PREMIÈRE PARTIE
l'un manque, l'atitre supplée; Tun se trompe, Tautre corrige; à un va de travers par sa pente , l'autre le redresse ; c'est cette expérience mal prise et mal entendue qui avait fait tomber dans Verreur les Marcionites et les Mauichéens. Chacun sent en soi une raison bornée et subalterne, qui s'égare dès qu'elle échappe à une entière subordination, et qui ne se corrige qu'en rentrant sous le joug d'une autre raison supérieure , universelle et immuable. Ainsi tout porte en nous la marque d'une raison subalterne, bornée, participée, empruntée, et qui a besoin qu'une autre la redresse à chaque moment. Tous les hommes sont raisonnables de la même raison, qui se conmiunique à eux selon divers degrés : il y a un certain nombre de sages ; mais la sagesse où ils puisent comme dans la source, et qui les fait ce qu'ils sont^ est noique.
Où est-elle cette sagesse, où est-elle cette raison commune et supérieure tout ensemble à toutes les raisons bornées et imparfaites du genre humain? Où est-il donc cet oracle qui ne se tait jamais, et contre lequel ne peuvent jamais rien tous les vains préjugés des peuples? Où est-elle cette raison qu'on a sans cesse besoin de consulter, et qui nous prévient pour nous inspirer le désir d'entendre sa voix? Où est-elle cette vive lumière qui illumine tout homme venant en ce monde? Où est-elle cette pure et douce lumière qui non-seulement éclaire les yeux ouverts, mais qui ouvre les yeux fermés, qui guérit les yeux malades, qui donne des yeiix à ceux qui m'en ont pas pour la voir, enfin qui inspire le désir d'être éclairé par elle, et qui se fait aimer par ceux même qui craignent de la voir ? Tout œil la voit, et il ne verrait rien, s'il ne la voyait pas, puisque c'est par elle et à la faveur de ses purs rayons qu'il voit toutes choses. Gomme le soleil sensible éclaire tous les corps, de même ce soleil d'intelligence éclaire tous les esprits. La substance de l'œil de l'homme n'est point la lumière; au contraire, l'œil emprunte à chaque moment la lumière des rayons du soleil. Tout de même mon esprit n'est point la raison primitive , la vérité universelle et immuable : il est seulement l'oigne par où passe cette lumière originale, et qui en est éclairé.
64 DE L'ëXISTKNGE DE DIEU.
Il y auD soleil des esprits qai les éclaire tous, beaucoup mieux que le soleil visible n'éclaire les corps : ce soleil des esprits nous donne tout ensemble et sa lumière et Tamour de sa lumière pour la chercher. Ce soleil de vérité ne laisse aucune ombre, et il luit en même temps dans les deux hémisphères : il brille autant sur nous la nuit que le jour : ce n'est point au dehors qu'il répand ses rayons ; il habite en chacun de nous. Un homme ne peut jamais . déroDer ses rayons à un autre homme : on le voit également en quelque coin de l'univers qu'on soit caché. Un homme n'a jamais besoin de dire à un autre : Retirez-vous, pour me laisser voir ce soleil : vous me dérobez ses rayons, vous enlevez la portion qui m'est due. Ce soleil ne se couche jamais, et ne souffre aucun nuage que ceux qui sont formés par nos passions : c'est un jour sans ombre; il éclaire les sauvages mêmes dans les antres les plus profonds et les plus obscurs : il n'y a que les yeux malades qui se ferment à sa lumière ; et encore même n'y a-t-il point d'homme si malade et si aveugle qui ne marche encore à la lueur de quelque lumière sombre qui lui reste, de ce soleil intérieur des consciences. Cette lumière universelle découvre et représente à nos esprits tous les objets; et nous ne pouvons rien juger que par elle, comme nous ne pouvons discerner aucun corps qu'aux rayons du soleil *.
