PREMIÈRE PARTIE
âme n'est point un être inBni; elle n'a pas toujours été; elle pense dans certaines bornes. Qui est-ce qui Ta faite? Qui est-ce qui lui a fait connaître les corps, si différents d'elle? Qui est-ce qui lui donne tant d'empire sur un certain corps, et qui donne réciproquement à ce corps tant d'empire sur elle ? De plus, comment saiS'je si cette âme qui pense est réellement une, ou bien si elle a des parties? Je ne vois pas cette âme. Dira-t-on que c'est dans une chose si invisible et si impénétrable que je vois clairement ce que c'est qu'unité? Loin d'apprendre par mon âme ce que c'est que d'être un, c'est au contraire par Tidée claire que j'ai déjà de l'unitéi que j'examine si mon âme est une ou divisible.
Ajoutez à cela que j'ai au dedans de moi une idée claire d'une unité parfaite qui est bien au-dessus de celle que je puis trouver dans mon âme; elle se trouve souvent comme partagée entre deux opinions, entre deux inclinations, entre deux habitudes contraires. Ce partage que je trouve au fond de moi-même ne marque-t-il point quelque multiplicité ou composition " de parties? L'âme d'ailleurs a tout au moins une composition successive de pensées dont l'une est très-différente de l'autre. Je conçois une unité infiniment plus une, s'il m'est permis de parler ainsi : je conçois un être qui ne change jamais de pensée, qui pense toujours toutes choses tout à la fois, et en qui on ne peut trouver aucune composition même successive. Sans doute, c'est cette idée de la parfaite et suprême unité qui me fait tant chercher quelque unité dans les esprits et même dans les corps.
Cette idée, toujours présente au fond de moi-même, est née avec moi ; elle est le modèle parfait sur lequel je cherche partout quelque copie imparfaite de l'unité. Cette idée de ce qui est un, simple et indivisible par excellence, ne peut être que l'idée de Dieu. Je connais donc Dieu avec une telle clarté, que c'est en le connaissant que je cherche dans toutes les créatures et en moimême quelque ouvrage et quelque ressemblance de son unité. Les corps ont, pour ainsi dire, quelque vestige de cette unité qui échappe toujours dans la division de ses parties ; et les esprits en ont une plus grande ressemblance, quoiqu'ils aient une corn* position successive de pensées.
Hais voici un autre mystère que je porte au dedans de moi, et qui me rend incompréhensible à moi-même : c*est que d'un côté je suis libre, et que de l'autre je suis dépendant. Examinons ces deux choses pourvoir s'il est possible de les accorder.
Je suis un être dépendant : l'indépendance est la suprême perfection. Être par soi-même, c'est porter en soi-même la source de son propre être, c'est ne rien emprunter d'aucun être différent de soi. Supposez un être qui rassemble toutes les perfections que vous pourrez concevoir, mais qui sera un être emprunté et dépendant ; il sera moins parfait qu'un autre être en qui vous ne mettrez que la simple indépendance; car il n'y a aucune comparaison à faire entre un être qui est par soi, et un être qui n'a rien que d'emprunté, et qui n'est en lui que comme par prêt.
Ceci me sert à reconnaître l'imperfection de ce que j'appelle mon âme. Si elle était par elle-même, elle n'emprunteraitriend'autrui, elle n'aurait besoin ni de s'instruire dans ses ignorances, ni de se redresser dans ses erreurs; rien ne pourrait ni la corriger de ses vices, ni lui inspirer aucune vertu, ni rendre sa volonté meilleure qu'elle ne se trouverait d'abord ; cette âme posséderait toujours tout ce qu'elle serait capable d'avoir, et ne pourrait jamais rien recevoir du dehors. En même temps, il serait certain qu'elle ne pourrait rien perdre; car ce qui est par soi est toujours nécessairement tout ce qui est. Ainsi mon amené pourrait tomber ni dans l'ignorance, ni dans Terreur, ni dans le vice, ni dans aucune diminution de bonne volonté; elle ne pourrait aussi ni s'instruire, ni se corriger, ni devenir meilleure qu'elle n'est. Or j'éprouve tout le contraire: j'oublie, je me trompe, je m'égare; je perds la vue de la vérité et l'amour du bien ; je me corromps, je me diminue. D'un autre côté, je m'augmente en acquérant la sagesse et la bonne volonté que je n'avais jamais eues. Cette expérience intime me convainc que mon âme n'est point un être par soi et indépendant, c'est-à-dire nécessaire et immuable en tout ce qu'il possède. Par où me peut venir cette augmentation de' moi -même? Qui est-c^ qui peut perfectionner mon être en me rendant meilleur^ et par conséquent en me faisant être p/u^gue je n'étais?