PREMIÈRE PARTIE
La volonté ou capacité de vouloir est sans doute un degré
d'être, et de bien ou de perfection; mais la bonne volonté ou le
bon vouloir est un autre degré de bien supérieur : car on peut
abuser de la volonté . pour vouloir mal, pour tromper, pour
Duire, pour faire l'injustice ; au lieu que le bon vouloir est le bon
usage de la volonté même, lequel ne peut être que bon. Le bon
vouloir est donc ce qu'il y a de plus précieux dans l'homme; c'est
ce qui donne le prix à tout le reste ; c'est là pour ainsi dire tout
l'homme *.
Nous venons de voir que ma volonté n'est point par elle-même, puisqu'elle est sujette à perdre et à recevoir des degrés de bien ou de perfection : nous avons vu qu'elle est un bien inférieur au bon vouloir, parce qu'il est meilleur de bien vouloir que d'avoir simplement une volonté susceptible du bien et du mal. Comment pourrai-je croire que moi, être faible, imparfait, emprunté et dépendant, je me donne à moi-même le plus haut degré de perfection, pendant qu'il est visible que l'inférieur me vient d'un premier être? Puis-je m'imaginer que Dieu me donne le moindre bien, et que je me donne sans lui le plus grand? Où prendrai-je ce haut degré de perfection pour me le donner? Serait-ce dans le néant qui est mon propre fond? Dirai-je que d'autres esprits à peu près égaux au mien me le donnent? Mais puisque ces êtres bornés et dépendants, comme le mien, ne peuvent se rien donner à eux-mêmes, ils peuvent encore moins donner à autrui. N'étant point par eux-mêmes, ils n'ont par eux-mêmes aucun vrai pouvoir ni sur moi, ni sur les choses qui sont imparfaites en moi, ni sur eux-mêmes. U faut donc, sans s'arrêter à eux, remonter plus haut, et trouver une cause première qui soit féconde et toute-puissante, pour donner à mon âme le bon vouloir qu'elle n'a pas.
Ajoutons encore une réflexion. Ce premier être est la cause de toutes les modifications de ses créatures. L'opération suit l'être, comme disent les philosophes. L'être qui est dépendant dans le fond de son être,ne peut être que dépendant dans toutes ses opérations. L'accessoire suit le principal. L'auteur du fond de l'être
4, Soc e$t enim omnia homo. EccUs,^ xu, \h.
Test donc aussi de toutes les modifications ou minières d'6lre des créatures. Cest ainsi que Dieu est la cause réelle et immédiate de toutes les configurations , combinaisons et mouvements de tous les corps de l'univers : c'est à l'occasion d'un corps qu'il a mu qu'il en meut un autre ; c'est lui qui a tout créé, et c'est lui qui fait tout dans son ouvrage.
Or le vouloir est la modification des volontés, comme le mouvement est la modification des corps. Dirons-nous qu'il est la cause réelle, immédiate et totale du mouvement de tous lescorps, et qu'il n'est pas autant la cause réelle et immédiate du ! bon vouloir des volontés? Cette modification, la plus excellente ^ de toutes, sera-t-elle la seule que Dieu ne fera point dans son ouvrage, et que l'ouvrage se donnera lui-même avec indépendance ? Qui le peut penser? Mon bon vouloir, que je n'avais pas hier, et que j'ai aujourd'hui, n'est donc pas une chose que je me donne; il me vient de celui qui m'a donné la volonté et l'être.
Comme vouloir est plus parfait qu être simplement, bien vouloir est plus parfait que vouloir. Le passage de la puissance à l'acle vertueux est ce qu'il y a de plus parfait dans l'homme. La puissance n'est qu'un équilibre entre la vertu et le vice, qu'une suspension entre le bien et le mal. Le passage à l'acte est la décision pour le bien, et par conséquent le bien supérieur. La puissance susceptible du bien et du mal vient de Dieu. Nous avons fait voir qu'on n'en pouvait douter. Dirons-nous que le coup décisif qui détermine au plus grand bien ne vient pas de lui ou en vient moins? Tout ceci prouve évidemment ce que dit l'apôtre ', savoir, que Dieu me donne le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. Voilà la dépendance de l'homme ; cherchons sa Hberté.
Je suis libre, et je n'en puis douter : j'ai une conviction intime et inébranlable que je puis vouloir et ne vouloir pas; qu'il y a en moi une élection, non-seulement entre le vouloir et le nonvouloir, mais encore entre diverses volontés, sur la variété des objets qui se présentent. Je sens, comme dit l'Écriture, que c je
4. Deu8 est enim qui operatur lu vobis et yelle et çerficere, pro bout YoluBlate. S, Paul md Philipp,^ cap. u, 'V. ^^.