , si ce n'est nous-mêmes?... Une telle profondeur nous étonne. > Je me souviens distinctement d'avoir connu ce que je ne connais plus ; je me souviens de mon oubli même; je me rappelle les portraits de chaque personne en chaque âge de la vie où je l'ai vue autrefois. La même personne repasse plusieurs fois dans ma tête : d'abord je la vois enfant, puis jeune, enfin âgée. Je place des rides sur le même visage où je vois d'un autre côté les grâces tendres de l'enfance; je joins ce qui n'est plus avec ce qui est encore, sans confondre ces extrémités. Je conserve un je ne sais quoi qui est tour à tour toutes les choses que j'ai connues depuis que je suis au monde. De ce trésor inconnu sortent tous les parfums, toutes les harmonies, tous les goûts, tous les degréâ de lumière, toutes les couleurs et toutes les nuances, enfin toutes les figures qui ont passé par mes sens, et qu!ils ont confiées à mon cerveau.

Je renouvelle quand il me plaît la joie que j'ai ressentie il y a trente ans : elle revient; mais quelquefois ce n'est plus ellemême ; elle parait sans me réjouir : je me souviens d'avoir été bien aise, et je ne le suis point actuellement dans ce souvenir. D'an autre côté, je renouvelle d'anciennes douleurs : elles sont présentes; car je les aperçois distinctement telles qu'elles ont été en leur temps; rien ne m'échappe de leur amertume et de la vivacité de leurs sentiments ; mais elles ne sont plus elles-mêmes, elles ne me troublent plus, elles sont émoussées. Je vois toute rigueur sans la ressenlir*, ovi^ si \q la ressens^ ce n'est que neprésentation, et cette Tevtte»'EL\aSvwL ^xkûû \!Wùfe «sto^s&s»»

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