I . Dans cet éloquent passage Fénelon paraît avoir imité Platon, et il Ta imité sans le surpasser. Pbton, dans les livres 6 et 7 de sa République, compare le bien, c'est-à-dire Dieu lui-même, au soleil qui éclaire le monde sensible, et il dit : « Socrate : Tiens donc pour certain que ce qui répand sur les objets de la connaissance la lumière de la vérité, ce qui donne i ^ l*âme qui connaît la faculté de connaître, c'est l'idée du bien. GotisidèFei cette idée comme le principe de la science et de la vérité, en tant qu'elles tombent sous la connaissance ; et, quelque belles que soient la science et la 'vérité, tu ne te tromperas pas en pensant que l'idée du bien en est distincte et les surpasse en beauté.... Tu penses sans doute, comme moi, que le soleil ne rend pas seulement visibles les choses visibles, mais qu'il leur donne encore la vie, l'accroissement et la nourriture, sans être lui-même la yie. De même tu peux dire que les êtres intelligibles ne tiennent pas seulement du bien ce qui les rend intelligibles, mais encore leur être et leur essence. — Glaucon : N'en demeure pas là, je te prie ; mais achève la comparaison dû bien avec le soleil, si tu n'as pas tout dit. — Socrate : Conçois donc qu'ils sont deux, le bien et le soleil ; l'un est roi du monde intelligible, l'autredu monde sensible...» Aux dernières limites du monde intellectuel est
FBEMIÈBE PARTIE. 66
Les hommes peuvent nous parler pour nous instruire; mais Dons ne poaYons les croire qu'autant que nous trouvons une certaine conformité entre ce qu'ils nous disent et ce que nous dit le maître intérieur. Après qu'ils ont épuisé tous leurs raisonnements, il foui toujours revenir à lui et Técouter, pour la décision. Si on homme nous disait qu'une partie ^le le tout dont elle est partie, nous ne pourrions nous empêcher de rire, et il 86 rendrait méprisable, au lieu de nous persuader : c'est au fond de nousHnémes, par la consultation dn maître intérieur, que nous avons besoin de trouTer les Térités qu'on nous enseigne, c'est-^-dire qu'on nous propose extérieurement. Ainsi, à proprement parler, il n'y a qu'un seul véritable maître qui enseigne tout et sans lequel on n'apprend rien. Les autres maîtres nous ramènent toujours dans cette école intime, où il parle seul. Cest là que nous recevons ce que nous n'avions pas; c'est là que nous apprenons ce que nous avions ignoré; c'est là que nous retrouvons ce que nous avions perdu par loubli; c'est dans le fond intime de nous-mêmes qu il nous garde certaines connaissances comme ensevelies, qui se réveillent au besoin; c^est là que nous rejetons le mensonge que nous avions cru. Loin de juger ce mattre, c'est par lui seul que nous sommes jugés souverainement en toutes choses. C'est un juge désintéressé et supérieur à nous. Nous pouvons refuser de l'écouter et nous étourdir; mais en l'écoutant nous ne pouvons le contredire. Rien ne ressemble moins à l'homme que ce maître invisible qui l'instruit et qui le juge avec tant de rigueur et de perfection. Ainsi notre raison, bornée, incertaine, fautive, n'est qu'une inspiration faible et momentanée d'une raison primitive, suprême et immuable, qui se communique avec mesure à tous les êtres intelligents.
On ne peut point dire que l'homme se donne lui-même les
l'idée du bien qu'on aperçoit ayec peine, mais qu'on ne peut apercevoir sans conclure qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de beau et de bon ; que dans le monde Yisible elle produit la lumière et l'aslre de qui la lumière Tient directement; que, dans le monde invisible, c'est elle qui produit directement la vérité et rintelligence ; qu'il faut enfin avoir les yeux sur celle idée pour se conduire ivec sagesse dans la vie privée ou publique. »
{IVote d« l'éditeur.) FëNELON. .')
pensées qu'il n'avait pas : on peut encore moins dire qu'il les reçoive des autres hommes, puisqu'il est certain qu'il n'admet et ne peut rien admettre du dehors sans le trouver aussi dans son propre fonds, en consultant au dedans de soi les principes de la raison, pour voir si ce qu'on lui dit y répugne. Il y a donc une école intérieure où l'homme reçoit ce qu'il ne peut ni se donner ni attendre des autres hommes, qui vivent d'emprunt comme lui.
Voilà donc deux raisons que je trouve en moi : l'une est moi* même; l'autre est au-dessus de moi. Celle qui est moi est trèsimparfaite, fautive, incertaine, prévenue, précipitée, sujette à s'égarer, changeante, opiniâtre, ignorante et bornée; enfin, elle ne possède jamais rien que d'emprunt. L'autre est commune à tous les hommes et supérieure à eux : elle est parfaite, étejrnelle, immuable, toujours prête à se communiquer en tous lieux, et à redresser tous les esprits qui se trompent, enfin incapable d'être jamais ni épuisée ni partagée, quoiqu'elle se donne à tous ceux qui la veulent. Où est cette raison parfaite, qui est si près de moi et si différente de moi? Où est-elle? Il faut qu'elle soit quelque chose de réel ; car le néant ne peut être parfait, ni perfectionner les natures imparfaites? Où est-elle, cette raison suprême? N'est-elle pas le Dieu que je cherche?
Je trouve encore d'autres traces de la Divinité en moi; en voici une bien touchante :
Je connais des nombres prodigieux, avec les rapports qui sont entre eux. Par où me vient cette connaissance? Elle est si distincte, que je n'en puis douter sérieusement, et que je redresse d'abord, sans hésiter, tout homme qui manque à la suivre en supputant.
Si un homme dit que 17 et 3 font 22, je me hâte de lui dire: 17 et 3 ne font que 20 : aussitôt il est vaincu par sa propre lumière, et il acquiesce à ma correction. Le même mattre, qui parle en moi pour le corriger, parle aussitôt en lui pour lui dire qu'il doit se rendre. Ce ne sont point deux maîtres qui sont convenus de nous accorder; c'est quelque chose d'invisible, d'éter- Del, d'immuable, qui parle en même temps avec une persuasion invincible dans tous les dexix. "Eivcot^ \m^ Vi\^^^<2^^\s!ife^vw\\