‹ Traité de l'existence de DieuChapitre 67 sur 81 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

jhreaves métaphysiques de l'existence de Diea.

NOTIONS PBÉLIMINAmES.

Tous mes soins pour douter ne me peuvent donc plus empêcher de croire certainement plusieurs vérités. La première est que je pense quand je doute. La seconde, que je suis un être pensant, c'est^-dire dont la nature est de penser ; car je ne connais encore que cela de moi. La troisième, d'oii les deux autres premières dépendent, est qu'une même chose ne peut tout ensemble exister et n'exister pas ; car, si je pouvais tout ensemble être et n'être pas, je pourrais aussi penser et n'être pas. La quatrième, que ma raison ne consiste que dans mes idées claires^ et qu'ainsi je puis afQrmer d'une chose tout ce qui est clairement renfermé dans l'idée de cette chose- là; autrement je ne pour-

Ik recevoir sans .scrapule pour le premier principe do la philosophie que je chercliaiB. 9 {Note d€ l'éditeur J^

rais coQclare que je suis, puisque je pense. Ce raisonnement n'a aucune force, qu*à cause que l'existence est clairement renfermée dans l'idée de la pensée. Penser est une action et une manière d'être; donc il est évident, par cet exeo^pie, qu'on peut assurer d'une chose tout ce qui est clairement n^iifermé dans son idée : hésiter encore là-dessus, ce n'est plus exactitude et force d'esprit pour douter de ce qui est douteux ; c'est légèreté et irrésolution; c'est inconstance d'un esprit 'flottant qui ne sait rien saisir par un jugement ferme, qui n'embrasse ni ne suit r^n, à qui la vérité connue échappe, et qui se laisse ébranler contre ses plus parfaites convictions, par toutes sortes de pensées vagues *.

Ce fondement immobile étant posé, je me réjouis de connaître quelques vérités; c'est là mon véritable bien ; mais je suis bien pauvre : mon esprit se trouve rétrécidans quatre vérités ; je n'oserais passer au delà sans crainte de tomber dans Terreur. Ce que je connais n'est presque rien, ce que j'ignore est infini ; mais peut être que je tirerai insensiblement du peu que je connais déjà quelque partie de cet infini qui m'est jusqu'ici inconnu.

Je connais ce que j'appelle inoi qui pense, et à qui je donne le nom d'esprit. Hors de moi je ne connais encore rien ; je ne sais s'il y a d'autres esprits que le mien, ni s'il y a des corps. 11 est vrai que je crois apercevoir un corps, c'est-à-dire une étendue qui m'est propre, que je remue comme il me platt, et dont les mouvements me causent de la douleur ou du plaisir. Il est vrai aussi que je crois voir d'autres corps à peu près semblables au mien, dont les uns se meuvent et les autres sont immobiles autoui^ de moi. Mais je me tiens ferme à ma règle inviolable, qui est de douter sans relâche de tout ce qui peut être tant soit peu douteux.

Non -seulement tous ces corps qu'il me semble apercevoir, tant le mien que les autres, mais encore tous les esprits qui me paraissent en société avec moi, qui me communiquent leurs pensées, et qui sont attentifs aux miennes, tous ces êtres, dis-je, peuvent n'avoir rien de réel, et n'être qu'une pure illusion qui

4 . Un esprit qui se laisse ébranler contre ses idus parfaites convictions. On dil ordinairumeat : ébranler dans ses couvicii vm, (ISote de Vediteurr^

8e passe tout entière au dedans de moi seul ; peut-être suis-je moi seul toute la nature. N'ai-je pas Texpérience que, quand je dors, je crois voir, entendre, toucher, flairer, goûter ce qui n'est point et ce qui ne sera jamais? Tout ce qui me frappe pendant mon songe, je le porte au dedans de moi, et au dehors il n'y a rien de vrai. Ni les corps que je m'imagine sentir, ni les esprits que je me représente en société de pensée avec le mien, ne sont ni esprits, ni corps ; ils ne sont, pour ainsi dire, que mon erreur. Qui me répondra, encore une fois, que ma vie entière ne soit point un songe et un charme que rien ne peut rompre? Il faut donc par nécessité suspendre encore mon jugement sur tous ces êtres qui me sont suspects de fausseté.

Étant ainsi comme repoussé par tout ce que je m'imagine connattre au dehors de moi, je rentre au dedans, et je suis encore étonné dans cette solitude au fond de moi-même. Je me cherche, je m'étudie ; je vois bien que je suis ; mais je ne sais ni comment je suis, ni si j'ai commencé à être, ni par où j'ai pu exister. prodige I je ne suis sûr que de moi-même ; et ce moi où je me renferme m'étonne, me surpasse, me confond et m'échappe, dès que je prétends le tenir. Me suis-je fait moi-même? Non, car pour faire il faut être ; le néant ne fait rien : donc pour me faire il aurait fallu que j'eusse été avant que d'être ; ce qui est une manifeste contradiction. Ai-je toujours été? Suis-je par moimême? Il me semble que je n'ai pas toujours été ; je ne connais mon être que par la pensée, et je suis un être pensant. Si j'avais toujours été, j'aurais toujours pensé ; si j'avais toujours pensé, ne me souviendrais-je point de mes pensées? Ce que j'appelle mémoire, c'est ce qui fait connaître ce que l'on a pensé autrefois. Mes pensées se replient sur elles-mêmes ; en sorte qu'en pensant je m'aperçois que je pense, et ma pensée se connatt elle-même; il m'en reste une connaissance après même qu'elle est passée, qui fait que je la retrouve quand il me plaît, et c'est ce que j'appelle souvenir. Il y a donc bien de l'apparencr

que, si j'avais toujours pensé, je m'en souviendrais.

Il peut néanmoins se faire que quelque cause inconnue et étrangère, quelque être puissant et supérieur au mien, aurait agi sur le mien, pour lui ôter la perception de ses pensées anciennes i

et aurait produit en moi ce que j'appelle oubli. J'éprouve en effet que quelques-unes de mes pensées m'échappent, en sorte que je ne les retrouve plus. Il y en a même quelques-unes qui se perdent tellement, qu'à cet égard-là je ne pense point d'avoir jamais pensé.

\ Mais quel serait cet être étranger et supérieur au mien, qui aurait empêché ma pensée de se replier ainsi sur elle-même et de s'apercevoir, comme elle le fait naturellement ? Dans cette incertitude je suspends mon jugement, suivant ma règle, et je me tourne d'un autre côté par un chemin plus court. Suis-je par moi-même, ou suis-je par autrui? Si je suis par moi-même, il s'ensuit que j'ai toujours été : car je porte, pour ainsi dire, au dedans de moi essentiellement la cause de mon existence ; ce qui me fait exister aujourd'hui a dû me faire exister éternellement, et d'une manière immuable. Si au contraire je suis par autrui, d'une manière variable et empruntée, cet autrui, quel qu'il soit, m'a fait passer du néant à l'être. Qui dit un passage du néant à l'être, dit une succession dans laquelle on commence à être et où le néant précède l'existence. Tout consiste donc à examiner si je suis par moimême, ou non.

Pour faire cet examen, je ne puis manquer en m'attachant à une de mes principales règles, qui est comme la clef universelle do toute vérité, qui est de consultef mes idées et den'afiQrmer que ce qu'elles renferment clairement.

Pour démêler ceci, j'ai besoin de rassembler certaines choses qui me paraissent claires. L'être, la vérité et la bonté ne sont qu'une même chose ; en voici la preuve : la bonté et la vérité ne peuvent convenir au néant; car le néant ne peut jamais être ni vrai ni bon à aucun degré : donc la vérité et la bonté ne peuvent convenir qu'à l'être. Pareillement l'être ne peut convenir qu'à ce qui est vrai; car ce qui est entièrement faux n'est rien, et ce qoi est faux en partie n'existe aussi qu'en partie. Il en est de même de la bonté : ce qui n'est qu'un peu bon n'a qu'un peu d'être; ce qui est meilleur est davantage; ce qui n'a aucune bonté n'a aucun être. Le mal n'est rien de réel ; il n'est que l'absence du bien, comme une ombre n'est qu'une absence de la lumière.

n est vrai qu'il y a certaines choses très-réelles et très-posi-

tives que Ton nomme mauvaises, non à cause de leur nature réelle et véritable, qui est bonne en elle-même en tout ce qu'elle contient, mais par la privation de certains biens qu'elles devraient avoir et qu'elles n'ont pas. Je ne saurais donc me tromper en croyant que la vérité et la bonté ne sont que Tèlre. La bonté et la vérité étant réelles, et n'y ayant point d'autre réalité que l'être, il s'ensuit clairement qu'être vrai, être bon , et être simplement, c'est la même chose ; mais, comme je ne puis concevoir qu'une chose soit plus ou moins, je la puis concevoir aussi plus ou moins vraie, plus ou moins bonne.

Page 1